La San-Felice, Tome 03

Chapter 11

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Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le palefrenier du général lui présenta un beau cheval frais, avec des fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard Championnet.

--Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le général; donnez-lui le temps de se reposer, on vous l'amènera plus frais à la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercîment, et se mit en selle; Éblé et Thiébaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être venu en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait à quelques pas le général; Scipion, que les soins du ménage retenaient, devait rejoindre plus tard.

Le palais Corsini--où, soit dit en passant, mourut Christine de Suède--est situé sur la rive droite du Tibre: en étendant la main, celui qui l'habite peut toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par Raphaël. C'était du colossal palais Farnèse et du charmant bijou qui n'en est qu'une dépendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de Caserte les honneurs au jeune banquier André Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via Lungara; le major Ulrich marchait d'un côté de Championnet; le général Éblé, marchait de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière, servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.

--Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire antique ou sur celle du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction opposée au Tibre, là, au sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre, au moment où Clément VIII venait de l'appeler à Rome pour l'y faire couronner solennellement. Dix ans après, le même Clément VIII, le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Béatrice Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours, quand vous serez installés à Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes de la prison de Tordinone, où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par une miséricorde particulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchée seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d'être conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec sa soeur, promené par toute la ville dans la même charrette que le bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort d'un infâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et qui n'échappait lui-même à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie d'or? Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul crime était d'avoir fait l'office du bourreau; mais, par malheur pour Béatrice, vers le même temps, le prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline qui déshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape s'effraya de voir plus de moralité dans les enfants que dans les pères, plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les têtes des deux frères, de la soeur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur le même échafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre côté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut que Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une fenêtre du château Saint-Ange, où il était venu par cette longue galerie couverte que vous voyez à notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner à son successeur, en cas de siége ou de révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa lui-même plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter les cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il étranglait, selon la tradition des Caligula et des Néron, après leur avoir fait faire un testament en sa faveur.

--Vous êtes un admirable cicérone, général, et je regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement déjà écoulées, de n'avoir point quatre jours à passer avec vous.

--Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; après quatre jours, vous demanderiez quatre mois; après quatre mois, quatre ans. La vie d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la liste des souvenirs que renferme la ville si justement nommée la ville éternelle. Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés de la rive: là était le pont Triomphal, là ont successivement passé, venant du temple de Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre, Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur de Tigrane, roi d'Arménie; d'Artocès, roi d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius, roi de Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de Comagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neuf cents villes, huit cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de ce triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de butin, ce beau temple à Minerve qui décorait la place des Septa-Julia, près de l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en lettres de bronze cette inscription: «Pompée le Grand, imperator, après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux, soumis tout le pays depuis le lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Par bonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire mélancolique le général républicain, car nous aurions sans doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à notre tour: et que sommes-nous pour fouler les traces de pareils hommes?

Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet, éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda un silence que n'osa interrompre le jeune officier, depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite, jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser pour passer sur la rive gauche du Tibre.

Au milieu du pont, cependant, au risque d'être indiscret:

--N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous laissons derrière nous? lui demanda le major.

Championnet regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.

--Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes fut sans doute bâti pour y conduire; Bernin l'a restauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires. C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut, et ce ne sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.

Tenez, voici la place que vous avez entrevue de loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. En appuyant à gauche, nous pouvons marcher sur l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite place où nous arrivons est l'auberge de _l'Ours_, avec son enseigne telle qu'elle était au temps où y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour devise ces trois mots: _Que sais-je?_ C'était le dernier mot du génie humain après six mille ans; dans six mille ans viendra un autre sceptique qui dira: _Peut-être!_

--Et vous, général, demanda le major, que dites-vous?

--Je dis que c'est le dernier des gouvernements que celui,--regardez à votre gauche--que celui qui laisse se faire de pareils déserts, presque au coeur d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit mois de l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous servez; c'est l'héritage des Farnèse. Paul III ne se doutait pas, en léguant ces immenses terrains à son fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas seulement d'un héritier pieux, mais d'un chrétien; de faire assainir et de cultiver ces champs, qui l'en récompenseraient par d'abondantes moissons. Un pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartier nouveau; la ville enjamberait le fleuve, des maisons s'élèveraient dans tout cet espace vide du château Saint-Ange à la place du Peuple, et la vie en chasserait la mort; mais, pour cela, il faudrait un gouvernement qui s'occupât du bien-être de ses sujets; il faudrait ce grand bienfait que vous venez combattre, vous homme instruit et intelligent cependant; il faudrait la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire et accidentelle comme celle que nous apportons, mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez, en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette église, l'église Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux heures du matin, sortirent quatre hommes à pied et un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en travers de la croupe de sa monture, un cadavre dont les pieds pendaient d'un côté et la tête de l'autre.

