La San-Felice, Tome 03

Chapter 13

Chapter 133,738 wordsPublic domain

A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cet instinct fatal qui la porte à détruire ce qu'elle a élevé et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par insulter les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres, puis cria: «A mort!» puis essaya de mettre ses menaces à exécution; il fallut que les quatre gendarmes napolitains expliquassent bien catégoriquement à toute cette multitude qu'on ne ramenait les consuls à Rome que pour les pendre, et que cette opération s'exécuterait le lendemain sous les yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, place Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et cela, à la plus grande honte de la garnison française. Cette promesse calma la foule, qui, ne voulant pas être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre jusqu'au lendemain, mais se dédommagea de ce retard en huant les deux consuls et en continuant de leur jeter de la boue et des pierres.

Eux, comme des hommes résignés, attendaient, muets, tristes, mais calmes, n'essayant ni de hâter ni d'éloigner la mort, comprenant que tout était fini pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du lion populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre royal.

Ils courbaient donc la tête et attendaient.

Un poëte de circonstance--ces poëtes-là ne manquent jamais, ni aux triomphes ni aux chutes,--avait improvisé les quatres vers suivants, qu'il avait immédiatement distribués et que la populace chantait sur un air improvisé comme la poésie:

_Largo, o romano populo! all'asinino ingresso, Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso. Di questo democratico e augusto onore e degno Chi rese un di da console d'impi tiranni il regno_[2].

[Note 2: L'auteur a sous les yeux, au moment où il écrit ces lignes, une gravure du temps qui représente l'entrée de ces malheureux; inutile de dire que, dans les quatre ou cinq derniers chapitres, on ne s'est pas un seul instant éloigné de l'histoire.]

Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi dans notre humble prose:

«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que ne firent ni César ni Scipion lui-même. De cet auguste et démocratique honneur était digne celui qui gouverna un jour, comme consul, le royaume des tyrans impies.»

Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, où immédiatement ils furent mis en chapelle.

Une multitude immense s'attroupa à la porte de la prison, et, pour qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut lui promettre que, le lendemain, à midi, l'exécution aurait lieu sur la place du château Saint-Ange, et que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreau et ses aides dresser l'échafaud.

Deux heures après, des placards, affichés par toute la ville, annonçaient l'exécution pour le lendemain à midi.

Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.

Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin, l'échafaud se dressait sur la place du château Saint-Ange, juste en face de la via Papale, entre l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.

C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire des exécutions, et, pour plus de commodité dans ces fêtes funèbres, la maison du bourreau s'élevait à quelques pas de là en retour sur le quai, en face de l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.

Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république qui devait durer moins longtemps encore que celle de 1798.

En même temps que les charpentiers de la mort bâtissaient l'échafaud et dressaient les potences, au milieu des lazzi du peuple, qui trouve toujours de l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on ornait un balcon de riches draperies, et ce travail avait le privilége de partager, avec celui de l'échafaud, l'attention de la multitude; en effet, le balcon, c'était la loge d'où le roi devait assister au spectacle.

Un immense concours de peuple arrivait des deux extrémités opposées de Rome par la rive gauche du Tibre, venant de la place du Peuple et du Transtevère, tandis que, par la grande rue Papale et par toutes les petites rues adjacentes, les autres régions dégorgeaient leurs populations sur la place Saint-Ange, qui se trouva bientôt encombrée de telle façon, qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud pour que les charpentiers pussent continuer leur travail.

Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien, était déserte; le terrible château, qui est à Rome ce que la Bastille était à Paris et ce que le fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant inhabité, inspirait une assez grande terreur pour que personne ne s'aventurât sur le pont qui y conduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles. En effet, le drapeau tricolore qui le dominait semblait dire à toute cette populace, ivre de sanglantes orgies: «Prends garde à ce que tu fais, la France est là!»

Mais, comme pas un soldat français ne paraissait sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresse étaient fermées avec soin, on s'habitua peu à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants s'habituent à la présence d'un lion endormi.

A onze heures, on fit sortir les deux condamnés de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes; on leur mit une corde au cou, et les deux aides du bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis que le bourreau lui-même marchait devant; ils étaient accompagnés par cette confrérie de pénitents qui assistaient les patients sur l'échafaud, et suivis d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, toujours vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à l'église San-Giovanni, devant la façade de laquelle on les fit descendre de leurs ânes, et, sur ses degrés, pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.

Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de l'exécution, passa par la via Julia au moment où les aides du bourreau forçaient les deux condamnés, en les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux. Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale était le salut du condamné; tout était changé: aujourd'hui, au contraire, la présence royale assurait leur exécution.

La foule s'ouvrit pour laisser passer le roi; il jeta de côté un regard inquiet au château Saint-Ange, laissa échapper un geste d'impatience à la vue du drapeau français, descendit de voiture au milieu des acclamations du peuple, parut au balcon et salua la multitude.

Un moment après, de grands cris annoncèrent l'approche des prisonniers.

Ils étaient précédés et suivis d'un détachement de gendarmes napolitains à cheval, lesquels, se joignant à ceux qui attendaient déjà sur la place, refoulèrent le peuple et firent une place libre où pussent opérer tranquillement le bourreau et ses aides.

Le mutisme et la solitude du château Saint-Ange avaient rassuré tout le monde, et l'on ne pensait même plus à lui. Quelques Romains, plus braves que les autres, s'approchèrent jusqu'au pont désert et insultèrent même la forteresse, à la manière dont les Napolitains insultent le Vésuve; ce qui fit beaucoup rire le roi Ferdinand en lui rappelant ses bons lazzaroni du Môle, et en lui prouvant que les Romains avaient presque autant d'esprit qu'eux.

A midi moins cinq minutes, le cortége funèbre déboucha sur la petite place; les condamnés paraissaient brisés de fatigue, mais tranquilles et résignés.

Au pied de l'échafaud, on les fit descendre de leurs ânes; après quoi, on leur détacha la corde du cou et l'on alla attacher cette même corde à la potence. Les pénitents serrèrent de plus près les deux patients, les exhortant à la mort et leur faisant baiser le crucifix.

Mattei, en le baisant, dit:

--O Christ! tu sais que je meurs innocent, et, comme toi, pour le salut et la liberté des hommes.

Zaccalone dit:

--O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce peuple comme tu as pardonné à tes bourreaux.

Les spectateurs les plus rapprochés des patients entendirent ces paroles, et quelques huées les accueillirent.

Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:

--Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.

C'était la voix du chef des pénitents.

Chacun se mit à genoux pour dire un _Ave Maria_, même le roi sur son balcon, même le bourreau et ses aides sur l'échafaud.

Il y eut un moment de silence solennel et profond.

En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud, brisé, s'écroula sous le bourreau et ses aides; la porte du château Saint-Ange s'ouvrit, et cent grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge, traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu du cri de terreur de la multitude, du sauve-qui-peut des gendarmes, de l'étonnement et de l'effroi de tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent au château Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant que peuple, bourreaux, pénitents, gendarmes et le roi lui-même fussent revenus de leur stupeur.

Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; mais, comme on le voit, il avait été bien dit et avait produit son effet.

Force fut aux Romains de se passer de pendaison ce jour-là et de se rejeter sur les juifs.

Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise humeur; c'était le premier échec qu'il éprouvait depuis son entrée en campagne, et, malheureusement pour lui, ce ne devait point être le dernier.

LII

OÙ NANNO REPARAIT

La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine Caroline avait produit l'effet qu'il en attendait. La nouvelle du triomphe des armées royales s'était répandue, avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina au pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin au Môle; puis, de Naples, elle avait été envoyée, par les moyens les plus expéditifs, dans tout le reste du royaume: des courriers étaient partis pour la Calabre, et des bâtiments légers pour les îles Lipariotes et la Sicile, et, en attendant que messagers et scorridori arrivassent à leur destination, les recommandations du vainqueur avaient été suivies: les cloches des trois cents églises de Naples, lancées à toute volée, annonçaient les _Te Deum_, et les salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient de leur côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu des armées.

Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient donc dans toutes les maisons de Naples, et, selon les opinions de ceux qui les habitaient, y éveillaient ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux qui appartenaient au parti libéral voyaient avec peine le triomphe de Ferdinand sur les Français, attendu que ce n'était point le triomphe d'un peuple sur un autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux des libéraux de Naples, l'humanité, l'amour du bien public, le progrès, la lumière, la liberté, tandis que l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux, représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité, l'obscurantisme et la tyrannie.

Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient renfermés dans leurs maisons, comprenant qu'il n'y avait aucune sécurité pour eux à se montrer en public, se rappelant la mort terrible du duc della Torre et de son frère, et déplorant non-seulement pour Rome, où il allait rétablir le pouvoir pontifical, mais encore pour Naples, où il allait consolider le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.

