Chapter 7
--Je désire ne nommer personne, sire; seulement, je n'empêche point que Votre Majesté ne devine.
--Allez, je vous écoute.
--Ferrari, au lieu d'aller à Naples, est donc venu à Caserte. Pourquoi voulait-on qu'il vînt à Caserte? Je n'en sais rien. Pour essayer probablement sur lui quelque tentative de séduction.
--Je vous ai dit, mon cher cardinal, que je le croyais incapable de me trahir.
--On n'a pas eu la peine de s'assurer de sa fidélité; Ferrari, ce qui valait mieux, a fait une chute, a perdu connaissance et a été transporté à la pharmacie.
--Par le secrétaire de M. Acton, nous savons cela.
--Là, de peur que son évanouissement ne fut trop court et qu'il ne revînt à lui au moment où l'on ne s'y attendrait pas, on a trouvé convenable de le prolonger à l'aide de quelques gouttes de laudanum.
--Qui vous a dit cela?
--Je n'ai eu besoin d'interroger personne. Qui ne veut pas être trompé ne doit s'en rapporter qu'à soi.
Le cardinal tira de sa poche une cuiller à café.
--Voici, dit il, la cuiller à l'aide de laquelle on les lui a introduites dans la bouche; il en reste une couche au fond de la cuiller, ce qui prouve que le blessé n'a pas bu le laudanum lui-même, vu qu'il eût enlevé cette couche avec ses lèvres, et l'odeur acre et persistante de l'opium indique, après plus d'un mois, à quelle substance appartenait cette couche.
Le roi regarda le cardinal avec cet étonnement naïf qu'il manifestait lorsqu'on lui démontrait une chose que seul il n'eût pas trouvée, parce qu'elle dépassait la portée de son intelligence.
--Et qui a fait cela? demanda-t-il.
--Sire, répondit le cardinal, je ne nomme personne; je dis: ON. Qui a fait cela? Je n'en sais rien. ON l'a fait. Voilà ce que je sais.
--Et après?
--Votre Majesté veut aller jusqu'au bout, n'est-ce-pas?
--Certainement que je veux aller jusqu'au bout!
--Eh bien, sire, Ferrari évanoui par la violence du coup, endormi pour surcroît de précautions avec du laudanum, ON a pris la lettre dans sa poche, ON l'a décachetée en plaçant la cire au-dessus d'une bougie, ON a lu la lettre, et, comme elle contenait l'opposé de ce que l'ON espérait, ON a enlevé l'écriture avec de l'acide oxalique.
--Comment pouvez-vous savoir précisément avec quel acide?
--Voici la petite bouteille, je ne dirai point qui le contenait, mais qui le contient; la moitié à peine, comme vous le voyez, a été employée à l'opération.
Et, comme il avait tiré de sa poche la cuiller à café, le cardinal tira de sa poche un flacon à moitié vide contenant un liquide clair comme de l'eau de roche et évidemment distillé.
--Et vous dites, demanda le roi, qu'avec cette liqueur on peut enlever l'écriture?
--Que Votre Majesté ait la bonté de me donner une lettre sans importance.
Le roi prit sur une table le premier placet venu; le cardinal versa quelques gouttes du liquide sur l'écriture, il l'étendit avec son doigt, en couvrit quatre ou cinq lignes et attendit. L'écriture commença par jaunir, puis s'effaça peu à peu.
Le cardinal lava le papier avec de l'eau ordinaire, et, entre les lignes écrites au-dessus et au-dessous, il montra au roi un espace blanc qu'il fit sécher au feu et sur lequel, sans autre préparation, il écrivit deux ou trois lignes.
La démonstration ne laissait rien à désirer.
--Ah! San-Nicandro! San-Nicandro! murmura le roi, quand on pense que tu aurais pu m'apprendre tout cela!
--Non pas lui, sire, attendu qu'il ne le savait pas; mais il eût pu vous le faire apprendre par d'autres plus savants que lui.
--Revenons à notre affaire, dit le roi en poussant un soupir. Ensuite, que s'est-il passé?
--Il s'est passé, sire, qu'après avoir substitué au refus de l'empereur une adhésion, on a recacheté la lettre et on l'a scellée d'un cachet pareil à celui de Sa Majesté Impériale; seulement, comme c'était la nuit, à la lumière des bougies, que cette opération se faisait, on l'a recachetée avec de la cire rouge qui était d'une teinte un peu plus foncée que la première.
Le cardinal mit sous les yeux du roi la lettre tournée du côté du cachet.
--Sire, dit-il, voyez la différence qu'il y a entre cette couche superposée et la couche inférieure; au premier abord, la teinte paraît la même, mais, en y regardant de près, on reconnaît une différence légère et cependant visible.
--C'est vrai, s'écria le roi, c'est pardieu vrai!
--D'ailleurs, reprit le cardinal, voici le bâton de cire qui a servi à refaire le cachet; Votre Majesté voit que sa couleur est identique avec la couche supérieure.
