Chapter 2
On eût dit que les ténèbres qui régnaient éternellement dans cette chambre en avaient épaissi l'air et l'avaient rendu semblable à cette vapeur qui flotte au-dessus des marais; on sentait, en y entrant, que l'on changeait non-seulement de température, mais encore d'atmosphère, et que celle-ci, ne se composant plus des éléments qui forment l'air extérieur, devenait plus difficile à respirer.
Le peuple, qui voyait les fenêtres de cette chambre constamment fermées, l'avait appelée la _chambre obscure;_ et, par les bruits vagues qui s'en étaient échappés comme de toute chose mystérieuse, il avait, avec le terrible instinct de divination qui le caractérise, à peu près entrevu ce qui s'y passait, mais, comme ce n'était pas lui que menaçait cette funèbre obscurité, comme les décrets qui sortaient de cette chambre sombre passaient au-dessus de sa tête pour frapper des têtes plus hautes que la sienne, c'était lui qui parlait le plus de cette chambre, mais c'était lui aussi qui, au bout du compte, la craignait le moins.
Au moment où la reine entra, pâle et éclairée comme lady Macbeth par le reflet de la bougie qu'elle tenait à la main, dans cette chambre à l'atmosphère épaisse, cette espèce d'échappement qui précède la sonnerie se fit entendre, et la pendule sonna la demie après deux heures.
Ainsi que nous l'avons dit, la chambre était vide, et, comme si elle se fût attendue à y trouver quelqu'un, la reine parut s'étonner de cette solitude. Un instant elle hésita à s'avancer; mais bientôt, surmontant cette terreur qui l'avait prise au bruit inattendu de la pendule, elle explora les deux angles de la chambre opposés au côté par lequel elle était entrée, et vint, lente et pensive, s'asseoir à la table.
Cette table, tout au contraire de celle qui se trouvait chez le roi, était couverte de dossiers comme le bureau d'un tribunal, et offrait en triple tout ce qu'il fallait pour écrire, papier, encre et plumes.
La reine feuilleta distraitement les papiers; ses yeux les parcouraient sans les lire, son oreille tendue essayait de saisir le moindre bruit, son esprit errait loin du corps. Au bout d'un instant, ne pouvant contenir son impatience, elle se leva, alla à la porte donnant sur l'escalier secret, y appuya son oreille, et écouta.
Après quelques moments, elle entendit le grincement d'une clef qui tournait dans la serrure, et murmura ce mot, qui peignit l'impatience avec laquelle elle attendait:
--Enfin!
Puis alors, ouvrant la porte donnant sur un escalier sombre:
--Est-ce toi, Pasquale? demanda-t-elle.
--Oui, Votre Majesté, répondit une voix d'homme venant du bas de l'escalier.
--Tu viens bien tard! dit la reine regagnant sa place d'un air sombre et le sourcil froncé.
--Par ma foi! peu s'en est fallu que je ne vinsse pas du tout, répondit celui à qui l'on faisait le reproche de manquer de diligence.
La voix se rapprochait de plus en plus.
--Et pourquoi as-tu manqué de ne pas venir du tout?
--Parce que la besogne a été rude là-bas, dit l'homme apparaissant enfin à la porte de la chambre.
--Est-elle faite, du moins? demanda la reine.
--Oui, madame, grâce à Dieu et à saint Pasquale, mon patron, elle est faite et bien faite; mais elle a coûté cher!
Et, en disant ces mots, le sbire déposait sur un fauteuil un manteau contenant des objets qui rendirent un son métallique au contact du meuble.
La reine le regarda faire avec une expression mêlée de curiosité et de dégoût.
--Comment, cher? demanda-t-elle.
--Un homme tué et trois blessés, rien que cela.
--C'est bien. On fera une pension à la veuve et l'on donnera des gratifications aux blessés.
Le sbire s'inclina en signe de remercîment.
--Ils étaient donc plusieurs? demanda la reine.
--Non, madame, il était seul; mais c'était un lion que cet homme; j'ai été obligé de lui lancer mon couteau à dix pas; sans quoi, j'y passais comme les autres.
--Mais enfin?
--Enfin, on en est venu à bout.
--Et vous lui avez pris les papiers de force?
