La San-Felice, Tome 03

Chapter 2

Chapter 23,968 wordsPublic domain

»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; elle promit d'être avant huit heures à la maison, et mon père s'en alla de son côté, après lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener près de moi. Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais alors le temps s'obscurcit tout à coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, mêlé d'éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin frayé, la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite à la maison, un sentier qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile; un loup qui, effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui fit peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans un taillis, s'y égara, et, de plus en plus épouvantée par l'orage, erra au hasard, appelant, pleurant, criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que ceux des chouettes et des hiboux.

»Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures, se heurtant aux arbres, buttant contre les souches à fleur de terre, roulant dans les ravins perdus dans l'obscurité, et entendant successivement, au milieu des grondements du tonnerre, sonner neuf heures, dix heures, onze heures; enfin, comme le premier coup de minuit tintait, un éclair lui fit voir à cent pas d'elle notre maison tant cherchée, et, quand l'éclair fut éteint, quand la forêt fut retombée dans les ténèbres, elle continua d'être guidée par une lumière qui venait de la chambre où était mon berceau: elle crut que mon père était revenu avant elle et doubla le pas; mais comment était-il rentré, puisqu'il lui avait donné la clef? En avait-il une seconde? Ce fut sa pensée; et, trempée par la pluie, meurtrie par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la porte, la repoussa derrière elle, croyant la fermer, monta rapidement l'escalier, traversa la chambre de mon père et ouvrit la porte de la mienne.

»Mais, sur le seuil, elle s'arrêta en poussant un cri...

--Mon ami! mon ami! s'écria Luisa en serrant les mains du jeune homme.

--Une femme vêtue de blanc était debout près de mon lit, continua le jeune homme d'une voix altérée, murmurant tout bas un de ces chants maternels avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de la main en même temps que de la voix. Cette femme, jeune, belle, seulement le visage couvert d'une mortelle pâleur, avait une tache rouge au milieu du front.

»La nourrice s'adossa au chambranle de la porte pour ne pas tomber; les jambes lui manquaient.

»Elle avait bien compris qu'elle était en face d'un être surnaturel et bienheureux, car la lumière qui éclairait la chambre émanait de lui; d'ailleurs, peu à peu les contours de l'apparition, parfaitement accusés d'abord s'effacèrent; les traits du visage devinrent moins distincts, les chairs et les vêtements, aussi pâles les uns que les autres, se confondirent en perdant leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'évanouit à son tour, laissant après elle l'obscurité la plus profonde, et, dans cette obscurité, un parfum inconnu.

»En ce moment, mon père rentrait lui-même; la nourrice l'entendit, et, plus morte que vive, l'appela. Il monta à sa voix, alluma une bougie, trouva la bonne femme au même endroit, tremblante, le front ruisselant de sueur, pouvant à peine respirer.

»Rassurée par la présence de mon père et par la lumière de la bougie, elle s'élança vers mon berceau et me prit entre ses bras: je dormais paisiblement. Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures de l'après-midi et que je devais avoir faim, elle me donna son sein, mais je refusai de le prendre.

»Alors, elle raconta tout à mon père, qui ne comprenait rien à cette obscurité, à son agitation, à ses terreurs, et surtout à ce parfum mystérieux qui flottait dans l'appartement.

»Mon père l'écouta avec attention, en homme qui, ayant essayé de les sonder tous, ne s'étonne d'aucun des mystères de la nature, et, quand elle en vint à faire le portrait de la femme qui chantait en balançant mon berceau et qu'elle lui dit que cette femme avait une tache rouge au milieu du front, il se contenta de répondre:

»--C'était sa mère.

»Plus d'une fois, continua le blessé d'une voix plus altérée, il me raconta la chose depuis, et cet esprit fort et puissant ne doutait point qu'à mes cris l'ombre bienheureuse n'eût obtenu de Dieu la permission de redescendre du ciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.

--Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante elle-même, vous dites que vous l'avez vue?

