Chapter 12
Une admirable musique militaire--et celle de Naples est renommée entre toutes--jouait les airs les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de Paesiello; puis venait, au milieu d'un grand espace vide, le roi seul, dans l'isolement emblématique de la majesté souveraine; derrière le roi marchait Mack et tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse de trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, dix mille de cavalerie, habillés à neuf, magnifiques d'aspect, s'avançant avec un ensemble remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres faites dans les camps, et suivis de cinquante pièces d'artillerie nouvellement fondues, de leur caissons et de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques journées de novembre que l'automne méridional fait luire entre un jour de brouillard et un jour de pluie, comme un dernier adieu à l'été, comme un premier salut à l'hiver.
Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance: on commença donc par traverser ce que l'on pourrait appeler le désert de Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et les allées solitaires conduisant à Santa-Croce in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et l'on s'avança directement vers la vieille basilique dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en sa qualité de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine. Sur les degrés de l'église, au bas desquels le roi fut reçu à cheval et encensé au milieu des chants de joie et des cantiques d'actions de grâces, était groupé tout le clergé latéranien. Les chants terminés, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques tapis, gagna à pied la _Scala santa_, cet escalier sacré, transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie de la maison de Pilate, que Jésus se rendant au prétoire toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les fidèles ne montent plus qu'à genoux.
Le roi en baisa la première marche, et, au moment où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique éclata en fanfares joyeuses, et cent mille voix firent entendre une immense acclamation.
Le roi demeura à genoux le temps de dire sa prière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux le magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II, respecté par Cambyse, qui renversa et mutila tous les autres, enlevé par Constantin et déterré dans le grand Cirque; suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran, toute bordée de monastères et qui descend en pente douce jusqu'au Colisée; prit ce fameux quartier des Carènes où Pompée avait sa maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, dont la colonne était enterrée jusqu'au-dessus de sa base; de là, par un angle droit, arriva au Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre extrémité de la même rue, fait pendant à la place du Peuple, descendit à la place Colonna, et enfin suivit le Corso jusqu'à la vaste église San-Carlo, y fut reçu par tout le clergé sous son gigantesque portail, descendit de cheval pour la seconde fois, entra dans l'église, et, sous le dais qui lui était préparé, entendit le _Te Deum_.
Puis, le _Te Deum_ chanté, il sortit de l'église, remonta à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagné du même cortége, il continua de descendre le Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du Tibre, et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet pour sortir de Rome, prit la via della Scroffa, où est Saint-Louis-des-Français, la grande place Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en quelques instants, par la façade du palais Braschi, opposée à celle où se trouve Pasquino, il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longue course, terme de son triomphe.
Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique cour, chef-d'oeuvre des trois plus grands architectes qui aient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange; tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade du palais et qui coulent dans les plus larges coupes de granit que l'on connaisse, on mettait, autant pour l'honneur que pour la défense, quatre pièces de canon en batterie.
Un dîner de deux cents couverts était servi dans la grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache, et leurs élèves. Les deux frères y travaillèrent huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus d'or, c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.
Rome entière semblait s'être donné rendez-vous sur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles, le peuple envahit la cour, l'escalier, les antichambres et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de «Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent trois fois Ferdinand à quitter la table et à se montrer à la fenêtre.
Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait foulé la trace, ne voulut-il point attendre au lendemain pour donner au pape Pie VI avis de son entrée à Rome, et, oubliant que, prisonnier des Français, il n'était pas tout à fait libre de ses actions, la tête échauffée par le vin et le coeur bondissant d'orgueil, il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet de travail, et lui écrivit la lettre suivante:
_A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ_.
«Prince des apôtres, roi des rois,
»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la plus grande satisfaction, qu'aidé de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sous l'auguste protection du bienheureux saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon armée, je suis entré sans résistance et en triomphateur dans la capitale du monde chrétien. Les Français ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc reprendre sa suprême et paternelle puissance, que je couvrirai de mon armée. Qu'elle abandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, sur les ailes des chérubins, comme notre sainte vierge de Lorette, elle vienne et descende au Vatican pour le purifier par sa présence sacrée. Votre Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office le jour de la naissance de Notre Sauveur.»
Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des cris de «Vive le roi Ferdinand! vive Sa Sainteté Pie VI!» les principales rues de Rome et les places Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant au théâtre Argentina, où l'on devait chanter une cantate en son honneur; puis, de là, pour voir Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes rampes du mont Pincio.
