Chapter 16
--Ah! vous voilà comme les autres, mon cher Macdonald, jugeant le fond par la surface. Parce que les lazzaroni sont lâches et paresseux,--et peut-être encore reviendrons-nous un jour sur cette opinion,--faut-il en augurer que tous les Napolitains sont lâches et paresseux? Voyez ces deux spécimens que Naples nous a envoyés, Salvato Palmieri et Ettore Caraffa: connaissez-vous, dans toutes nos légions, deux plus puissantes personnalités? La différence qui existe entre les Italiens et nous, mon cher Joseph, et j'ai bien peur que cette différence ne soit à notre désavantage, c'est que, fidèles à nos habitudes d'hommes liges, nous mourons pour un homme, et qu'en Italie on ne meurt, en général, que pour les idées. Les Italiens, c'est vrai, n'ont pas, comme nous, la recherche aventureuse des dangers inutiles, mais ceci est un héritage de nos pères les vieux Gaulois; ils n'ont pas, comme nous, la déification chevaleresque de la femme, parce qu'ils n'ont dans toute leur histoire ni une Jeanne d'Arc ni une Agnès Sorel; ils n'ont pas, comme nous, la rêverie enthousiaste du monde féodal, parce qu'ils n'ont ni un Charlemagne ni un saint Louis; mais ils ont autre chose, ils ont un génie sévère, étranger aux vagues sympathies. Chez eux, la guerre est devenue une science; les condottieri italiens sont nos maîtres en fait de stratégie. Qu'étaient nos capitaines du moyen âge, nos chevaliers de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, près des Sforza, des Malatesta, des Braccio, des Gangrande, des Farnese, des Carmagnola, des Baglioni, des Ezzelino? Le premier capitaine de l'antiquité, César, est un Italien, et ce Bonaparte, qui nous mangera tous, les uns après les autres, comme César Borgia voulait manger l'Italie feuille à feuille, ce petit Bonaparte, que l'on croit enfermé en Égypte, mais qui en sortira d'une façon ou de l'autre, dût-il emprunter les ailes de Dédale ou l'hippogriphe d'Astolphe, c'est encore un homme de race italienne. Il n'y a qu'à voir son maigre et sec profil pour cela: il a tout à la fois du César, du Dante et du Machiavel.
--Vous avouerez au moins, mon cher général, si enthousiaste que vous soyez d'eux, qu'il y a une grande différence entre les Romains des Gracques ou même ceux de Colas de Rienzi et ceux d'aujourd'hui.
--Mais pas tant que vous croyez, Macdonald. La vocation du Romain antique, c'était l'action militaire ou politique: conquérir le monde d'abord et le gouverner ensuite. Conquis et gouverné à son tour, ne pouvant plus agir, il rêve. Tenez, depuis trois semaines que je suis ici, je ne fais pas autre chose que de contempler, dans ses rues et dans ses places publiques, cette race monumentale; eh bien, mon cher, ces hommes sont pour moi des bas-reliefs de la colonne Trajane descendus de leur colonne de bronze, pas autre chose, mais qui vivent et qui marchent; chacun d'eux est le cives romanus, trop grand seigneur, trop maître du monde pour travailler. Leurs moissonneurs, ils les font venir des Abruzzes; leurs portefaix, ils vont les chercher à Bergame; ils ont des trous à leur manteau, ils les feront raccommoder par un juif, non par leur femme: n'est-elle pas la matrone romaine? non plus celle du temps de Lucrèce, qui file la laine et garde la maison; non, mais celle du temps de Catilina et de Néron, qui serait déshonorée de tenir une aiguille si ce n'est pour percer la langue de Cicéron ou crever les yeux d'Octavie. Comment voulez-vous que la descendance de ceux qui allaient recueillant la sportule de porte en porte, de ceux qui vivaient six mois de la vente de leurs votes au champ de Mars, à qui Caton, César, Auguste faisaient distribuer le blé à boisseaux, pour qui Pompée bâtissait des forums et des bains, qui avaient un préfet de l'annone chargé de les nourrir, et qui en ont encore un aujourd'hui, mais qui ne les nourrit plus, se mettent à faire oeuvre servile de leurs nobles doigts? Non, vous ne pouvez pas exiger que ces hommes-là travaillent. Le peuple roi n'était-il pas un peuple de mendiants? Tout ce que vous pouvez exiger de ce même peuple, lorsqu'il a perdu sa couronne, c'est qu'il mendie noblement, et c'est ce qu'il fait. Accusez-le de férocité, si vous voulez, mais non de faiblesse, car son couteau répondrait pour lui. Son couteau ne le quitte pas plus que l'épée ne quittait le légionnaire; c'est son glaive à lui. Le couteau est le glaive de l'esclave.
