Chapter 6
Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la lettre et la regarda.
--Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de femme! Oh! monsieur le marquis!
Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit le feu.
Vanni se leva furieux.
--Que faites-vous donc? s'écria-t-il.
--Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises.
--Soldats!... s'écria Vanni.
--Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de Vanni, c'est fait.
Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.
--C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier.
--Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout.
Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât furieusement sa tabatière dans sa main droite.
--Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni.
--J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement Nicolino en s'inclinant.
--Le voyez-vous souvent?
--Le plus que je puis.
--Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?
--Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis.
--Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains?
--Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral.
--Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois que vous ne parlerez pas.
--Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque tout seul.
--Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur.
--Ni par la force, je vous en préviens.--Nicolino Caracciolo, vous ne savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.
--Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi.
--Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous appliquer à la torture.
--Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant; on s'ennuie tant en prison!
Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.
--Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au prévenu la chambre de la question.
Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de torture dont il était entouré.
--Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près?
--Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux pêcheur endurci!
--Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser.
--Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu.
La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le prisonnier.
--Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.
--Je suis le bourreau, répondit maître Donato.
--Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion, présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.
--A la torture! à la torture! hurla Vanni.
--Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre précipitation d'un grand plaisir.
--Lequel? demanda Vanni haletant.
--Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce que vous appelez mon obstination?
--Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure que tu redoutes.
--Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement Vanni; quant à moi, cela m'est égal.
Vanni baissa les yeux.
--Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé.
En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture morale pire que la première peut-être.
--Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une poulie.
--C'est, en effet, par là que l'on commence.
--Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette corde...?
--C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami.
Nicolino salua.
--On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de terre.
--Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et, continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment cela s'appelle-t-il?
--C'est la _cuffia del silenzio_, très-bien nommée ainsi, attendu que plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la langue de la bouche.
--Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?
--Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud.
--C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches?
--C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et, à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du milieu.
--Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné? Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars?
--C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes d'eau.
--Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette façon-là, marquis, vous portent bonheur.
--Voulez-vous continuer?
--Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau.
--Vous refusez de faire des aveux?
--Plus que jamais.
--Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.
--Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur?
--Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur, enlevez l'habit de monsieur.
--Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je suis très-chatouilleux.
Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu maigre peut-être, mais de forme parfaite.
--Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant désespérément sa tabatière.
--Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez point savoir cela, vous.
--Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni; attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au plafond.
Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter l'ordre du procureur fiscal.
--Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est de la _roba_ aristocratique.
Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui attachaient les poids aux pieds.
--Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en s'approchant de Nicolino.
--Si fait; approchez encore, dit Nicolino.
Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.
--Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!
Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal:
--Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il.
Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il eût lu.
Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur livide envahit son visage.
Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore.
Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front ruisselant de sueur:
--Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison.
--Eh bien, mais la question? demanda maître Donato.
--Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.
Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de le suivre.
--Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous oubliez votre ombre!
On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec le même calme qu'il les avait ôtées.
--Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de rien!
Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau.
--Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il.
--J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez, au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme mon ami Pasquale de Simone.
--Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or, vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on vous a dérangé pour rien.
Maître Donato et ses deux aides saluèrent.
Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait rien lui-même à ce qui s'était passé:
--N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison.
Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené, il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot.
Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à un autre jour, après l'avoir lu.
L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux du lecteur le texte même du billet; le voici:
«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les Français seront ici dans quinze jours.
»C.»
Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des Français.
Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il devait d'en être quitte à si bon marché.
LXIII
L'ABBÉ PRONIO
Vers la même heure où le procureur fiscal Vanni faisait reconduire Nicolino à son cachot, le cardinal Ruffo, pour accomplir la promesse qu'il avait faite pendant la nuit au roi, se présentait à la porte de ses appartements.
L'ordre était donné de le recevoir. Il pénétra donc sans aucun empêchement jusqu'au roi.
Le roi était en tête-à-tête avec un homme d'une quarantaine d'années. On pouvait reconnaître cet homme pour un abbé à une imperceptible tonsure qui disparaissait au milieu d'une forêt de cheveux noirs. Il était, au reste, vigoureusement découplé et paraissait plutôt fait pour porter l'uniforme de carabinier que la robe ecclésiastique.
Ruffo fit un pas en arrière.
--Pardon, sire, dit-il, mais je croyais trouver Votre Majesté seule.