La ville était illuminée _a giorno_, depuis la porte San-Giovanni jusqu'au Vatican, et depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestus. Un seul monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil à une protestation solennelle et menaçante de la France contre l'occupation de Rome, restait obscur au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu de toutes ces clameurs.
C'était le château Saint-Ange.
Sa masse sombre et silencieuse avait quelque chose de formidable et d'effrayant; car le seul cri qui, de quart d'heure en quart d'heure, sortait de son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde à vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans les ténèbres était la mèche allumée des artilleurs, debout près de leurs canons.
LI
LE FORT SAINT-ANGE PARLE
En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, le roi avait pu voir cette intéressante partie de la population, composée de femmes et d'enfants, danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu de la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent pour crier à tue-tête: «Vive le roi Ferdinand! vive Pie VI!»
Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient là ces braves gens et quel était ce feu auquel ils se chauffaient.
On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher fait avec l'arbre de la Liberté planté, dix-huit mois auparavant, par les consuls de la république romaine.
Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand, qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie de toute espèce, la jeta au milieu de la foule en criant:
--Bravo! mes amis! amusez-vous!
Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins, les ducats et les piastres du roi Ferdinand; il en résulta une effroyable mêlée dans laquelle les femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient les femmes; il y eut, en somme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de mal.
Place Navone, il vit un second bûcher.
Il fit la même question et reçut la même réponse.
Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.
Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.
Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, cette fois, il se termina à la gloire de la morale publique; au moment où les couteaux allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du chien attirèrent l'attention des combattants, qui, sans écouter les observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu des hurlements de joie de la populace.
Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre, n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitable et de s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.
Or, qui les avait plantés?
C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la place du Peuple, les deux consuls de la république romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, de Piperno.
Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats, véritables libéraux, avaient consacré leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.»
Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté individuelle, émit donc la proposition de réserver un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux consuls. La proposition fut naturellement adoptée à l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution, que de réserver un arbre à titre de potence et de mettre la main sur les deux consuls.
On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, qui n'était pas encore abattu, et, comme justement les deux magistrats demeuraient, l'un via della Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme un hasard providentiel.
On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement, les deux magistrats avaient sans doute des idées exactes sur la somme de reconnaissance que l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels on a contribué: tous deux avaient quitté Rome.
Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux cents écus pour l'empêcher de faire faillite, et un marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé son propre médecin pour soigner sa femme d'une fièvre pernicieuse, déclarèrent qu'ils avaient des notions à peu près certaines sur l'endroit où s'étaient réfugiés les deux coupables, et offrirent de les livrer.
L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir point fait une course inutile, la foule commença de piller les maisons des deux absents et d'en jeter les meubles par les fenêtres.
Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux une magnifique pendule de bronze doré, l'une représentant le sacrifice d'Abrahan, et l'autre Agar et Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette inscription qui prouvait qu'elle venait de la même source:
_Aux Consuls de la république romaine, les israélites reconnaissants!_
Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre un décret par lequel les juifs redevenaient des hommes comme les autres et participaient aux droits de citoyen.
Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on ne pensait point, et auxquels on n'eût probablement pas pensé s'ils n'eussent point eu le tort d'être reconnaissants.
Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on se précipita vers ce quartier des juifs.
Lors de la proclamation du décret par lequel la république romaine les faisait remonter au rang de citoyens, les malheureux juifs s'étaient empressés d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de la société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns s'étaient empressés de louer des appartements et d'ouvrir des magasins; mais, aussitôt le départ de Championnet, se sentant abandonnés et sans protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés dans leurs quartiers, dont à la hâte ils avaient rétabli les portes et les barrières, non plus pour se séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à leurs ennemis.
Il y eut donc, non point résistance volontaire à la foule, mais opposition matérielle à son envahissement.
Alors, cette même foule, toujours féconde en moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés au bûcher voisin.
Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis les perfectionneurs--il y en a partout--les enduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs endroits des flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.
Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout en feu.
Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, avec des cris de terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son sommeil, hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent par les portes comme un torrent qui brise ses digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se répandre par la ville.
C'était là que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement; le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur ces malheureux: les uns furent forcés de marcher pieds nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés de douleur et de colère, les criblaient de morsures; un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les verges frappaient à la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux, furent jetés au Tibre et noyés purement et simplement.
