La San-Felice, Tome 05

Chapter 12

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A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_, c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière et à la vie.

Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes vivants?

A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques.

Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la république parthénopéenne.

Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup.

Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait.

Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre émané directement du général.

Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle en leur faveur.

Les chanoines se trouvaient entre deux feux.

Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de la cour.

S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général français.

Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à changer sa date habituelle.

Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet.

Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait pas insensible.

Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient de rien.

A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction du précieux sang aurait lieu.

C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.

Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier s'était fait jacobin.

A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les cendres de l'auteur de l'_Énéide_.

Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés par lui dans son sixième livre de l'_Énéide_.

Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.

Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin.

«Championnet, général en chef.

»Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les temps:

»Avons décrété ce qui suit:

»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles.

»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront présenter. Sa durée sera de vingt jours.

»Cette période expirée, une commission composée de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont le projet aura été adopté.

»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

»CHAMPIONNET.»

Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet.

Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est point encore posée.

XCIV

OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER.

La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption les événements politiques et militaires à la suite desquels Naples était tombée au pouvoir des Français, nous a forcé de nous éloigner de la partie romanesque de notre récit et de laisser de côté les personnages passifs qui subissaient ces événements, pour nous occuper, au contraire, des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc, maintenant que nous avons donné aux acteurs épisodiques de cette histoire toute l'importance qu'ils réclamaient, de revenir aux premiers rôles sur lesquels doit se concentrer tout l'intérêt de notre drame.

Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-être, mais à tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire nous n'avons pas perdue de vue un seul instant.

Restée évanouie entre les bras de son frère de lait Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidèle à la fois à ses devoirs envers son prince et à ses promesses envers son ami, rejoignait le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à Naples, au risque de son bonheur, Luisa, reportée dans la voiture, avait été ramenée, au grand étonnement de Giovannina, à la maison du Palmier.

Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement auquel le sourcil froncé et l'oeil presque menaçant de Giovannina donnaient un caractère tout particulier, raconta les choses comme elles s'étaient passées.

Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'état de Luisa ne s'était point amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.

Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à l'adresse de Luisa.

Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, que chaque fois qu'arrivait une lettre pareille à celle qu'elle tenait entre ses mains, l'émotion de sa maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle se retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'où elle ne sortait que les yeux rouges de larmes.

Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, et, à tout hasard, et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre était réclamée, l'état dans lequel se trouvait Luisa.

Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple récit de Michele, qui le ramenait, il devina tout.

On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptômes de la fièvre cérébrale, et, sans lui faire une question qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. Trop habile pour se laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en était à peine à son début, il la combattit énergiquement, et, au bout de trois jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors de danger.

Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers elle. Cette personne, c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco. Comme l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgraciée revenait à Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de la situation. Depuis trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, et, malgré cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie.

Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que jamais, et qu'à toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la disposition de la chambre sacrée.

Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquiétude prendre cette lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette lettre indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait, Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son oubli sur le compte de la préoccupation que lui avait causée la maladie de sa maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina la conservait à tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait pas encore mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.

Les événements suivaient leur cours. On connaît ces événements: nous les avons longuement racontés. La duchesse Fusco, lancée dans le parti patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes éminents et toutes les femmes distinguées de ce parti. Au nombre de ces femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientôt voir, avec l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler aux événements politiques de son pays.

Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-là, ne s'en était jamais préoccupée, une importance suprême. Si bien que fussent renseignés les familiers de la duchesse Fusco, il y avait toujours un point sur lequel Luisa était mieux renseignée qu'eux: c'était la marche des Français sur Naples. En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savait précisément où étaient les républicains.

Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. Dans la première, où il lui annonçait son arrivée à bon port à Palerme, il lui exprimait tout son regret de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le rejoindre. La lettre était tendre, calme et paternelle, comme toujours. Il était probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas voulu entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.

La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour à Palerme, des détails que l'on trouvera dans la suite de notre récit. Mais, pas plus que la première, elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière dont elle devait se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la capitale, et la prévenait que, par le même courrier, la maison Backer recevait avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice les sommes dont elle pourrait avoir besoin.

Le même jour, la lettre du chevalier à la main, André Backer, que Luisa n'avait point revu depuis le jour de sa visite à Caserte, se présentait à la maison du Palmier.

Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était habituelle, le remercia de son empressement, mais le prévint que, vivant très-retirée, elle avait décidé de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, elle passerait elle-même à la banque, ou y enverrait Michele avec un reçu.

C'était un congé dans toutes les formes. André le comprit, et se retira en soupirant.

Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, qui venait de fermer la porte derrière lui:

--Si jamais M. André Backer se représentait à la maison et demandait à me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas.