--Nous en savons quelque chose. De cette fenêtre qui donne sur le jardin, nous pouvons reconnaître la place où ils ont assassiné Duphot, et, de celle-ci, qui donne sur la rue, celle où ils ont assassiné Basseville... Eh! mais que vois-je donc là-bas? fit Macdonald en s'interrompant avec une exclamation de surprise. Une voiture de poste qui nous arrive. Dieu me pardonne! mais c'est le citoyen Garat.
--Quel Garat?
--L'ambassadeur de la République à Naples.
--Impossible!
--Lui-même, général.
Championnet jeta un coup d'oeil sur la rue, reconnut Garat à son tour, et, jugeant aussitôt l'importance de l'événement, courut à la porte du salon, transformé par lui en bibliothèque et en cabinet de travail.
Au moment où il ouvrait cette porte, l'ambassadeur montait la dernière marche de l'escalier et apparaissait sur le palier.
Macdonald voulut se retirer, mais Championnet le retint.
--Vous êtes mon bras gauche, lui dit-il, et quelquefois mon bras droit; restez, mon cher général.
Tous deux attendaient avec impatience les nouvelles que Garat apportait de Naples.
Les compliments furent courts: Championnet et Garat échangèrent une poignée de main; Macdonald fut présenté, et Garat commença son récit.
Ce récit se composait des choses que nous avons vues s'accomplir sous nos yeux: de l'arrivée de Nelson, des fêtes qui lui avaient été données et de la déclaration que l'ambassadeur s'était cru obligé de faire pour sauvegarder la dignité de la République.
Plus, subsidiairement, l'ambassadeur raconta l'accident arrivé à sa voiture entre Castellone et Itri, comment cet accident l'avait forcé de s'arrêter chez le charron don Antonio; comment il avait rencontré les vieilles princesses avec leur escorte, qu'il avait empêchée d'aller plus loin; comment il avait assisté au meurtre du gendre de don Antonio par un jeune homme appelé fra Diavolo, qui, selon l'habitude, avait été chercher dans la montagne, en se faisant bandit, l'impunité de son crime, et comment enfin il avait démonté le brigadier Martin, qu'il avait laissé à Itri pour lui ramener sa voiture, tandis qu'il en louait une autre à Fondi, avec laquelle il venait d'arriver à Rome, sans autre accident qu'un retard de six heures.
Le brigadier Martin et les quatre hommes d'escorte arriveraient, selon toute probabilité, dans la journée du lendemain.
Championnet avait laissé l'ambassadeur aller jusqu'au bout sans l'interrompre, espérant toujours entendre un mot sur son envoyé; mais, le citoyen Garat ayant terminé son récit sans prononcer le nom de Salvato Palmieri, Championnet commença à craindre que l'ambassadeur ne fût déjà parti de Naples quand son aide de camp y était arrivé, et qu'ils ne se fussent, par conséquent, croisés en route.
Le général en chef, fort inquiet et ne sachant pas ce qui avait pu arriver à Salvato après le départ de l'ambassadeur, allait lui adresser une série de questions sur ce point, quand un bruit qui se faisait dans l'antichambre attira son attention; au même instant, la porte s'ouvrit et le soldat de planton annonça qu'un homme vêtu en paysan voulait absolument parler au général.
Mais, dominant la voix du planton, une autre voix vigoureusement accentuée s'écria:
--C'est moi, mon général, moi, Ettore Caraffa. Je vous apporte des nouvelles de Salvato.
--Laissez entrer, morbleu! laissez entrer, cria à son tour Championnet. J'allais justement en demander au citoyen Garat. Venez, Hector, venez! vous êtes deux fois le bienvenu.
Le comte de Ruvo se précipita dans la salle et sauta au cou du général.
--Ah! mon général, mon cher général! s'écria-t-il, que je suis content de vous revoir!
--Vous parliez de Salvato, Hector? Quelles nouvelles nous apportez-vous de lui?
--Bonnes et mauvaises tout ensemble: bonnes puisqu'il devrait être mort et qu'il ne l'est pas; mauvaises en ce que, pendant son évanouissement, ils lui ont volé la lettre que vous lui aviez donnée pour le citoyen Garat.
--Vous lui aviez donné une lettre pour moi? demanda Garat.
Hector se retourna.
--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes l'ambassadeur de la République? demanda-t-il à Garat.
Garat s'inclina.
--Mauvaises nouvelles! mauvaises nouvelles! murmura Championnet.
