Chapter 7
Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée, et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur royale.
Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.
Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.
La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère, pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq millions.
Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa maison de banque dans celles du palais royal.
Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard que la matinée.
Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante, surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche du roi Ferdinand.
En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.
Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.
Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.
Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la rampe au mur de fond.
L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême lointain, touchait presque aux frises.
Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.
Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.
La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers lui.
Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.
Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:
_Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge._
Au-dessus du petit compartiment:
_Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement_.
La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.
L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant l'auréole.
Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et serré entre ses bras.
Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un magnifique carrosse drapé.
Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côté _jardin_, comme on dit en termes de coulisses.
Au côté _cour_, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.
Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à franges d'or.
Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.
Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son âne, représentés _au naturel_, comme la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello, avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances, il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.
Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour n'en pas faire autant.
Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des princesses autrichiennes.
Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,--dîner pendant lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer avec ses cheveux,--par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus. Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.
Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations étaient marquées par des croix.
Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur, tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.
Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des _pantalons_ qui dansaient, des _paglietti_ qui se disputaient, des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.
Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que, sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.
Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui paraissait immense.
Le roi était en train,--tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,--de se faire raconter par fra Pacifico la légende du beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée; seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.
Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.
Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.
Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.
--Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher, convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout seul.
--Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui est-il arrivé quelque malheur.
En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.
--Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.
--Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.
Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas en dix pas.
Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée d'une bandelette ensanglantée.
XLV
PONCE PILATE
En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux hommes qui le soutenaient, et, comme si la présence de son maître eût suffi à lui rendre ses forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes se retiraient et refermaient la porte derrière eux, il tira de sa poche la dépêche de la main droite, la présenta au roi, tandis qu'il portait, pour saluer militairement, la gauche à son front.
--Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant la dépêche, voilà mon imbécile qui s'est laissé tomber.
--Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il n'y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un cheval capable de me démonter; c'est mon cheval, et non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le cheval tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, en fasse autant.
--Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.
--Dans la cour du château de Caserte, sire.
--Et que diable allais-tu faire dans la cour du château de Caserte?
--Le maître de poste de Capoue m'avait dit que le roi était au château.
--C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à sept heures du soir, je l'avais quitté, ton château de Caserte.
--Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler Ferrari, si Votre Majesté veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre à cet homme de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.
--C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!
Le cardinal approcha vivement un fauteuil.
Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait étendu sur le parquet; il tomba seulement assis.
Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout étonné de la peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit à part et lui dit:
--Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?
--Oui, sire.
--Justement, à Caserte! insista le roi.
Puis, à Ferrari:
--Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.
--Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le courrier. La cour était encombrée de voitures; j'ai tourné trop court et n'ai point assez soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je me suis fendu la tête contre une borne.
--Hum! fit le roi.
Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hésitait à l'ouvrir:
--Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?
--Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que l'empereur était à Schoenbrünn.
--Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, venez, cardinal.
--Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à cet homme et que je lui mette à la main un flacon de sels, à moins que Votre Majesté ne lui permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui l'ont amené et je le ferais reconduire.
--Non pas! non pas! mon éminentissime; vous comprenez que j'ai à l'interroger.
En ce moment, on entendit gratter à la porte du cabinet donnant dans la chambre à coucher, et, derrière la porte, pousser de petits gémissements.
C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l'était de son serviteur, demandait à entrer.
Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement le bras vers la porte.
--Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.
Ferrari laissa retomber son bras.
--Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, après s'être dit adieu au départ, se disent bonjour à l'arrivée?
Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et de sels, il profita de ce que le roi, ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la chambre à coucher.
Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la faveur qui lui était faite à une distraction de son maître, se glissa en rampant et en passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et celui qui y était assis, allongeant câlinement sa tête caressante entre la cuisse et la main de son père nourricier.
--Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!
--Me voilà, sire, répondit l'Éminence.
--Lisez donc.
Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait à son tour:
--C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette lettre? demanda-t-il.
--Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est lui-même qui me l'a remise.
--Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?
--J'en puis jurer, sire.
--Elle ne t'a pas quitté?
--Elle était dans ma poche au moment où je me suis évanoui, elle était dans ma poche au moment où je suis revenu à moi.
--Tu t'es donc évanoui?
--Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, sire.
--Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?
--On m'a porté dans la pharmacie.
--Qui cela?
--M. Richard.
--Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.
--Le secrétaire de M. Acton.
--Qui t'a pansé?
--Le médecin de Santa-Maria.
--Et personne autre?
--Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.
Ruffo se rapprocha du roi.
--Votre Majesté a lu? dit-il.
--Pardieu! fit le roi. Et vous?
--Moi aussi.
--Qu'en dites-vous?
--Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur reçoit de Rome sont, à ce qu'il paraît, les mêmes que les nôtres; il dit à Votre Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; qu'il se chargera de celle du général Joubert.
--Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt que je serai à Rome, il passera la frontière avec cent quarante mille hommes.
--L'avis est positif.
--Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, n'est pas de la main de l'empereur.
--Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-être Sa Majesté Impériale était-elle assez sûre de son secrétaire pour lui confier ce secret.
Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.
--Voulez-vous me montrer le cachet, sire?
--Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à y reprendre: c'est bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.
--Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.
--Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, n'est-ce point la même chose?
--Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; mais la question n'est point là; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres questions à faire à son courrier?
--Non, qu'il aille se faire panser.
Et il lui tourna le dos.
--Et voilà les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.
Au son du timbre, le valet de pied de service entra.
--Rappelez les deux valets de pied qui ont amené Ferrari, dit le cardinal.
--Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.
En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte, suivi de Jupiter.
--Ici, Jupiter! fit le roi.
Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, accompagna Ferrari des yeux jusqu'à ce que celui-ci fût dans l'antichambre, et, avec une plainte, alla se coucher sous la table du roi.
--Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand au valet de pied qui se tenait debout à la porte.
--Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majesté veut bien lui faire l'honneur de le recevoir.
--Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.
Le valet sortit.
--Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.
--Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; la solennité avec laquelle l'audience m'est demandée indique une communication officielle, et je ne serai probablement point fâché de vous consulter sur cette communication.
La porte se rouvrit.
--Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans reparaître.
--_Zitto_! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et en la mettant dans sa poche.
Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette réponse: «Sire, la recommandation était inutile.»
Sir William Hamilton entra.
Il salua le roi, puis le cardinal.
--Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.
--J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.
--Ah! la reine est de retour?
--Oui, sire.
--Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
--A l'instant même, et, ayant une communication à faire à Votre Majesté...
Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.
--Secrète? demanda-t-il.
--C'est selon, sire, reprit sir William.
--Relative à la guerre, je présume? dit le roi.
--Justement, sire, relative à la guerre.
--En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; nous nous entretenions de ce sujet au moment où l'on vous a annoncé.
Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.
--Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer la soirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé, à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de mon devoir de communiquer à Votre Majesté.
--La lettre est écrite en anglais?
--Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majesté le désire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.
--Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.
Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par lui, le roi fit signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il écoutait lui-même.
Voici le texte même de la lettre, que sir William traduisait de l'anglais en italien pour le roi, et que nous traduisons de l'anglais en français pour nos lecteurs [1]:
[Note 1: Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson, que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus haute importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à faire la guerre à la France.]
A Lady Hamilton.
»Naples, 3 octobre 1798.
»Ma chère madame,
»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est, depuis six ans, gravé dans mon coeur, et je puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes, et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé de manifester ma sincère sympathie pour le bonheur de ce royaume.