Le roi regardait avec étonnement les trois pièces à conviction: cuiller, flacon, bâton de cire à cacheter que Ruffo venait de mettre sous ses yeux et avait déposées les unes à côté des autres sur une table.
--Et comment vous-êtes vous procuré cette cuiller, ce flacon et cette cire? demanda le roi, tellement intéressé par cette intelligente recherche de la vérité, qu'il ne voulait point en perdre un détail.
--Oh! de la façon la plus simple, sire. Je suis à peu près le seul médecin de votre colonie de San-Leucio; je viens donc de temps en temps à la pharmacie du château pour y chercher quelques médicaments; je suis venu ce matin à la pharmacie comme d'habitude, mais avec certaine idée arrêtée; j'ai trouvé _cette cuiller_ sur la table de nuit, _ce flacon_ dans l'armoire vitrée, et _ce bâton de cire_ sur la table.
--Et cela vous a suffi pour tout découvrir?
--Le cardinal de Richelieu ne demandait que trois lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre.
--Oui, dit le roi; malheureusement, il y a des gens que l'on ne pend pas, quelque chose qu'ils aient faite.
--Maintenant, dit le cardinal en regardant fixement le roi, tenez-vous beaucoup à Ferrari?
--Sans doute que j'y tiens.
--Eh bien, sire, il n'y aurait pas de mal à l'éloigner pour quelque temps. Je crois l'air de Naples on ne peut plus malsain pour lui en ce moment.
--Vous croyez?
--Je fais plus que le croire, sire, j'en suis sûr.
--Pardieu! c'est bien simple, je vais le renvoyer à Vienne.
--C'est un voyage fatigant, sire; mais il y a des fatigues salutaires.
--D'ailleurs, vous comprenez bien, mon éminentissime, que je veux avoir le coeur net de la chose; en conséquence, je renvoie à l'empereur, mon gendre, la dépêche dans laquelle il me dit qu'il se mettra en campagne aussitôt que je serai rentré à Rome, et je lui demande de mon côté ce qu'il pense de cela.
--Et, pour qu'on ne se doute de rien, Votre Majesté part pour Naples aujourd'hui avec tout le monde, en disant à Ferrari de venir me trouver cette nuit à San-Leucio, et d'exécuter mes ordres comme si c'étaient ceux de Votre Majesté.
--Et vous, alors?
--Moi, j'écris à l'empereur au nom de Votre Majesté, j'expose ses doutes et le prie de m'envoyer la réponse, à moi.
--A merveille! mais Ferrari va tomber dans les mains des Français; vous comprenez bien que les chemins sont gardés.
--Ferrari va par Bénévent et Foggia à Manfredonia; là, il s'embarque pour Trieste, et, de Trieste, reprend la poste jusqu'à Vienne si le vent est bon; il économise deux jours de route et vingt-quatre heures de fatigue, et, par le même chemin qu'il est allé, il revient.
--Vous êtes un homme prodigieux, mon cher cardinal! rien ne vous est impossible.
--Tout cela convient à Votre Majesté?
--Je serais bien difficile si cela ne me convenait pas.
--Alors, sire, occupons-nous d'autre chose; vous le savez, chaque minute vaut une heure, chaque heure vaut un jour, chaque jour une année.
--Occupons-nous de l'abbé Pronio, n'est-ce pas? demanda le roi.
--Justement, sire.
--Croyez-vous qu'il aura eu le temps de lire son bréviaire? demanda en riant le roi.
--Bon! s'il n'a pas eu le temps de le lire aujourd'hui, dit Ruffo, il le lira demain: il n'est pas homme à douter de son salut pour si peu de chose.
Ruffo sonna.
Un valet de pied parut à la porte.
--Prévenez l'abbé Pronio que nous l'attendons, dit le roi.
LXIV
UN DISCIPLE DE MACHIAVEL
Pronio ne se fit point attendre.
Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui.
Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le roi d'abord, le cardinal ensuite.
--J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il.
--Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire.
--Je suis prêt, sire.
--Maintenant, entendons-nous.
Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces mots: _entendons-nous_.
Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi.
--Mes conditions?
--Oui.
--A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté.
--Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de moi.
--Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour elle.
--Voilà tout?
--Sans doute.
--Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite abbaye?
--Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera; si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller.
--Que dites-vous de ce langage, cardinal?
--Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire.
--Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio.
--Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet?
--Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone.
--Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi.
--Je ne les ai pas vus, sire.
--Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux?
--Comme de moi-même.
--Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime.
Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction suivante:
«Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem,
»Déclare:
»Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents militaires de l'abbé Pronio,
»Le nommer
»MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume;
»Approuver
»Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs de masses les deux personnes dont il aura fait choix.
»En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet.
»En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.»
--Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la lecture que venait de faire le cardinal.
--Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que j'avais eu l'honneur de lui recommander.
--Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils vous en aient l'obligation.
--Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres.
Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire, il l'appliqua à côté de sa signature.
Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas.
--Vous croyez? demanda le roi.