Quant aux absolutistes,--et le nombre en était grand à Naples, car ce nombre se composait de tout ce qui appartenait à la cour ou qui vivait ou dépendait d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix, lazzaroni,--ces hommes étaient dans la plus effervescente jubilation. Ils couraient par les rues en criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI! Mort aux Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de ceux-là, criant plus fort que tous les autres, était frère Pacifique, ramenant au couvent son âne Jacobin, près de succomber sous la charge de ses deux paniers débordant de provisions de toute espèce et brayant de toutes ses forces à l'instar de son maître, lequel, dans ses plaisanteries peu attiques, prétendait que son compagnon de quête déplorait la défaite de ses congénères les jacobins.

Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, qui ne sont pas difficiles sur le choix de leurs sarcasmes.

Si éloignée du centre de la ville que fût la maison du Palmier, ou plutôt celle de la duchesse Fusco qui y attenait, le bruit des cloches et le retentissement du canon y avaient pénétré et avaient fait tressaillir Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au son de la trompette.

Ainsi que l'avait appris le général Championnet par le dernier billet anonyme qu'il avait reçu et qui, comme on s'en doute bien, était du digne docteur Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit, sur la permission du docteur, aidé de Luisa et de sa femme de chambre, pour s'étendre sur un fauteuil, il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras de Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu'en l'absence de sa maîtresse, Giovannina lui avait offert de l'aider à accomplir une de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite qu'il faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire, s'était alors retirée dans sa chambre et avait longuement pleuré. Il était évident que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de chambre, les soins qui le rendaient si heureux venant de sa maîtresse, et, quoiqu'elle comprît très-bien qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y avait point, pour un homme distingué, d'hésitation possible, elle n'en avait pas moins éprouvé une de ces douleurs profondes sur lesquelles le raisonnement ne peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus amères encore.

Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa maîtresse, se rendant, après le départ du chevalier, légère comme un oiseau, à la chambre du malade, ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec cet entraînement sensuel des femmes du Midi vers la perfection physique, elle avait aimé le beau jeune homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse instinctivement et en quelque sorte malgré elle.

--Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre; le jour où il sera guéri, il s'en ira, et c'est elle qui souffrira à son tour.

Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur ses lèvres et les larmes se séchèrent dans ses yeux.

Chaque fois que le docteur Cirillo venait,--et ses visites étaient de plus en plus rares,--Giovannina suivait sur son visage l'expression de joie que lui donnait l'amélioration toujours croissante de la santé du blessé, et, à chaque visite, elle désirait et craignait à la fois que le docteur n'annonçât la fin de sa convalescence.

La veille du jour où retentirent à la fois le bruit des cloches et celui du canon, le docteur Cirillo vint, et, avec un sourire rayonnant, après avoir écouté la respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu à peu de sa matité, il avait dit ces paroles, qui avaient à la fois retenti dans deux coeurs, et même dans trois:

--Allons, allons, dans dix ou douze jours, notre malade pourra monter à cheval et aller porter lui-même de ses nouvelles au général Championnet.

Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux grosses larmes avaient monté aux paupières de Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort et que le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle, elle avait ressenti plus vif que jamais ce double sentiment de joie et de douleur, qu'elle avait déjà plus d'une fois éprouvé.

Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait suivi lorsqu'il s'était retiré; Giovannina, de son côté, les avait suivis des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; puis elle était allée à la fenêtre, son observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait vu le docteur sortir du jardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immédiatement dans la chambre du blessé:

--Ah! dit-elle, elle pleure!

Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina remarqua ses yeux rougis, malgré l'eau dont elle venait de les imbiber, et elle murmura:

--Elle a pleuré!

Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient inconnues à cette figure de bronze; seulement, lorsque la San-Felice était sortie, sa tête était tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile et probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait que s'il eût été changé en statue; c'était, au reste, l'état qui lui était habituel quand Luisa n'était point près de lui.

A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée, c'est-à-dire au bruit de ses pas, il leva la tête et sourit; de sorte que, cette fois comme toujours, la première chose que vit la jeune femme en rentrant dans la chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle aimait.

Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre rayon suffit à sécher cette rosée du coeur qu'on appelle les larmes.

Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les deux mains, et, répondant à son tour par un sourire:

--Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous soyez tout à fait hors de danger!

Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque, vers une heure de l'après-midi, commencèrent les volées des cloches, et les salves d'artillerie; la reine n'avait reçu la dépêche de son auguste époux qu'à onze heures du matin, et il avait fallu deux heures pour donner les ordres nécessaires à cette joyeuse manifestation.

Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous l'avons dit, sur son fauteuil; il se dressa sur ses pieds, les sourcils froncés et les narines ouvertes, comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des réjouissances publiques, mais des champs de bataille, et il demanda, en regardant tour à tour Luisa et la jeune femme de chambre:

--Qu'est-ce que cela?

Les deux femmes firent en même temps un geste analogue qui signifiait qu'elles ne pouvaient répondre à la question de Salvato.

--Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; c'est probablement quelque fête que nous avons oubliée.

Giovannina sortit.

--Quelque fête? demanda Salvato interrogeant Luisa du regard.

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda la jeune femme.

--Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps que je ne compte plus les jours.

Et il ajouta avec un soupir:

--Je vais commencer d'aujourd'hui.

Luisa étendit la main vers un calendrier.

--En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes au dimanche de l'Avent.

--Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de tirer le canon pour célébrer la venue de Notre-Seigneur? Si c'était Natale, ce serait encore possible.

Giovannina rentra.

--Eh bien? lui demanda la San-Felice.

--Madame, répondit Giovannina, Michele est là.

--Que dit-il?

--Oh! de singulières choses, madame! il dit... Mais, continua-t-elle, mieux vaut que ce soit à madame qu'il dise cela; madame fera, des nouvelles de Michele, ce qu'elle voudra.

--Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato; je vais voir moi-même ce que dit notre fou.

Salvato répondit par un signe de tête et un sourire, Luisa sortit à son tour.

Giovannina s'attendait aux questions du jeune homme; mais lui, la San-Felice sortie, ferma les yeux et retomba dans son immobilité et son mutisme habituels. N'étant point interrogée, si grande que fût peut-être l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa parler.

Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la salle à manger; il avait le visage triomphant, était vêtu de ses habits de fête, et de son chapeau tombait un flot de rubans.

--Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire, la petite soeur! notre grand roi Ferdinand est entré à Rome, le général Mack est victorieux sur tous les points, les Français sont exterminés, on brûle les juifs et l'on pend les jacobins. _Evviva la Madonna!_... Eh bien, qu'as-tu donc?

Cette question était provoquée par la pâleur de Luisa, à qui les forces manquaient à cette nouvelle et qui se laissait aller sur une chaise.

En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les Français vainqueurs, Salvato pouvait rester près d'elle et même les attendre à Naples, mais que, les Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même elle, pour aller partager les revers de ses frères d'armes.

--Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.

--Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante et si inattendue... En es-tu sûr, Michele?

--Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais tu n'entends donc pas le canon?

--Si fait, je les entends.

Et elle murmura à demi-voix:

--Et lui aussi, par malheur!

--Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le chevalier San-Felice qui va te le confirmer; il est de la cour, lui, il doit savoir les nouvelles.

--Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point son heure!

Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.

En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure plus tôt que de coutume. Il était évident que, pour qu'un tel dérangement se produisît chez lui, il fallait qu'un grand événement fût arrivé.

--Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la chambre du blessé; mais pas un mot de ce que tu viens de me dire, et veille à ce que, de son côté, Giovannina se taise; tu comprends?

--Oui, je comprends que cela lui ferait de la peine, pauvre garçon! mais, s'il m'interroge sur les cloches et le canon...?

--Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent. Va.

Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma la porte derrière lui. Il était temps, la tête du chevalier paraissait au moment même au-dessus du perron.

Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les lèvres, mais le coeur palpitant.

--Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà une nouvelle à laquelle je ne m'attendais guère: le roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les apparences. Les Français en retraite! Rome abandonnée par le général Championnet! et, par malheur, des meurtres, des exécutions, comme si la Victoire ne savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la comprenaient les Grecs; ils l'appelaient _Nicé_, la faisaient fille de la Force et de la Valeur, et la mettaient avec Thémis, à la suite de Jupiter. Il est vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance pour attribut, à moins que ce ne fût pour peser l'or des vaincus. _Væ victis!_ disaient-ils; et, moi, je dirai: _Væ victoribus!_ toutes les fois que les vainqueurs joindront les échafauds et les potences à leurs trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant, ma pauvre Luisa, et j'aime mieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville qui pleure.

--Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon ami? demanda Luisa hésitant encore à croire.

--Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de la bouche même de Son Altesse le duc de Calabre, et il m'a renvoyé bien vite m'habiller, parce qu'à cette occasion il donne un dîner.

--Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus d'empressement qu'elle n'eût voulu.