--Entrez, entrez, mon cher cardinal, dit le roi, vous n'êtes point de trop; je vous présente l'abbé Pronio.
--Pardon, sire, dit Ruffo en souriant, mais je ne connais pas l'abbé Pronio.
--Ni moi non plus, dit le roi. Monsieur entre une minute avant Votre Éminence; il vient de la part de mon directeur, monseigneur Rossi, évêque de Nicosia; M. l'abbé ouvrait la bouche pour me raconter ce qui l'amène, il le racontera à nous deux au lieu de le raconter à moi tout seul. Tout ce que je sais, par le peu de mots que M. l'abbé m'a dits, c'est que c'est un homme qui parle bien et qui promet d'agir encore mieux. Racontez votre affaire: M. le cardinal Ruffo est de mes amis.
--Je le sais, sire, dit l'abbé en s'inclinant devant le cardinal, et des meilleurs même.
--Si je n'ai pas l'honneur de connaître M. l'abbé Pronio, vous voyez qu'en échange M. l'abbé Pronio me connaît.
--Et qui ne vous connaît pas, monsieur le cardinal, vous, le fortificateur d'Ancône! vous, l'inventeur d'un nouveau four à chauffer les boulets rouges!
--Ah! vous voilà pris, mon éminentissime. Vous vous attendiez à ce que l'on vous fît des compliments sur votre éloquence et votre sainteté, et voilà qu'on vous en fait sur vos exploits militaires.
--Oui, sire, et plût à Dieu que Votre Majesté eût confié le commandement de l'armée à Son Éminence au lieu de le confier à un fanfaron autrichien.
--L'abbé, vous venez de dire une grande vérité, dit le roi en posant sa main sur l'épaule de Pronio.
Ruffo s'inclina.
--Mais je présume, dit-il, que M. l'abbé n'est pas venu seulement pour dire des vérités qu'il me permettra de prendre pour des louanges.
--Votre Éminence a raison, dit Pronio en s'inclinant à son tour; mais une vérité dite de temps en temps et quand l'occasion s'en présente, quoiqu'elle puisse parfois nuire à l'imprudent qui la dit, ne peut jamais nuire au roi qui l'entend.
--Vous avez de l'esprit, monsieur, dit Ruffo.
--Eh bien, c'est l'effet qu'il m'a fait tout de suite, dit le roi; et cependant il n'est que simple abbé, quand j'ai, à la bonté de mon ministre des cultes, dans mon royaume tant d'ânes qui sont évêques!
--Tout cela ne nous dit pas ce qui amène l'abbé près de Votre Majesté?
--Dites, dites, l'abbé! le cardinal me rappelle que j'ai affaire; nous vous écoutons.
--Je serai bref, sire. J'étais hier, à neuf heures du soir, chez mon neveu, qui est maître de poste.
--Tiens, c'est vrai, dit le roi, je cherchais où je vous avais déjà vu. Je me rappelle maintenant, c'est là.
--Justement, sire. Dix minutes auparavant, un courrier était passé, avait commandé des chevaux et avait dit au maître de poste: «Surtout ne faites pas attendre, c'est pour un très-grand seigneur;» et il était reparti en riant. La curiosité me prit alors de voir ce très-grand seigneur, et, lorsque la voiture s'arrêta, je m'en approchai, et, à mon grand étonnement, je reconnus le roi.
--Il m'a reconnu et ne m'a rien demandé; c'est, déjà bien de sa part, n'est-ce pas, mon éminentissime?
--Je me réservais pour ce matin, sire, répondit l'abbé en s'inclinant.
--Continuez, continuez! vous voyez bien que le cardinal vous écoute.
--Avec la plus grande attention, sire.
--Le roi, que l'on savait à Rome, continua Pronio, revenait seul dans un cabriolet, accompagné d'un seul gentilhomme qui portait les habits du roi, tandis que le roi portait les habits de ce gentilhomme; c'était un événement.
--Et un fier! fit le roi.
--J'interrogeai les postillons de Fondi, et, de postillons en postillons, en remontant jusqu'à ceux d'Albano, les nôtres avaient appris qu'il y avait eu une grande bataille, que les Napolitains avaient été battus et que le roi,--comment dirai-je cela, sire? demanda en s'inclinant respectueusement l'abbé,--et que le roi...