--Oh! non, de bonne volonté, madame: il était mort.
--Ah! fit la reine avec un léger frisson. Ainsi, vous avez été obligé de le tuer?
--Morbleu! plutôt deux fois qu'une, et cependant, foi de Simone! cela m'a fait de la peine; il fallait bien, je vous le jure, que ce fût pour le service de Votre Majesté.
--Comment! cela t'a fait de la peine, de tuer un Français? Je ne te croyais pas le coeur si tendre aux soldats de la République.
--Ce n'était point un Français, madame, dit le sbire en secouant la tête.
--Quelle histoire me contes-tu là?
--Jamais Français n'a parlé le patois napolitain comme le parlait le pauvre diable.
--Holà! s'écria la reine, j'espère, que tu n'as pas commis quelque erreur. Je t'avais parfaitement annoncé un Français venant à cheval de Capoue à Pouzzoles.
--C'est bien cela, madame, et en barque de Pouzzoles au château de la reine Jeanne?
--Un aide de camp du général Championnet.
--Oh! c'est bien à lui que nous avons eu affaire. D'ailleurs, il a eu le soin de nous dire lui-même qui il était.
--Tu lui as donc adressé la parole?
--Sans doute, madame. En lui entendant hacher du napolitain comme de la paille, j'ai eu peur de me tromper et je lui ai demandé s'il était bien celui que j'étais chargé de tuer.
--Imbécile!
--Pas si imbécile, puisqu'il m'a répondu: «Oui.»
--Il t'a répondu: «Oui?»
--Votre Majesté comprend bien qu'il eût parfaitement pu me répondre autre chose; qu'il était de Basso-Porto ou de Porta-Capuana, et il m'eût mis dans un grand embarras; car je n'eusse pas pu lui prouver le contraire. Mais non, il n'y a pas été par trente-six chemins. «Je suis celui que vous cherchez.» Et pif! paf! voilà deux hommes à terre de deux coups de pistolet; et vli! vlan! voilà deux hommes à terre de deux coups de sabre. Il aura jugé indigne de mentir, car c'était un brave, je vous en réponds.
La reine fronça le sourcil à cet éloge de la victime par son assassin.
--Et il est mort?
--Oui, madame, il est mort.
--Et qu'avez-vous fait du cadavre?
--Ah! par ma foi, madame, une patrouille arrivait, et, comme, en me compromettant, je compromettais Votre Majesté, j'ai laissé à cette patrouille le soin de ramasser les morts et de faire panser les blessés.
--Alors, on va le reconnaître pour un officier français!
--A quoi? Voilà son manteau, voilà ses pistolets, voilà son sabre, que j'ai ramassés sur le champ de bataille. Ah! il en jouait bien, du sabre et du pistolet, je vous en réponds! Quant à ses papiers, il n'avait pas autre chose sur lui que ce portefeuille et ce chiffon, qui y est resté collé.
Et le sbire jetait sur la table un portefeuille en basane teint de sang; une espèce de chiffon de papier ressemblant à une lettre adhérait en effet au portefeuille, le sang séché l'y maintenait.
Le sbire les sépara l'un de l'autre avec une profonde insouciance et les jeta tous deux sur la table.
La reine allongea la main; mais sans doute hésitait-elle à toucher ce portefeuille ensanglanté; car, s'arrêtant à moitié chemin, elle demanda:
--Et son uniforme, qu'en as-tu fait?
--Voilà encore une chose qui a manqué me faire donner au diable: c'est qu'il n'avait pas plus d'uniforme que sur ma main. Il était tout simplement vêtu, sous son manteau, d'une houppelande de velours vert avec des tresses noires. Comme il avait fait un grand orage, il l'aura laissé à quelque ami qui lui aura prêté sa redingote en échange.
--C'est étrange! dit la reine; on m'avait cependant bien donné le signalement; au reste, les papiers contenus dans ce portefeuille lèveront tous nos doutes.
Et, de ses doigts gantés dont les extrémités se teignirent de rouge, elle ouvrit le portefeuille et en tira une lettre portant cette suscription:
«Au citoyen Garat, ambassadeur de la république française à Naples.»
La reine brisa le cachet aux armes de la République, ouvrit la lettre, et, aux premières lignes qu'elle en lut, poussa une exclamation de joie.
