La San-Felice, Tome 04

Chapter 10

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--Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant à l'habitude que les rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets.

--Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu dans la ville, à tort, je l'espère, que Votre Majesté, désespérant de défendre son royaume de terre ferme, était décidée à se retirer en Sicile.

--Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il paraît?

--Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du royaume, sire, et, par conséquent, de celui de votre nom, que votre capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité.

--Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos affaires?

--Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée est dispersée, mais elle n'est pas détruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit mille prisonniers, ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée quatre fois plus nombreuse encore que celle des Français, combattant sur son territoire, défendant des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations de vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles imprenables sans matériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront même pas.

--Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi?

--Oui, sire.

--Explique-moi de quelle façon; tu me feras plaisir.

--J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes éprouvés et non des soldats d'hier comme ceux de votre armée de terre; donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur tête; mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille celui de Sora à San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia; les mille autres,--les marins sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges!--les mille autres, transformés en pionniers, seront occupés à fortifier ces trois passages et à y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Français, si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si Votre Majesté est là pour leur servir de drapeau.

--Et qui gardera Naples pendant ce temps?

--Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du général Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, où ils n'ont plus rien à faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger avec ordre de Sa Majesté de ramener à Naples ces huit mille hommes de troupes fraîches, et elles pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez, sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante villages qui va se soulever, et, derrière tout cela, Naples avec ses cinq cent mille âmes. Que deviendront dix mille Français perdus dans cet océan?

--Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le silence.

--Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer. Comprenez bien cela: les Français n'ont pas une barque armée, et vous avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte portugaise et celle de Sa Majesté Britannique.

--Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi mettant cette fois Nelson dans la nécessité absolue de répondre.

--Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant assis et continuant de tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiéroglyphes sur un papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution est prise, que d'en changer.

--Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda Caracciolo.

--Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte...

--La reine, dit Nelson, a décidé le départ.

--La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de répondre. Très-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances où nous sommes, peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes doivent y faire face.

--Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du départ.

--Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord Nelson ait donné son avis.

--Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.

--Mon avis, sire, est le même que celui de la reine, c'est-à-dire que je verrai avec joie Votre Majesté chercher en Sicile un refuge assuré que ne lui offre plus Naples.

--Je supplie milord Nelson de ne pas donner légèrement son avis, dit Caracciolo s'adressant à son collègue; car il savait d'avance de quel poids est l'avis d'un homme de son mérite.

--J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit durement Nelson.

--Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez pas.

--Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement Nelson.

--Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être Anglais, milord, vous parleriez autrement.

--Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais Napolitain?

--Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne.

--Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au roi, monsieur?

--En faisant le péril plus grand, on demandera une récompense plus grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord.

--L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donnée.

--Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit, mais je n'avais pas voulu le croire.

--Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher bon à faire cuire des oeufs au soleil!

--Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à Nelson, je vous supplie, au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le royaume, de ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent votre trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est étranger, sir William Hamilton est étranger, milord Nelson lui-même est étranger; comment voulez-vous qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur napolitain?

--C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit par trahison.

Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de dire:

--Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana: Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer trois défaites: Fontenoy.

Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi:

--Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer.

--Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo.

--Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris.

--Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie.

--Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire; abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.

--Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son gouvernement.

Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace d'une haine éternelle, Nelson sortit par la même porte qui lui avait donné entrée et qui communiquait avec les appartements de la reine.

Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut refermée derrière lui:

--Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes vingt mille ducats de rente, de mon duché de Bronte, de mon épée de Philippe V et de mon grand cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.

Puis, revenant à Caracciolo:

--Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, tout le mal est là, les étrangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine elle-même, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson! C'est égal, tu l'as bien rembarré! Si jamais nous avons la guerre avec l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon...

--Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des dangers auxquels je me suis exposé en me faisant un ennemi du vainqueur d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mérité votre approbation.

--As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jeté au nez... Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas?

--Oui, sire.

--Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs les Anglais?

--Raisonnablement.

--Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un âne, je pourrais, moi aussi, répondre de ces choses-là! Enfin, il est malheureusement trop tard maintenant pour y remédier.

--Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore?

--Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la reine? Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle déteste bien!

Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il n'avait pas de réponse à faire à ce reproche du roi.

--Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce qui est fait est fait; n'en parlons plus.

--Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son incessante préoccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majesté a renoncé à cette honteuse fuite et que Naples sera défendue jusqu'à la dernière extrémité?

--Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volonté est de rester à Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce pas, qu'il faut lui cracher à la face quand on veut qu'il se morde les lèvres? C'est bien, on s'en souviendra.

--Sire, une dernière grâce?

--Dis.

--Si, contre toute attente, Votre Majesté partait...

--Puisque je te dis que je ne pars pas.

--Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement inattendu, Votre Majesté partait, j'espère qu'elle ne ferait pas cette honte à la marine napolitaine de partir sur un navire anglais.

--Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si j'en étais réduit à cette extrémité, dame! je ne te réponds pas de la reine, la reine ferait ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je pars sur ton bâtiment, sur _la Minerve_. Ainsi, te voilà prévenu; change ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de parmesan, si tu n'en as pas une quantité suffisante à bord. Au revoir... C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?

--Oui, sire.

Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue avec le roi, se retira, comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite.

Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marquée.

--Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête de se brouiller avec des hommes comme ceux-là, pour une mégère comme la reine et pour une drôlesse comme lady Hamilton!

LXVIII

OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS.

Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume aux Français.

Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de s'entêter.

En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir contre l'Autriche.

Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que, sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.

Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait un parti.

Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme--que les huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de sa ressemblance avec celui-ci,--se présentait chez le roi revêtu de son uniforme et porteur de son brevet.

Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées, ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du trône et de l'autel.

Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver; elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout le pays.

Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes, de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands.

Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur, bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été, pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son ami, quelquefois son parent.

Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard, et remonte dans la montagne.

De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.»

Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les billets n'ont point produit l'effet attendu.

En temps de révolution, le brigandage prend des proportions gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent; les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le brigandage à son aide.

Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde nationale sont non-seulement _manutengoli_, c'est-à-dire soutiens des brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.

En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard, malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter les autres degrés.

Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis en masse ou combattant isolément.

Le voici:

Le courage collectif est la vertu des peuples libres.

Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont qu'indépendants.

Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases, les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on leur laisse l'indépendance.

Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.

La _liberté_ est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi.

L'_indépendance_ est pour l'homme la jouissance complète de toutes ses facultés, la satisfaction de tous ses désirs.

L'_homme libre_ est l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin, qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient pour lui.

L'_homme indépendant_ est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde, son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.

Avec les hommes libres, on fait des _armées_.

Avec les hommes indépendants, on fait des _bandes_.

Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: _Serrez les rangs!_

Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul: _Égayez-vous, mes gars!_

L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie.

L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion.

L'homme libre _combat_.

L'homme indépendant _tue_.

L'homme libre dit: _Nous_.

L'homme indépendant dit: _Moi_.

L'homme libre, c'est _la Fraternité_.

L'homme indépendant n'est que _l'Égoïsme_.

Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité; voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq fois moins nombreuse que la leur.

Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été indépendants.

Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi tout se souleva.

Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage, secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de terre.

Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un général Moesk, que personne ne connaissait,--pas même Nelson, qui, dans ses lettres, demande qui il est,--s'était retirée sur Calvi, et s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville.

Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.

Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit:

--_Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!_

Les royaux s'étaient rendus à discrétion.