--Fichait le camp... Ah! pardon, j'oubliais que vous êtes homme d'Église.
--Alors, j'ai été poursuivi de cette idée que, si les Napolitains étaient véritablement en fuite, ils courraient tout d'une traite jusqu'à Naples, et que, par conséquent, il n'y avait qu'un moyen d'arrêter les Français, qui, si on ne les arrêtait pas, y seraient sur leurs talons.
--Voyons le moyen, dit Ruffo.
--C'était de révolutionner les Abruzzes et la Terre de Labour, et, puisqu'il n'y a plus d'armée à leur opposer, de leur opposer un peuple.
Ruffo regarda Pronio.
--Est-ce que vous seriez, par hasard, un homme de génie, monsieur l'abbé? lui demanda-t-il.
--Qui sait? répondit celui-ci.
--La chose m'en, a tout l'air, sire.
--Laissez-le aller, laissez-le aller, dit le roi.
--Donc, ce matin, j'ai pris un cheval chez mon neveu, je suis venu à franc étrier jusqu'à Capoue; à la poste de Capoue, je me suis informé, et j'ai appris que Sa Majesté était à Caserte; alors, je suis venu à Caserte et me suis présenté hardiment à la porte du roi, comme venant de la part de monseigneur Rossi, évêque de Nicosia et confesseur de Sa Majesté.
--Vous connaissez monseigneur Rossi? demanda Ruffo.
--Je ne l'ai jamais vu, dit l'abbé; mais j'espérais que le roi me pardonnerait mon mensonge en faveur de la bonne intention.
--Eh! mordieu! oui, je vous pardonne, dit le roi. Éminence, donnez-lui son absolution tout de suite.
--Maintenant, sire, vous savez tout, dit Pronio: si le roi adopte mon projet d'insurrection, une traînée de poudre n'ira pas plus vite; je proclame la guerre sainte, et, avant huit jours, je soulève tout le pays depuis Aquila jusqu'à Teano.
--Et vous ferez cela tout seul? demanda Ruffo.
--Non, monseigneur; je m'adjoindrai deux hommes d'exécution.
--Et quels sont ces deux hommes?
--L'un est Gaetano Mammone, plus connu sous le nom du _meunier de Sora_.
--N'ai-je pas entendu prononcer son nom, demanda le roi, à propos du meurtre de ces deux jacobins della Torre?
C'est possible, sire, répondit l'abbé Pronio; il est rare que Gaetano Mammone ne soit pas là quand on tue quelqu'un à dix lieues à la ronde; il flaire le sang.
--Vous le connaissez? demanda Ruffo.
--C'est mon ami, Éminence.
--Et quel est l'autre?
--Un jeune brigand de la plus belle espérance, sire; il se nomme Michele Pezza; mais il a pris le nom de Fra-Diavolo, attendu probablement que ce qu'il y a de plus malin, c'est un moine, et de plus mauvais le diable. A vingt et un ans à peine, il est déjà chef d'une bande de trente hommes, qui se tiennent dans les montagnes de Mignano. Il était amoureux de la fille d'un charron d'Itri, il l'a hautement demandée en mariage, on la lui a refusée; alors, il a loyalement prévenu son rival, nommé Peppino, qu'il le tuerait s'il ne renonçait pas à Francesca, c'est le nom de la jeune fille; son rival a persisté, et Michele Pezza lui a tenu parole.
--C'est-à-dire qu'il l'a tué? demanda Ruffo.
--Éminence, c'est mon pénitent. Il y a quinze jours qu'avec six de ses hommes les plus résolus, il a pénétré la nuit, par le jardin qui donne sur la montagne, dans la maison du père de Francesca, a enlevé sa fille et la emmenée avec lui. Il paraît que mon drôle a des secrets à lui pour se faire aimer des femmes. Francesca, qui aimait Peppino, adore maintenant Fra-Diavolo et brigande avec lui comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie.
--Et voilà les hommes que vous comptez employer? demanda le roi.
--Sire, on ne révolutionne pas un pays avec des séminaristes.
--L'abbé a raison, sire, dit Ruffo.
--Soit! Et, avec ces moyens-là, vous promettez de réussir?
--J'en réponds.
--Et vous soulèverez les Abruzzes, la Terre de Labour?