--Trois fois, répondit le jeune homme. La première, c'était pendant la nuit qui précéda le jour où je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon lit avec cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina sur moi pour m'embrasser, je sentis le contact de ses lèvres froides, et quelque chose qui ressemblait à une larme tomba sur mon front au moment où elle se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et la retenir, mais elle disparut. Je m'élançai hors du lit, je courus dans la chambre de mon père; une bougie brûlait, je m'approchai d'une glace; ce que j'avais pris pour une larme, c'était une goutte de sang qui était tombée de sa blessure; mon père, réveillé par moi, écouta mon récit tranquillement et me dit en souriant:

»--Demain, la blessure sera fermée.

»Le lendemain, j'avais tué le meurtrier de ma mère.

Luisa, épouvantée, cacha sa tête dans l'oreiller du blessé.

--Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua Salvato d'une voix presque éteinte; mais, comme elle était vengée, la tache de sang avait disparu de son front.

Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit, bien long pour ses forces, Salvato retomba pâle et épuisé sur son chevet.

Luisa poussa un cri.

Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés, était retombé sur son lit.

Luisa s'élança vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit renverser Nina, qui écoutait, l'oreille collée à cette porte.

Mais elle ne fit qu'une légère attention à cet incident.

--L'éther! demanda-t-elle, l'éther! Il se trouve mal.

--L'éther est dans la chambre de madame, répondit Nina.

Luisa ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, mais chercha vainement; lorsqu'elle revint près du blessé, Giovannina soutenait la tête de Salvato sur son bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait respirer le flacon.

--Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le flacon était sur la cheminée derrière la pendule; en vous voyant si troublée, j'ai moi-même perdu la tête; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato qui revient à lui.

En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses yeux, en se rouvrant, cherchaient Luisa.

Giovannina, qui vit la direction de son regard, reposa doucement la tête du blessé sur l'oreiller et gagna l'embrasure d'une fenêtre, où elle essuya une larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place au chevet du malade, et que Michele, passant sa tête par la porte restée entr'ouverte, demandait:

--As-tu besoin de moi, petite soeur?

XXXVIII

ANDRÉ BACKER

L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.

Il rouvrit complétement les yeux et murmura:

--Oh! mourir ainsi!

--Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.

--Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato; mais...

Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les cheveux de la jeune femme et passa sur son visage comme l'haleine brûlante du sirocco.

Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide magnétique dont l'avait enveloppée ce soupir de flamme, reposa la tête du blessé sur l'oreiller, s'assit sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit; puis, se tournant vers Michele et répondant un peu tardivement peut-être à sa question:

--Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; mais entre toujours, et vois comme notre malade va bien.

Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme s'il eût eu peur d'éveiller un homme endormi.

--Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque nous l'avons quitté, la vieille Nanno et moi.

--Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le jeune homme qui, dans la nuit où vous avez failli être assassiné, nous a aidés à vous porter secours.

--Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; c'est lui qui pilait les herbes que cette femme que je n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.

--Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un grand intérêt à vous; seulement, on ne l'a point laissé entrer.

--Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit Michele; je ne suis pas susceptible, moi.

Salvato sourit et lui tendit la main.

Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la retenant dans les siennes.

--Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une main de femme; et quand on pense que c'est avec cette petite main-là qu'il a donné le fameux coup de sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux coup de sabre, allez!

Salvato sourit.

Michele regarda autour de lui.

--Que cherches-tu? demanda Luisa.

--Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la main; ce doit être une fière arme.

--Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu seras colonel, n'est-ce pas, Michele? dit en riant Luisa.

--M. Michele sera colonel? demanda Salvato.

--Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant, répondit le lazzarone.

--Et comment cela ne peut-il plus te manquer? demanda Luisa.

--Non, puisque la chose m'a été prédite par la vieille Nanno, et que tout ce qu'elle t'a prédit, à toi, se réalise.

--Michele! fit la jeune femme.

--Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau jeune homme qui descendait du Pausilippe courait un grand danger, qu'il était menacé par six hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était tué par ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer et que cet amour serait cause de ta mort?

--Michele! Michele! s'écria la jeune femme en écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovannina avançait sa tête pâle derrière le rideau rouge de la fenêtre.

Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.

--Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a prédit que je serais cause de votre mort?

--Ni plus ni moins! dit Michele.

--Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par conséquent prendre aucun intérêt à moi, vous n'avez pas laissé les sbires faire leur métier?