On connaît la familiarité des serviteurs napolitains avec leurs maîtres.

--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment un si beau jeune homme a-t-il pu déplaire à madame?

--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit froidement Luisa; mais, en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne.

Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point de répliquer: «Excepté M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire dubitatif fut sa seule réponse.

La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato portait la date du 19 janvier: elle arriva le 20.

Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait par Michele les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient; elle savait par Salvato que le général en chef avait juré de prendre la ville à tout prix.

Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre à l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison.

Ce danger était surtout à craindre si le château Saint-Elme ne tenait point la promesse qu'il avait faite et se déclarait contre les Français et les patriotes.

Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le château Saint-Elme, on se le rappelle, avait arboré le drapeau tricolore; donc, il tenait sa promesse et se déclarait pour les patriotes et pour les Français.

Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les Français: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui sembla que cet appui donné aux Français et aux patriotes diminuait le danger que courait son amant, puisqu'il était patriote de coeur, Français d'adoption.

Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du peuple, décidé à combattre jusqu'à la mort pour une cause qu'il ne comprenait pas très-bien, mais à laquelle il appartenait par le milieu dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,--- Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux à Luisa et lui recommander sa mère.

Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère de lait; mais toutes ses larmes n'étaient pas pour le danger que courait Michele: une bonne moitié coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato.

Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son côté, et ne voyant pas plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son sort en lui rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'était encore que capitaine, et, s'il était exposé à la mort, c'était à la mort par le fer ou par le feu, et non par la corde.

Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait pour Michele, elle devait se réaliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait mourir sur l'échafaud.

L'alternative n'était pas consolante.

Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la main de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lèvres, s'en échappèrent:

--Si tu rencontres Salvato...

--Oh! petite soeur! s'écria Michele.

Tous deux s'étaient parfaitement compris.

Une heure après leur séparation, les premiers coups de canon se faisaient entendre.

La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur âge avancé ou l'état pacifique qu'ils exerçaient, n'étaient point appelés à prendre les armes, étaient réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure, arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intérêt à ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la société réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, à genoux devant le crucifix, elle priait.

Chaque coup de canon lui répondait au coeur.

De temps en temps, la duchesse Fusco venait à son amie et lui donnait des nouvelles des progrès que faisaient les Français, mais, en même temps, avec une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse défense des lazzaroni.

Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait que chaque boulet, chaque balle, menaçait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible serait-elle donc éternelle?

Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habillée sur le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causées par les lazzaroni: la réputation de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger. Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude des autres: elle ne songeait qu'à Salvato, ne pensait qu'à Salvato.

Dans la matinée du troisième jour, la fusillade cessa, et l'on vint annoncer que les Français étaient vainqueurs sur tous les points, mais pas encore maîtres de la ville.

Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato était-il mort ou vivant?

Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les trois derniers coups de canon du château Saint-Elme, tirés sur les pillards du palais royal.

Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur était point arrivé malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait venir à toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez elle qu'à la nuit et par le chemin convenu.

Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: c'était de ce côté que devaient lui venir les nouvelles.

Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition complète de la ville; elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces choses passèrent devant son intelligence comme des fantômes passent près du lit d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela qu'elle attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.

Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville et assistons aux angoisses d'une autre âme, non moins troublée que la sienne.

On sait de qui nous voulons parler.

Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait physique et moral que nous avons essayé de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de quelque ardent désir que notre jeune officier fût atteint de revoir Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le désir de l'amant.

Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc éloigné de Naples, il s'en était donc rapproché sans une plainte, sans une observation, quoiqu'il eût parfaitement su qu'au premier mot qu'il eût dit à Championnet de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, qui avait pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-être de toutes les tendresses, l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes facilités pour entrer le premier à Naples.

Au moment où, arrivé à temps au largo delle Pigne pour sauver la vie à Michele, il tint le jeune lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure plus complète, reconnaître le service qu'il lui avait rendu, ensuite parce que, resté seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et quelqu'un à qui parler d'elle.

Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. La vive imagination de Championnet avait vu dans la réunion des lazzaroni et de Salvato un événement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier son miracle lui était entré dans l'esprit, et il avait résolu de donner en garde la cathédrale à Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la cathédrale.

On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il avait réussi.

Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain à la garde de la cathédrale, dont il répondait.

Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine ses grenadiers disposés sous le portail de l'église et sur la petite place qui donne sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jeté son bras autour du cou de Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans lui dire autre chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations:

--ET ELLE?

Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple sentiment de vénération, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait pour Luisa, Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu'à ce dernier mot échappé, il y avait trois jours, au plus profond de son coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!...

Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi:

--Je l'aime toujours!

--Je l'adore plus que jamais!