Cette joie allait croissant au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa lecture, et, quand elle l'eut achevée:
--Pasquale, tu es un homme précieux, dit-elle, et je ferai ta fortune.
--Il y a déjà bien longtemps que Votre Majesté me le promet, répondit le sbire.
--Pour cette fois, sois tranquille, je te tiendrai parole; en attendant, tiens, voici un à-compte.
Elle prit un morceau de papier sur lequel elle écrivit quelques lignes.
--Prends ce bon de mille ducats; il y en a cinq cents pour toi et cinq cents pour tes hommes.
--Merci, madame, fit le sbire soufflant sur le papier pour en faire sécher l'encre avant de le mettre dans sa poche; mais je n'ai pas dit à Votre Majesté tout ce que j'ai à lui dire.
--Et moi, je ne t'ai point demandé tout ce que j'ai à te demander; mais, auparavant, laisse-moi relire cette lettre.
La reine relut la lettre une seconde fois, et, à cette seconde fois, ne parut pas moins satisfaite qu'à la première.
Puis, cette seconde lecture achevée:
--Voyons, mon fidèle Pasquale, qu'avais-tu à me dire?
--J'avais à vous dire, madame, que, du moment où ce jeune homme est resté depuis onze heures et demie jusqu'à une heure du matin dans les ruines du palais de la reine Jeanne; que, du moment où il y a troqué son uniforme militaire contre une houppelande bourgeoise, il n'y est pas resté seul; et sans doute avait-il des lettres de la part de son général pour d'autres personnes encore que l'ambassadeur français.
--C'était justement ce que je pensais en même temps que tu me le disais, mon cher Pasquale. Et sur ces personnes, ajouta la reine, tu n'as aucun soupçon?
--Non, pas encore; mais nous allons, je l'espère bien, savoir quelque chose de nouveau.
--Je t'écoute, Pasquale, dit la reine en inondant en quelque sorte le sbire de la lumière de ses yeux.
--Des huit hommes que j'avais commandés pour l'expédition de cette nuit, j'en ai distrait deux, pensant que c'était assez de six pour venir à bout de notre aide de camp; il a failli m'en coûter cher de l'avoir pesé à faux poids; mais cela ne fait rien... Eh bien, ces deux hommes, je les ai placés en embuscade au-dessus du palais de la reine Jeanne, avec ordre de suivre les gens qui en sortiraient avant ou après l'homme à qui j'avais affaire moi-même, et de tâcher de savoir qui ils sont ou du moins où ils demeurent.
--Eh bien?
--Eh bien, madame, je leur ai donné rendez-vous au pied de la statue du Géant, et, si Votre Majesté le permet, je vais voir s'ils sont à leur poste.
--Va! et, s'ils y sont, amène-les-moi; je veux les interroger moi-même.
Pasquale de Simone disparut dans le corridor, et l'on entendit le bruit de ses pas décroître au fur et à mesure qu'il descendait les marches de l'escalier.
Restée seule, la reine jeta vaguement un regard sur la table, elle y vit ce second papier que le sbire avait traité de chiffon, décollé du portefeuille où il adhérait et rejeté en même temps que lui sur la table.
Dans son désir de lire la lettre du général Championnet, et dans sa satisfaction après l'avoir lue, elle l'avait oublié.
C'était une lettre écrite sur un élégant papier; elle était d'une écriture de femme, mince, fine, aristocratique; aux premiers mots, la reine reconnut une lettre d'amour.
Elle commençait par ces deux mots: _Caro Nicolino_.
Par malheur pour la curiosité de la reine, le sang avait presque entièrement envahi la page écrite; on pouvait seulement distinguer la date, qui était le 20 septembre, et lire les regrets ressentis par la personne qui écrivait la lettre de ne pouvoir venir à son rendez-vous accoutumé, obligée qu'elle était de suivre la reine, qui allait au-devant de l'amiral Nelson.
Il n'y avait pour toute signature qu'une lettre, une initiale, une _E_.
Pour cette fois, la reine s'y perdait complétement.