--Depuis les enfants jusqu'aux vieillards. Je connais tout le monde, et tout le monde me connaît.
--Vous me paraissez bien sûr de votre affaire, mon cher abbé, dit le cardinal.
--Si sûr, que j'autorise Votre Éminence à me faire fusiller si je ne réussis pas.
--Alors, vous comptez faire de votre ami Gaetano Mammone et de votre pénitent Fra-Diavolo vos deux lieutenants?
--Je compte en faire deux capitaines comme moi; ils ne valent pas moins que moi, et je ne vaux pas moins qu'eux. Que le roi daigne seulement signer mon brevet et les leurs, pour prouver aux paysans que nous agissons en son nom, et je me charge de tout.
--Eh! eh! dit le roi, je ne suis pas scrupuleux; mais nommer mes capitaines deux gaillards comme ceux-là. Vous me donnerez bien dix minutes de réflexion, l'abbé?
--Dix, vingt, trente, sire, je ne crains rien. L'affaire est trop avantageuse pour que Votre Majesté la refuse, et Son Éminence est trop dévouée aux intérêts de la couronne pour ne pas la lui conseiller.
--Eh bien, l'abbé, dit le roi, laissez-nous un instant seuls, Son Éminence et moi: nous allons causer de votre proposition.
--Sire, je serai dans l'antichambre à lire mon bréviaire; Votre Majesté me fera demander quand elle aura pris une résolution.
--Allez, l'abbé, allez.
Pronio salua et sortit.
Le roi et le cardinal se regardèrent.
--Eh bien, que dites-vous de cet abbé-là, mon éminentissime? demanda le roi.
--Je dis que c'est un homme, sire, et que les hommes sont rares.
--Un drôle de saint Bernard pour prêcher une croisade, dites donc!
--Eh! sire, il réussira peut-être mieux que le vrai n'a réussi.
--Vous êtes donc d'avis que j'accepte son offre?
--Dans la position où nous sommes, sire, je n'y vois pas d'inconvénient.
--Mais, dites-moi, quand on est petit-fils de Louis XIV et qu'on s'appelle Ferdinand de Bourbon, signer de ce nom des brevets à un chef de brigands et à un homme qui boit le sang comme un autre boit de l'eau claire! car je le connais son Gaetano Mammone, de réputation du moins.
--Je comprends la répugnance de Votre Majesté, sire; mais signez seulement celui de l'abbé, et autorisez-le à signer ceux des autres.
--Vous êtes un homme adorable, en ce que, avec vous, on n'est jamais dans l'embarras. Rappelons-nous l'abbé?
--Non, sire; laissons-lui le temps de lire son bréviaire; nous avons, de notre côté, à régler quelques petites affaires au moins aussi pressées que les siennes.
--C'est vrai.
--Hier, Votre Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon avis sur la falsification de certaine lettre.
--Je me le rappelle parfaitement; et vous m'avez demandé la nuit pour réfléchir. Mon éminentissime, avez vous réfléchi?
--Je n'ai fait que cela, sire.
--Eh bien?
--Eh bien, il y a un fait que Votre Majesté ne contestera point, c'est que j'ai l'honneur d'être détesté par la reine.
--Il en est ainsi de tout ce qui m'est fidèle et attaché, mon cher cardinal; si nous avions le malheur de nous brouiller, la reine vous adorerait.
--Or, étant déjà suffisamment détesté par elle, à mon avis, je désirerais bien, s'il était possible, sire, qu'elle ne me détestât point davantage.
--A quel propos me dites-vous cela?
--A propos de la lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
--Que croyez vous donc?
--Je ne crois rien; mais voici comment les choses se sont passées.
--Voyons cela, dit le roi s'accoudant sur son fauteuil afin d'écouter plus commodément.
--A quelle heure Votre Majesté est-elle partie pour Naples, avec M. André Backer, le jour où le jeune homme a eu l'honneur de dîner avec Votre Majesté?
--Entre cinq et six heures.
--Eh bien, entre six et sept heures, c'est-à-dire une heure après que Votre Majesté a été partie, avis a été donné au maître de poste de Capoue de dire à Ferrari, lorsqu'il reprendrait chez lui le cheval qu'il y avait laissé, qu'il était inutile qu'il allât jusqu'à Naples, attendu que Votre Majesté était à Caserte.
--Qui a donc donné cet avis?