--Ah bien, oui! dit Michele répondant pour Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres, quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a pas peur, je n'osais pas aller à votre secours parce que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle a dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et elle s'est élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! elle ne courait pas, elle volait.

--Oh! Michele! Michele!

--Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas dit cela?

--Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se cachant la tête entre ses deux mains.

Salvato étendit le bras et écarta les mains dans lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.

--Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret maintenant de m'avoir sauvé la vie?

--Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce garçon; on l'appelle Michele le Fou, et, à coup sûr, il est bien nommé.

Puis, à la camériste:

--J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l'avoir laissé entrer; tu avais bien fait de lui refuser la porte.

--Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, ce que tu fais là, dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton coeur.

--Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé d'une voix suppliante.

La jeune femme à bout de forces, brisée par tant de sensations différentes, appuya sa tête au dossier du fauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.

Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un soupir: ce soupir confirmait tout ce qu'avait dit le lazzarone.

Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait rien, et qu'au contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispées, l'oeil fixe, et pareille à la statue de la Jalousie.

--Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato d'une voix joyeuse, c'est moi qui te donnerai ton sabre de colonel; pas celui avec lequel j'ai houspillé les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, mais un autre et qui vaudra celui-là.

--Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele; il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes, l'uniforme et le cheval.

Puis, se retournant vers la camériste:

--N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher la sonnette!

Nina sembla s'éveiller.

--On sonne? dit-elle; et où cela?

--A la porte, il faut croire.

--Oui, à celle de la maison, dit Luisa.

Puis, rapidement et tout bas à Salvato:

--Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du jardin. Va, dit-elle à Nina, cours! je n'y suis pas, tu entends?

--Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta Michele.

Nina sortit sans répondre.

Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait, sans savoir pourquoi, plus à l'aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la muette Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement, sans qu'elle eût rien scruté des bons sentiments de son frère de lait, ou des mauvais instincts de sa camériste.

Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant mystérieusement de sa maîtresse:

--Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André Backer, qui demande à vous parler.

--Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point? répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s'il n'avait point entendu la demande, pût au moins entendre la réponse.

--J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à voix basse, d'abord parce que je sais que c'est votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit que c'était pour une affaire importante.

--Les affaires importantes se règlent avec mon mari, et non point avec moi.

--Justement, madame, continua Giovannina sur le même diapason; mais j'ai eu peur qu'il ne revînt quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M le chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait pas mentir, j'ai pensé qu'il valait mieux que madame le reçût.

--Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant la jeune fille.

Nina baissa les yeux.

--Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; mais cela lui fera bien de la peine, pauvre garçon!

--Non, dit Luisa après un instant de réflexion, mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bien fait, mon enfant.

Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté voyant que Giovannina parlait bas à sa maîtresse:

--Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez tranquille, l'audience ne sera pas longue.

Les jeunes gens échangèrent un serrement de main et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.

A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa, que Salvato ferma les yeux, comme il avait l'habitude de le faire quand la jeune femme n'était plus là.

Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha de Nina.

--Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix, avec cette curiosité naïve de l'homme à demi sauvage dont l'instinct n'est point soumis aux convenances de la société.

Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa la voix d'un demi-ton et de manière que Salvato, qui n'avait point entendu ce qu'elle disait à sa maîtresse, entendit ce qu'elle disait à Michele.

--C'est ce jeune banquier si riche et si élégant, dit-elle; tu le connais bien!

--Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les banquiers, moi!

--Comment! tu ne connais pas M. André Backer?

--Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?

--Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant qu'elle épousât le chevalier.

--Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune?

--Justement, tu y es.

--C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j'aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m'a promis, il ne me manquera qu'un cheval comme celui sur lequel se promène M. André Backer pour être équipé complétement.

Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle parlait, tenu son regard arrêté sur le blessé, et, au frémissement presque imperceptible des muscles de son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur n'avait point perdu une parole de ce qu'elle avait dit à Michele.

Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où l'attendait la visite annoncée; au premier moment, elle eut peine à reconnaître André Backer; il était vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds à l'anglaise, ornement que, soit dit en passant, détestait le roi Ferdinand; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la culotte courte et l'épée au côté.

Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c'est-à-dire dans un costume de cour, une pareille visite à onze heures et demie du matin? Sans doute, elle allait le savoir.

Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, de race anglo-saxonne, était un charmant garçon de vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué du spéculateur entêté aux affaires, et la main spatulée des compteurs d'argent.

Très-élégant et habituellement plein de désinvolture, il était un peu emprunté sous ce costume dont il n'avait pas l'habitude et qu'il portait avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il s'était placé devant une glace pour voir l'effet que faisait la croix de Saint-Georges à son cou et la plaque du même ordre sur sa poitrine.

--Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit Luisa après l'avoir regardé un instant et lui avoir laissé faire un respectueux salut, comme vous voilà splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez insisté, non pour me voir sans doute, mais pour que j'aie le plaisir de vous voir dans toute votre gloire. Où allez-vous donc comme cela? car je présume que ce n'est point pour me faire une visite d'affaires que vous avez revêtu ce costume de cour.

--Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir à me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n'eusse point attendu jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame, je sais, au contraire, que vous êtes une de ces femmes intelligentes qui, en choisissant toujours le vêtement qui leur convient le mieux, font peu d'attention à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite est un effet de ma volonté; mais ce costume, sous lequel je me présente à vous, est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y a trois jours, me faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, et m'inviter à dîner à Caserte pour aujourd'hui.

--Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte aujourd'hui? fit Luisa avec une expression de surprise qui indiquait un degré d'étonnement peu flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier à être admis à la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le plus aristocrate des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais mon compliment bien sincère, monsieur André.

--Vous avez raison de vous étonner, madame, de voir un pareil honneur fait au fils d'un banquier, répliqua le jeune homme, un peu piqué de la façon dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu raconter qu'un jour Louis XIV, si aristocrate qu'il fût, invita à dîner avec lui, à Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi Ferdinand a un besoin d'argent non moins grand que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme mon père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils André Backer à dîner avec lui à Caserte, qui est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pour être sûr que les vingt-cinq millions ne lui échapperont point, il a mis, au cou du croquant qu'il admet à sa table, ce licol par lequel il espère le conduire jusqu'à sa caisse.

--Vous êtes homme d'esprit, monsieur André; ce n'est point d'aujourd'hui que je m'en aperçois, croyez-le, et vous pourriez être invité à la table de tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir les portes des châteaux royaux. Vous avez comparé votre père à Samuel Bernard, monsieur André; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeur en affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard était un noble coeur, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous Louis XV, a rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous à me regarder ainsi?

--Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.

--Et pourquoi?

--Parce que je pense que vous êtes probablement la seule femme à Naples qui sache ce que c'est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment à un homme qui reconnaît le premier qu'ayant une simple visite à vous faire, il se présente à vous dans un accoutrement ridicule.

--Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur André? Je suis prête.

--Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même, en passant par votre bouche, deviendrait une charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.

--En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, vous commencez à m'embarrasser, et je me hâte, pour sortir d'embarras, de vous demander s'il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller à Caserte.

--Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux heures, j'ai cru, madame, que j'aurais le temps de vous parler d'une affaire qui se rattache justement à ce voyage de Caserte.

--Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d'honneur de la reine? Je vous préviens d'avance que je refuserais.

--Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué de la famille royale et prêt à donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie, mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes pures qui doivent se tenir éloignées de régions où l'on respire une certaine atmosphère..., de même que les santés qui veulent rester intactes doivent s'éloigner des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d'Agnano; mais l'or, qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où hésiterait à se risquer le cristal, plus facile à ternir. Notre maison engage une grande affaire avec le roi, madame; le roi nous fait l'honneur de nous emprunter vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; c'est une affaire sûre, dans laquelle l'argent placé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander des coupons de cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit millions; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l'affaire publique, si vous désirez que nous vous y fassions participer.

--Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus obligée de la démarche, répliqua Luisa; mais vous savez que les affaires, et surtout les affaires d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier, vous connaissez ses habitudes, cause très-probablement du haut de son échelle avec Son Altesse royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque du palais qu'il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici; d'ailleurs, la présence de l'héritier de la couronne eût, infiniment mieux que la mienne, utilisé votre habit de cérémonie.

--Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui, ayant si rarement l'occasion de vous présenter ses hommages, saisit avec avidité cette occasion quand elle se présente.