Une lettre de femme, une lettre d'amour, une lettre datée du 20 septembre, une lettre enfin d'une personne qui s'excusait de manquer son rendez-vous habituel parce qu'elle était obligée de suivre la reine, une pareille lettre ne pouvait être adressée à l'aide de camp de Championnet qui, le 20 septembre, c'est-à-dire trois jours auparavant, était à cinquante lieues de Naples.
Il n'y avait qu'une probabilité, et l'esprit intelligent de la reine la lui présenta bientôt.
Cette lettre se trouvait sans doute dans la poche de la houppelande prêtée à l'envoyé du général Championnet, par un de ses complices du palais de la reine Jeanne. L'aide de camp avait mis son portefeuille dans la même poche après l'avoir enlevé de son uniforme; le sang, en coulant de la blessure, avait collé la lettre au portefeuille, quoique cette lettre et ce portefeuille n'eussent rien de commun entre eux.
La reine se leva alors, alla au fauteuil où Pasquale avait déposé le manteau, examina ce manteau, et, en l'ouvrant, trouva le sabre et les pistolets qu'il renfermait.
Le manteau était évidemment un simple manteau d'ordonnance d'officier de cavalerie française.
Le sabre, comme le manteau, était d'ordonnance; il avait dû appartenir à l'inconnu; mais il n'en était pas de même des pistolets.
Les pistolets, très-élégants, étaient de la manufacture royale de Naples, montés en vermeil et portaient gravée sur un écusson la lettre _N_.
Un jour se faisait sur cette mystérieuse affaire. Sans aucun doute, les pistolets appartenaient à ce même _Nicolino_ auquel la lettre était adressée.
La reine mit les pistolets à part avec la lettre, en attendant mieux; c'était un commencement d'indice qui pouvait conduire à la vérité.
En ce moment, de Simone rentrait avec ses deux hommes.
Les renseignements qu'ils apportaient étaient de peu de valeur.
Cinq ou six minutes après la sortie de l'aide de camp, ils avaient cru voir une barque montée par trois personnes s'éloigner comme si elle allait à la villa, profitant de la mer qui avait calmi.
Deux de ces personnes ramaient.
Il n'y avait point à s'occuper de cette barque; elle échappait naturellement à l'investigation des deux sbires, qui ne pouvaient la suivre sur l'eau.
Mais, presque au même moment, par compensation, trois autres personnes apparaissaient à la porte donnant sur la route du Pausilippe, et, après avoir regardé si la route était libre, se hasardaient à sortir en fermant avec soin cette porte derrière eux; seulement, au lieu de descendre la route du côté de Mergellina, comme avait fait le jeune aide de camp ils la remontèrent du côté de la villa de Lucullus.
Les deux sbires suivirent les trois inconnus.
Au bout de cent pas, à peu près, l'un de ces derniers gravit le talus à droite et se jeta dans un petit sentier où il disparut derrière les aloès et les cactus; celui-là devait être très-jeune, autant qu'on avait pu en juger par la légèreté avec laquelle il avait gravi les talus et par la fraîcheur de la voix avec laquelle il avait crié à ses deux amis:
--Au revoir!
Les autres avaient gravi le talus à leur tour, mais plus lentement, et par un sentier qui, en longeant la pente de la montagne et en revenant sur Naples, devait les conduire au Vomero.
Les sbires s'étaient engagés derrière eux dans le même sentier; mais, se voyant suivis, les deux inconnus s'étaient arrêtés, avaient tiré de leur ceinture, chacun une paire de pistolets, et, s'adressant à ceux qui les suivaient:
--Pas un pas de plus, avaient-ils dit, ou vous êtes morts!
Comme la menace était faite d'une voix qui ne laissait pas de doute sur son exécution, les deux sbires, qui n'avaient point ordre de pousser les choses à leur extrémité, et qui, d'ailleurs, n'étaient armés que de leurs couteaux, se tinrent immobiles et se contentèrent de suivre des yeux les deux inconnus jusqu'à ce qu'ils les eussent perdus de vue.
Donc, aucun renseignement à attendre de ces hommes, et le seul fil à l'aide duquel on pût suivre la conspiration perdue dans le labyrinthe du palais de la reine Jeanne était cette lettre d'amour adressée à Nicolino et ces pistolets achetés à la manufacture royale et marqués d'une _N_.