--Et pourquoi? comment? Expliquez-moi cela, fit l'ambassadeur.
--Eh! mon Dieu, voici: nous ne sommes point en mesure de nous battre, je vous l'écrivais; je vous disais dans ma lettre que nous manquions de tout, d'hommes, d'argent, de pain, de vêtements, de munitions. Je vous priais de faire tout ce que vous pourriez pour maintenir quelque temps encore la paix entre le royaume des Deux-Siciles et la République; il paraît que mon messager est arrivé trop tard, que vous étiez déjà parti, qu'il a été blessé, que sais-je, moi? Racontez-nous tout cela, Hector. Si ma lettre est tombée entre leurs mains, c'est en vérité un grand malheur; mais un malheur plus grand encore, ce serait que mon cher Salvato mourût de ses blessures; car vous m'avez dit qu'il était blessé, n'est-ce pas, qu'ils avaient voulu l'assassiner, quelque chose comme cela enfin?
--Et ils y ont réussi aux trois quarts! Il avait été épié, suivi; on l'attendait au sortir du palais de la reine Jeanne, à Mergellina, six hommes! Vous comprenez bien, vous qui connaissez Salvato, qu'il ne s'est pas laissé égorger comme un poulet: il en a tué deux et blessé deux autres; mais enfin un des sbires, leur chef, je crois, Pasquale de Simone, le tueur de la reine, lui a lancé son couteau, le couteau lui est entré jusqu'au manche dans la poitrine.
--Et où, comment est-il tombé?
--Oh! tranquillisez-vous, mon général, il y a des gaillards qui ont de la chance, il est tombé dans les bras de la plus jolie femme de Naples, qui l'a caché à tous les yeux, à commencer par ceux de son mari.
--Et la blessure? la blessure? s'écria le général. Vous savez, Hector, que j'aime Salvato comme mon fils.
--La blessure est grave, très-grave, mais n'est pas mortelle; d'ailleurs, c'est le premier médecin de Naples, un des nôtres, qui le soigne et qui en répond. Oh! il a été magnifique, notre Salvato; il ne vous a jamais raconté son histoire, un roman et un roman terrible, mon cher général; comme le Macduff de Shakspeare, il a été tiré vivant des flancs d'une morte. Il vous contera tout cela un jour ou plutôt un soir au bivac, pour vous faire passer le temps; mais il s'agit d'autre chose maintenant: les égorgements contre les nôtres ont commencé à Naples; Cirillo a été retardé de deux heures sur le quai en venant m'annoncer la nouvelle que je vous apporte, et par quoi? par un bûcher qui obstruait le passage et où les lazzaroni brûlaient vivants les deux frères della Torre.
--Quels misérables! s'écria Championnet.
--Imaginez-vous, mon général, un poëte et un bibliomane, je vous demande un peu ce que ces gens-là pouvaient leur avoir fait! On parle, en outre, d'un grand conseil qui aurait été tenu au palais: je sais cela par Nicolino Caracciolo, qui est l'amant de la San-Clemente, une des dames d'honneur de la reine; la guerre contre la République y a été décidée, l'Autriche fournit le général.
--Le connaissez-vous?
--C'est le baron Charles Mack.
--Ce n'est pas une réputation bien effrayante.
--Non; mais ce qui est plus effrayant, c'est que l'Angleterre s'en mêle et fournit l'argent; ils ont 60,000 hommes prêts à marcher sur Rome dans huit jours, s'il le faut, et puis... Ma foi, je crois que voilà tout.
--La peste! c'est bien assez, ce me semble, répondit Championnet.
Puis, se tournant vers l'ambassadeur:
--Vous le voyez, mon cher Garat, il n'y a pas un instant à perdre; par bonheur, j'ai reçu hier deux millions de cartouches; nous n'avons pas de canons, mais, avec deux millions de cartouches et dix ou douze mille baïonnettes au bout, nous prendrons les canons des Napolitains.
--Je croyais que Salvato nous avait dit que vous n'aviez que neuf mille hommes.
--Oui, mais je compte sur trois mille hommes de renfort. Êtes-vous fatigué, Hector?
--Jamais, mon général.
--Alors, vous êtes prêt à partir pour Milan?
--Quand j'aurai déjeuné et changé d'habits, car je meurs de faim, et, vous le voyez, je suis couvert de boue; je suis venu par Isoletta, Agnani, Frosinone, des chemins épouvantables, tout détrempés par l'orage. Je comprends que vos plantons ne voulussent pas me laisser entrer dans l'état où je suis.
Championnet tira une sonnette particulière; son valet de chambre entra.