Ces amusements durèrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore pendant les journées du lendemain et du surlendemain, et se présentèrent sous tant d'aspects différents, que le roi finit par demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait ainsi.
Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui avaient eu l'imprudence de se considérer, après le décret de la République, comme des hommes ordinaires, et qui, en conséquence, avaient logé des chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés, étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner par des médecins catholiques et avaient enterré leurs morts aux flambeaux.
Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; mais enfin, on lui mit sous les yeux le décret de la République qui rendait aux juifs leurs droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.
Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés de Dieu pour avoir fait rendre un pareil décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.
--Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.
On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que l'on était à la recherche des coupables et que deux citoyens s'étaient chargés de les livrer.
--C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.
Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on avait conservé à cette intention, et d'en faire des bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer avec du bois révolutionnaire.
En conséquence, on lui en apporta toute une charretée qu'il paya généreusement mille ducats.
L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la reine avec la lettre suivante:
«Ma chère épouse,
»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route; les Français se sont évanouis comme une fumée. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se faire oublier.
»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les Français; il ralliera en route le corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne présentera le combat aux Français qu'avec la chance sûre de les écraser.
»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous que ces misérables jacobins avaient émancipé les juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise d'assister à leur exécution.
»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël, deux grosses bûches tirées de l'arbre de la Liberté de la place de la Rotonde; chauffez-vous bien, vous et tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre époux et à votre père, qui vous aime.
»Je rends demain un édit pour remettre un peu de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer dans leur Ghetto et les soumettre à une sage discipline. Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il sera rendu.
»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble la bonté divine; faites chanter un Te Deum par notre archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d'être entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez des fêtes publiques et invitez Vanni à presser l'affaire de ce damné Nicolino Caracciolo.
»Je vous tiendrai au courant des succès de notre illustre général Mack au fur et à mesure que je les apprendrai moi-même.
»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection sincère et éternelle de votre écolier et époux.
FERDINAND B.
»P.-S.--Présentez bien mes respects à Mesdames. Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n'en sont pas moins les augustes filles du roi Louis XV. Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont recommandés par le comte de Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniers ministres de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela leur ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»
Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait à Caroline, rendait ce décret qui n'était que la remise en vigueur de l'édit aboli par la soi-disant république romaine.
Notre conscience d'historien ne nous permet point de changer une syllabe à ce décret; c'est, au reste, la loi encore en vigueur à Rome aujourd'hui:
«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à Rome, soit dans les États romains, ne pourra plus loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets pontificaux.
»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États pontificaux devront vendre, dans le délai de trois mois, leurs biens meubles et immeubles; autrement, il seront vendus à l'encan.
»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à Rome, ni dans quelque ville que ce soit des États pontificaux, sans l'autorisation du gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramenés dans leurs ghetti respectifs.
»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit loin de son ghetto.
»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de relations d'amitié avec un chrétien.
»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce des ornements sacrés, ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent écus d'amende et de sept ans de prison.
»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un juif, devra d'abord le convertir; si le malade s'y refuse, il l'abandonnera sans secours; en agissant contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la rigueur du saint-office.
»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucune cérémonie et ne pourront se servir de flambeaux, sous peine de confiscation.
»La présente mesure sera communiquée aux ghetti et publiée dans les synagogues.»
Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché, le général Mack prit congé du roi, laissant cinq mille hommes à la garde de Rome, et sortit par la porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre Championnet et de le combattre partout où il le rencontrerait.
Au moment même où son arrière-garde se mettait en marche, un cortége, qui ne manquait pas de caractère, entrait à Rome par l'extrémité opposée, c'est-à-dire par la porte San-Giovanni.
Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient deux hommes liés l'un à l'autre par le bras; ces deux hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc et étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine comme en portent les malades dans les hôpitaux; ils étaient montés à poil nu sur deux ânes, et chaque âne était conduit par un homme du peuple qui, armé d'un gros bâton, menaçait et insultait les prisonniers.
Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux hommes du peuple qui conduisaient les ânes sur lesquels ils étaient montés, étaient le ferblantier et le fruitier qui avaient promis de les livrer.
Ils tenaient parole, comme on le voit.
Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone, sa ville natale, s'y étaient réfugiés, et, pour mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades. Dénoncés par un infirmier qui devait sa place à Mattei, ils y avaient été pris, et on les amenait à Rome pour qu'ils subissent leur jugement.