La reine fit signe à Pasquale que lui et ses hommes pouvaient se retirer; elle jeta dans une armoire le sabre et le manteau, qui, pour le moment, ne lui étaient d'aucune utilité, et rapporta chez elle le portefeuille, les pistolets et la lettre.
Acton attendait toujours.
Elle déposa dans un tiroir de secrétaire les pistolets et le portefeuille, ne gardant que la lettre tachée de sang, avec laquelle elle entra au salon.
Acton, en la voyant paraître, se leva et la salua sans manifester la moindre impatience de sa longue attente.
La reine alla à lui.
--Vous êtes chimiste, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
--Si je ne suis pas chimiste dans toute l'acception du mot, madame, répondit Acton, j'ai du moins quelques connaissances en chimie.
--Croyez-vous que l'on puisse effacer le sang qui tache cette lettre sans en effacer l'écriture?
Acton regarda la lettre; son front s'assombrit.
--Madame, dit-il, pour la terreur et le châtiment de ceux qui le répandent, la Providence a voulu que le sang laissât des taches difficiles entre toutes à faire disparaître. Si l'encre dont cette lettre est écrite est composée, comme les encres ordinaires, d'une simple teinture et d'un mordant, l'opération sera difficile; car le chlorure de potassium, en enlevant le sang, attaquera l'encre; si, au contraire, ce qui n'est pas probable, l'encre contient du nitrate d'argent ou est composée de charbon animal et de gomme copale, une solution d'hypochlorite de chaux enlèvera la tache sans porter aucune atteinte à l'encre.
--C'est bien, faites de votre mieux; il est très-important que je connaisse le contenu de cette lettre.
Acton s'inclina.
La reine reprit:
--Vous m'avez fait dire, monsieur, que vous aviez deux nouvelles graves à me communiquer. J'attends.
--Le général Mack est arrivé ce soir pendant la fête, et, comme je l'y avais invité, est descendu chez moi, où je l'ai trouvé en rentrant.
--Il est le bienvenu, et je crois que, décidément, la Providence est pour nous. Et la seconde nouvelle, monsieur?
--Est non moins importante que la première, madame. J'ai échangé quelques mots avec l'amiral Nelson, et il est en mesure de faire, à l'endroit de l'argent, tout ce que Votre Majesté désirera.
--Merci; voilà qui complète la série des bonnes nouvelles.
Caroline alla à la fenêtre, écarta les tentures, jeta un coup d'oeil sur l'appartement du roi, et, le voyant éclairé:
--Par bonheur, le roi n'est pas encore couché, dit-elle; je vais lui écrire qu'il y a conseil extraordinaire ce matin et qu'il est de toute nécessité qu'il y assiste.
--Il avait, je crois me le rappeler, des projets de chasse pour aujourd'hui, répliqua le ministre.
--Bon! dit dédaigneusement la reine, il les remettra à un autre jour.
Puis elle prit une plume et écrivit la lettre que nous avons vue parvenir au roi.
Alors, comme Acton, toujours debout, semblait attendre un dernier ordre:
--Bonne nuit, mon cher général! lui dit la reine avec un gracieux sourire. Je suis fâchée de vous avoir retenu si tard; mais, quand vous saurez ce que j'ai fait, vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps.
Elle tendit la main à Acton; celui-ci la baisa respectueusement, salua et fit quelques pas pour s'éloigner.
--A propos, dit la reine.
Acton se retourna.
--Le roi sera de très-mauvaise humeur au conseil.
--J'en ai peur, dit Acton en souriant.
--Recommandez à vos collègues de ne pas souffler le mot, de ne répondre que quand ils seront interrogés; toute la comédie doit se jouer entre le roi et moi.
--Et je suis sûr, dit Acton, que Votre Majesté a choisi le bon rôle.
--Je le crois, dit la reine; d'ailleurs, vous verrez.
Acton s'inclina une seconde fois et sortit.
--Ah! murmura la reine en sonnant ses femmes, si Emma fait ce qu'elle m'a promis, tout ira bien.
XXI
LE MÉDECIN ET LE PRÊTRE
Finissons-en avec les événements de cette nuit si pleine d'événements, afin que nous puissions continuer désormais notre récit, sans être forcé de nous arrêter ou de revenir en arrière.