»--Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à cheval.

»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange, deux du côté de la place du Peuple.

»--Rien, dirent-ils.

»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que la croupe fût tournée du côté de l'eau. Deux hommes prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le lancèrent au fleuve.

»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à l'eau:

»--C'est fait? demanda le cavalier.

»--Oui, monseigneur, répondirent les hommes.

»Le cavalier se retourna.

»--Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.

»--Monseigneur, répondit un des hommes, c'est son manteau.

»Un autre ramassa des pierres, courut le long de la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce qu'il eût disparu.

»--Tout va bien, dit alors le cavalier.

»Et il donna une bourse aux hommes, mit son cheval au galop et disparut.

»Le mort était le duc de Candie; le cavalier, c'était César Borgia. Jaloux de sa soeur Lucrèce, César Borgia venait de tuer son frère, le duc de Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous voilà arrivés. Le hasard, mon cher, vengeur des rois et de la papauté, vous gardait cette histoire pour la dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous le voyez.

Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, depuis le palais Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta, débouchait sur la place du Peuple, où était rangée en bataille la garnison de Rome.

Cette garnison se composait de trois mille hommes, à peu près: deux tiers français, une tiers polonais.

En apercevant le général, trois mille voix, par un élan spontané, crièrent:

--Vive la République!

Le général s'avança jusqu'au centre de la première ligne et fit signe qu'il voulait parler. Les cris cessèrent.

--Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter Rome; mais je ne l'abandonne pas. J'y laisse le colonel Thiébaut; il occupera le fort Saint-Ange avec cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir le délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous avec moi?

--Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.

--Sur l'honneur? dit Championnet.

--Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.

--Maintenant, continua Championnet, choisissez parmi vous cinq cents hommes prêts à s'ensevelir sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt que de se rendre.

--Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent ceux à qui l'on faisait cet appel.

--Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et choisissez quinze hommes par compagnie.

Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.

--Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez les drapeaux des deux régiments, et c'est nous qui viendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.

Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques de «Vive Championnet! vive la République!»

--Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuer jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre.

Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:

--Nous le jurons!

Championnet s'avança vers son aide de camp.

--Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais un fils, c'est à lui que je donnerais la glorieuse mission que je vous confie.

Le général et son aide de camp s'embrassèrent au milieu des hourras, des cris et des vivats de la garnison.

Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.

--Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, les quatre heures sont écoulées et, à mon grand regret, je n'ai plus le droit de vous retenir.

Le major regarda du côté de Ripetta.

--Attendez vous quelque chose, monsieur? lui demanda Championnet.

--Je suis monté sur un de vos chevaux, général.

--J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter, monsieur, en souvenir des moments trop courts que nous venons de passer ensemble.

--Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, général, ou même hésiter à l'accepter, ce serait me montrer moins courtois que vous. Merci du plus profond de mon coeur.

Il s'inclina, la main sur la poitrine.

--Et, maintenant, que dois-je reporter au général Mack?

--Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et vous ajouterez ceci, que, le jour où j'ai quitté Paris et pris congé des membres du Directoire, le citoyen Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si la guerre éclate, en récompense de vos services, vous serez le premier des généraux républicains chargé par la République de détrôner un roi.»

--Et vous avez répondu?

--J'ai répondu: «Les intentions de la République seront remplies, j'y engage ma parole;» et, comme je n'ai jamais manqué à ma parole d'honneur, dites au roi Ferdinand de se bien tenir.

--Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune homme; car, avec un chef comme vous et des hommes comme ceux-là, tout est possible. Et maintenant, général, veuillez m'indiquer mon chemin.

--Brigadier Martin, dit Championnet, prenez quatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous rejoindrez sur la route de la Storta.

Les deux hommes se saluèrent une dernière fois; le major, guidé par le brigadier Martin et escorté par ses quatre dragons, s'enfonça au grand trot dans la via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange, où ils se renfermèrent, et le reste de la garnison, Championnet et son état-major en tête, sortit de Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.

L

FERDINAND A ROME

Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.

Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta le major de Riescach, sinon que les Français avaient évacué Rome; il courut chez le roi et lui annonça que sur sa sommation, les Français s'étaient mis immédiatement en retraite; que, par conséquent, le lendemain, il entrerait à Rome et, dans huit jours, serait en pleine possession des États romains.

Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir on vint coucher à Valmontone.

Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte à Albano vers midi. De la colline, on planait sur Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait jusqu'à Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à Rome le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait vers trois heurs de l'après-midi, qu'elle camperait à moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle par la porte San-Giovanni, et irait directement à San-Carlo entendre la messe d'actions de grâces.

En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack à cheval et en tête de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli dans une voiture escortée de tout l'état-major particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit où eut lieu, mil huit cent cinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon, la via Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui était abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta vers sept heures à deux lieues à peu près de Rome.

Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée en trois compartiments, avec le général Mack et le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés parmi la petite cour qui l'avait suivi, lorsqu'on vint lui annoncer les députés.

Ces députés se composaient de deux des cardinaux qui n'avaient point adhéré au gouvernement républicain, des autorités qui avaient été renversées par ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs comme les réactions en voient toujours accourir au-devant d'elles.

Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie du lendemain.

Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile, comme les Pompée, comme les Césars, dont Championnet, trois jours auparavant, parlait au major Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.

Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur que la chose lui avait paru d'abord.

Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle, au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe, et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!

Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de canon, cette terrible république française, jusque-là réputée invincible! Décidément, le général Mack, qui lui avait prédit tout cela, était un grand homme!

Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncer cette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée pour le lendemain, les députés congédiés après avoir eu l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté prit la plume et écrivit:

«Ma chère maîtresse,

»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins de cinq jours, je suis arrivé aux portes de Rome, où je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devant nos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnèse, j'écrirai au souverain pontife qu'il peut, si tel est son bon plaisir, venir célébrer avec nous à Rome la fête de la Nativité.

»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la lui faire voir!

»Le messager que je vous envoie pour vous porter ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaire Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer de moi. Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi sur votre chère santé et sur celle de mes enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre illustre général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement prospère, mais glorieux.

»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu'à présent, j'ai pu faire presque toutes les étapes en voiture et ne monter à cheval que pour mon agrément.

»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en quittant Rome, le général républicain a laissé cinq cents hommes et un colonel au château Saint-Ange; dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement compte, mais je ne m'en inquiète pas autrement: notre illustre ami le général Mack m'assurant qu'ils se rendront à la première sommation.

»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer la Nativité avec nous à Rome, soit que, tout étant pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je rentre glorieusement dans mes États.

»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements de votre tendre mari et père.

»FERDINAND.»

»P.-S.--J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à mes kangourous et que je les retrouverai tout aussi bien portants que je les ai laissés. A propos, transmettez mes plus affectueux souvenirs à sir William et à lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore être à Livourne; où qu'il soit, faites-lui part de nos triomphes.»

Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit une si longue lettre; mais il était dans un moment d'enthousiasme, ce qui explique sa prolixité; il la relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de n'avoir pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après avoir pensé à ses kangourous, mais ne jugea point que, pour cette petite faute de mémoire, ce fût la peine de recommencer une lettre si bien venue; en conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, tout botté, et promit que la lettre serait remise entre les mains de la reine, avant le lendemain cinq heures du soir.

Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se mit à faire son whist avec le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et le duc de Circello, gagna mille ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son entrée, non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans la capitale des États romains, mais dans la capitale de la France, et que, son manteau royal porté par les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers sur la tête, comme César, et tenant, comme Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de l'autre!

Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais ce qui en restait suffisait pour satisfaire l'amour-propre d'un homme à qui l'idée d'être conquérant était venue à l'âge de cinquante ans.

Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait déjà à Rome.

L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval, vêtu de son uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies, portant à son cou et sur sa poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de famille, était attendu à la porte San-Giovanni, d'abord par l'ancien sénateur, qui, accompagné des magistrats du municipe, lui présenta à genoux les clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs et des magistrats du municipe étaient tous les cardinaux restés fidèles à Pie VI; de là, en suivant un itinéraire marqué d'avance par des jonchées de fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église San-Carlo, où se chantait le _Te Deum_, et, de l'église San-Carlo, au palais Farnèse, situé, comme nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre, en face du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.

Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de blanc marchèrent en tête du cortége, portant des corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses, qu'elles jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu. Les corbeilles vides étaient aussitôt remplacées par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y eût point d'interruption dans la pluie odoriférante; et, comme derrière les jeunes filles marchaient à reculons de jeunes enfants de choeur, balançant des encensoirs, on avançait entre une double haie formée par la population de Rome et des environs, vêtue de ses habits de fête, au milieu d'une pluie de fleurs et d'une atmosphère embaumée.