--Un déjeuner, un bain et des habits pour le citoyen Hector Caraffa; que tout cela soit prêt, le bain dans dix minutes, les habits dans vingt, le déjeuner dans une demi-heure.
--Mon général, dit le valet de chambre, aucun de vos habits n'ira au citoyen Caraffa, il a la tête de plus que vous.
--Tenez, dit Garat, voici la clef de ma malle; ouvrez-la et prenez-y du linge et des habits pour le comte de Ruvo; il est à peu près de ma taille, et puis, c'est ici le cas de le dire, à la guerre comme à la guerre!
--A Milan, vous trouverez Joubert; c'est à vous que je parle, Hector, écoutez-moi, reprit Championnet.
--Je ne perds pas un mot, mon général.
--A Milan, vous trouverez Joubert; vous lui direz qu'il s'arrange comme il voudra, mais qu'il me faut trois mille hommes, ou que Rome est perdue; qu'il les donne à Kellermann, s'il peut; c'est un excellent général de cavalerie, et c'est la cavalerie qui nous manque surtout; vous les ramènerez, Hector, et vous les dirigerez sur Civita-Castellana; c'est là probablement que nous nous retrouverons. Je n'ai pas besoin de vous recommander la diligence.
--Mon général, ce n'est point à un homme qui vient de faire soixante et dix lieues de montagnes en quarante-huit heures qu'il faut recommander cela.
--Vous avez raison.
--D'ailleurs, dit Garat, je me charge du citoyen Caraffa jusqu'à Milan; ma chaise de poste ne peut manquer d'arriver demain.
--Vous n'attendrez pas votre chaise de poste, mon cher ambassadeur; vous prendrez la mienne, dit Championnet. Dans les circonstances où nous sommes, il n'y a pas une minute à perdre. Macdonald, écrivez, je vous prie, en mon nom, à tous les chefs de corps qui tiennent Terracine, Piperno, Prossedi, Frosinone, Veroli, Tivoli, Ascoli, Fermo et Macerata, de ne faire aucune résistance, et, aussitôt qu'ils sauront que l'ennemi a passé la frontière, de se replier, en évitant tout engagement, sur Civita-Castellana.
--Comment! s'écria Garat, vous abandonnerez Rome aux Napolitains sans essayer de la défendre?
--Je l'abandonnerai, si je puis, sans tirer un coup de fusil; mais, soyez tranquille, ce ne sera point pour longtemps.
--Mon cher général, vous en savez plus que moi sur ce point.
--Moi? Je ne sais absolument de la guerre que ce qu'en dit Machiavel.
--Et qu'en dit Machiavel?
--Il faut que je vous apprenne cela, à vous, un diplomate qui devrait savoir par coeur Machiavel? Eh bien, il dit... Écoutez, Hector; écoutez cela, Macdonald... Il dit: «Tout le secret de la guerre consiste en deux choses: à faire tout ce que l'ennemi ne peut soupçonner, et à lui laisser faire tout ce qu'on avait prévu qu'il ferait; en suivant le premier de ces préceptes, vous rendrez inutiles ses plans de défense; en observant le second, vous déjouerez ses plans d'attaque.» Lisez Machiavel, c'est un grand homme, mon cher Garat, et, quand vous l'aurez lu...
--Eh bien, quand je l'aurai lu?
--Relisez-le.
La porte s'ouvrit et le valet de chambre reparut.
--Tenez, mon cher Hector, voilà Scipion qui vient vous dire que votre bain est prêt. Pendant que Macdonald écrira ses lettres, je dirai à Garat tout ce qu'il doit raconter au Directoire des pilleries que ses agents font ici; après quoi, nous nous mettrons à table, et nous boirons du vin de la cave de Sa Sainteté à notre prochaine et heureuse entrée à Naples.
FIN DU TOME DEUXIÈME
TABLE
XIX.--La chambre éclairée. XX.--La chambre obscure. XXI.--Le médecin et le prêtre. XXII.--Le conseil d'État. XXIII.--Le général baron Charles Mack. XXIV.--L'île de Malte. XXV.--L'intérieur d'un savant. XXVI.--Les deux blessés. XXVII.--Fra Pacifico. XXVIII.--La quête. XXIX.--Assunta. XXX.--Les deux frères. XXXI.--Où Gaetano Mammone entre en scène. XXXII.--Un tableau de Léopold Robert. XXXIII.--Fra Michele. XXXIV.--Loque et chiffe. XXXV.--Fra Diavolo. XXXVI.--Le palais Corsini à Rome.
FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME
___________________________________ POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome II, by Alexandre Dumas