Si nos lecteurs ont lu avec attention notre dernier chapitre, ils doivent se rappeler que les conspirateurs, après le départ de Salvato Palmieri, s'étaient séparés en deux groupes de trois personnes chacun: l'un, qui avait remonté le Pausilippe; l'autre, qui avait pris la mer dans une barque.
Le groupe qui avait remonté le Pausilippe se composait de Nicolino Caracciolo, de Velasco et de Schipani.
L'autre, qui était parti à l'aide d'une barque amarrée sous le grand portique du palais de la reine Jeanne, portique que baigne la mer, et où elle avait bravé la tempête, se composait de Dominique Cirillo, d'Ettore Caraffa et de Manthonnet.
Ettore Caraffa était, comme nous l'avons dit, caché à Portici. Manthonnet y demeurait. Manthonnet, grand amateur de la pêche, avait une barque à lui. Avec cette barque, aidé d'Hector Caraffa, il se rendait de Portici au palais de la reine Jeanne. Rudes rameurs tous deux, ils faisaient le trajet en deux heures par les temps calmes. Quand il y avait du vent et que le vent était bon, ils allaient à la voile, et la voile leur suffisait.
Cette nuit-là, ils s'en retournaient ainsi que de coutume; seulement, ils s'en allaient à la rame, le vent étant tombé et la mer ayant calmi; en passant, ils devaient déposer Cirillo à Mergellina. Cirillo demeurait à l'extrémité de la rivière de Chiaïa: voilà pourquoi, au lieu de nager directement sur Portici, ils avaient été vus par les sbires longeant le rivage.
Arrivés en face du casino du Roi, aujourd'hui appartenant au prince Torlonia, ils déposèrent Cirillo à terre, choisissant un endroit où la pente était facile pour atteindre le chemin, devenu depuis une rue.
Puis ils avaient repris la mer, s'écartant cette fois du rivage et naviguant pour passer à la pointe du château de l'Oeuf.
Cirillo avait donc atteint la rue facilement et sans être remarqué, lorsque, après avoir fait une centaine de pas, il vit tout à coup un groupe composé d'une vingtaine de soldats arrêtés et paraissant discuter au milieu du chemin; leurs fusils brillaient à la lueur de deux torches.
A cette même lueur qui se reflétait dans leurs armes, ils semblaient examiner deux hommes couchés en travers de la rue.
Cirillo reconnut une patrouille dans l'exercice de ses fonctions.
C'était, en effet, la patrouille qu'avait entendue venir Pasquale de Simone, et devant laquelle il avait fui pour ne pas compromettre la reine.
Comme l'avait présumé le sbire, arrivée au lieu du combat, la patrouille avait trouvé couché sur le _lastrico_ un mort et un blessé; les deux autres blessés, celui qui avait reçu un coup de sabre à travers la figure et celui qui avait eu l'épaule brisée par une balle, avaient eu la force de fuir par la petite rue qui longeait la partie nord du jardin de la San-Felice.
La patrouille avait facilement reconnu que l'un des deux hommes était mort, et que, de celui-là, il était parfaitement inutile de se préoccuper; mais, quoique évanoui, son compagnon respirait encore, et, celui-là, peut-être pouvait-on le sauver.
On était à vingt pas de la fontaine du Lion; un des soldats alla y prendre de l'eau dans son bonnet et revint vider cette eau sur le visage du blessé, qui, surpris par cette fraîcheur inattendue, rouvrit les yeux et revint à lui.
Se voyant entouré de soldats, il essaya de se lever, mais inutilement; il était complétement paralysé, la tête seule pouvait tourner à droite et à gauche.
--Dites donc, mes amis, fit-il, si je n'ai plus qu'à mourir, ne pourrait-on pas au moins me porter sur un lit un peu plus doux?
--Ma foi, dirent les soldats, c'est un bon diable; il faut, quel qu'il soit, lui accorder ce qu'il demande.
Ils essayèrent de le soulever dans leurs bras.
--Eh! mordieu! dit celui-ci, touchez-moi comme si j'étais de verre, _mannaggia la Madonna!_
Ce blasphème, un des plus grands que puisse proférer un Napolitain, indiquait que le mouvement qu'on venait de lui faire faire avait causé au blessé une vive douleur.