--C'est mon humble avis, sire.
Le roi se tourna vers Pronio.
--Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur l'abbé...
--Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des volontaires de Sa Majesté.
--Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de votre poche.
Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa Majesté, et le lui présenta.
Le roi l'ouvrit à la première page et lut:
«_Le Prince_, par Machiavel.»
--Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni l'auteur.
--Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois.
--Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo.
--Je le sais par coeur.
--Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement.
--Son Éminence est de bon conseil, sire.
--Alors, vous êtes de son avis?
--Parfaitement.
--Mettez-vous donc là et rédigez.
--Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio.
--Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo.
--Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand.
Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il écrivit:
«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père, qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État.
»Rome, 7 décembre 1798.»
Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire.
Mais celui-ci, la passant au cardinal:
--Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il.
Ruffo se mit à lire à son tour.
Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du cardinal.
Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les siens.
--Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme!
Puis, s'adressant au roi:
--Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer hardiment.
--C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire?
--Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe.
Le roi prit la plume.
--Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance.
--Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le roi signait.
--Joseph, monseigneur.
--Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de votre signature:
«Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y exprimées par moi soient fidèlement remplies.»
--Je puis ajouter cela? demanda le roi.
--Vous le pouvez, sire.
Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo.
--C'est fait, dit-il.
--Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats.
--Monseigneur! fit Pronio...
--Laissez-moi faire, monsieur.
--Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi.
--Sire, je supplie Votre Majesté...
--Allons, dit le roi. Sur Corradino?
--Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus rapide.
Le roi s'assit, fit le bon et signa.
--Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en présentant la copie au cardinal.
--Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures. Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués.
--Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur?
--Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles.
Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement.
--Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?...
--Qui donc, monseigneur?
--Le roi vous donne sa main à baiser.
--Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle.
Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi.
Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y jouait.
--Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un mot de vrai.
--Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai, c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la faire, c'est justement pour cela que je l'admire.
--Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut mes dix mille ducats.
--Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la payait à sa valeur.
--Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front.
--Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie?
--Je vous suis, dit-il.
Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal.
Ruffo lut[2]:
[Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, qui existent au monde.]
«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»
--Vous savez que je n'admire pas encore.
--Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes _tranquillement_, sans autre intention que de _rétablir la sainte Église_; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du saint-père.
--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
--Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, _ils menacent de pénétrer dans les Abruzzes_.
--Eh! fit le roi, qui comprenait.
--C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à l'improviste soient battus.
--Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi vrai.
--Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, _malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril_; mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand vous y serez rentré...
--Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! Tiens! il a oublié son livre.
--Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre tour; il n'a plus rien à y apprendre.
LXV
OÙ MICHEL LE FOU EST NOMMÉ CAPITAINE, EN ATTENDANT QU'IL SOIT NOMMÉ COLONEL.
Le même jour, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, un de ces bruits sourds et menaçants comme ceux qui précèdent les tempêtes et les tremblements de terre, s'élevant des vieux quartiers de Naples, commença d'envahir peu à peu toute la ville. Des hommes sortant par bandes de l'imprimerie del signor Florio Giordani, située largo Mercatello, le bras gauche chargé de larges feuilles imprimées, le bras droit armé d'une brosse et d'un seau plein de colle, se répandaient dans les différents quartiers de la ville, laissant, chacun derrière lui, une série d'affiches autour desquelles se groupaient les curieux et à l'aide desquelles on pouvait suivre sa trace, soit qu'il remontât au Vomero par la strada de l'Infrascata, soit qu'il descendît par Castel-Capuano, par le Vieux-Marché, soit enfin qu'il gagnât l'albergo dei Poveri par le largo delle Pigne, ou soit que, longeant Toledo dans toute sa longueur, il aboutit à Santa-Lucia par la descente du Géant ou à Mergellina par le _Ponte_ et la _Riviera di Chiaia_.
Cette série d'affiches qui causaient un si grand bruit en rayonnant sur tous les points de la ville, c'était la proclamation du roi Ferdinand, ou plutôt du capitaine Pronio, dont celui-ci, selon la recommandation du cardinal Ruffo, émaillait les murs de la capitale des Deux-Siciles; et ce bruit progressif, cette rumeur croissante qui s'élevait de tous les quartiers de la ville, c'était l'effet que produisait sa lecture sur ses habitants.
En effet, d'un même coup, les Napolitains apprenaient le retour du roi, qu'ils croyaient à Rome, et l'invasion des Français, qu'il croyaient en retraite.
Au milieu de ce récit un peu confus des événements, mais dans lequel cette même confusion était un trait de génie, le roi apparaissait comme la seule espérance du pays, comme l'ange sauveur du royaume.
Il avait traversé les rangs des Français, car le bruit s'était déjà répandu qu'il était arrivé pendant la nuit à Caserte; il avait risqué sa liberté, il avait exposé ses jours pour venir mourir avec ses fidèles Napolitains.
Le roi Jean n'avait pas fait davantage à Poitiers, ni Philippe de Valois à Crécy.