Chapter 15
--Moi et trois de mes compagnons, madame, M. de Bocchechiampe, M. Colonna et M. Guidone, nous étions avec Son Altesse royale à Weissembourg, à Haguenau, à Bentheim, où M. de Bocchechiampe et moi fûmes blessés. Par malheur, intervint la paix de Campo-Formio: le prince fut forcé de licencier son armée, et nous nous trouvâmes en Angleterre, sans fortune et sans position; ce fut là que M. le chevalier de Vernègues voulut bien se rappeler nous avoir vus au feu et affirma à M. le chevalier de Narbonne que nous ne faisions pas déshonneur à la cause que nous avions embrassée. Ne sachant que devenir, nous demandâmes à M. le comte son avis; il nous conseilla de gagner Naples, où, nous dit-il, le roi se préparait à la guerre, et où, grâce à nos états de services, nous ne pouvions pas manquer d'être employés. Nous ne connaissions, par malheur, personne à Naples; mais M. le comte Louis leva cette difficulté en nous disant que, sinon à Naples, du moins à Rome, nous rencontrerions Vos Altesses royales; ce fut alors qu'il me fit l'honneur de me donner la lettre que je viens de remettre à M. le comte de Châtillon.
--Mais comment, monsieur, demanda la vieille princesse, se fait-il que nous vous rencontrions juste ici et que vous ne nous ayez pas remis cette lettre plus tôt?
--Nous eussions pu, en effet, madame, avoir l'honneur de la remettre à Vos Altesses royales à Rome; mais, d'abord, vous étiez au lit de mort de madame la princesse Sophie, et, tout à votre douleur, vous n'eussiez pas eu le loisir de vous occuper de nous; puis nous n'étions pas sans être observés par la police républicaine; nous avons craint de compromettre Vos Altesses royales. Nous avions quelques ressources; nous les avons ménagées et nous avons vécu dessus en attendant un moment plus favorable de vous demander votre protection. Il y a huit jours que vous avez eu la douleur de perdre Son Altesse royale la princesse Sophie et que vous vous êtes décidées à partir pour Naples; nous nous sommes tenus au courant des intentions de Vos Altesses royales, et, la veille de votre départ, nous sommes venus vous attendre ici, où nous sommes arrivés hier dans la nuit. Un instant, en voyant l'escorte qui accompagnait le carrosse de Vos Altesses, nous avons cru tout perdu pour nous; mais, au contraire, la Providence a voulu qu'ici justement l'ordre fût donné à votre escorte de retourner à Rome. Nous venons offrir à Vos Altessses royales de la remplacer; s'il ne s'agit que de se faire tuer pour leur service, nous en valons d'autres, et nous vous demandons la préférence.
Le jeune homme prononça ces dernières paroles avec beaucoup de dignité, et le salut dont il les accompagna était si plein de courtoisie, que la vieille princesse, se retournant vers M. de Châtillon, lui dit:
--Avouez, Châtillon, que vous avez vu peu de gentilshommes s'exprimer avec plus de noblesse que ce jeune Corse, qui n'était cependant que caporal.
--Pardon, Votre Altesse, répliqua de Cesare en souriant de la méprise, c'est un de mes ancêtres, madame, qui était _caporale_, c'est-à-dire commandant d'une province; j'avais, moi, l'honneur d'être, ainsi que M. de Bocchechiampe, lieutenant d'artillerie dans l'armée de monseigneur le prince de Condé.
--Espérons que vous n'y ferez pas le chemin que le petit Buonaparte, votre compatriote, y a fait dans l'artillerie, ou que ce sera du moins dans une voie opposée.
Puis, se retournant vers le comte:
--Eh bien, Châtillon, lui dit-elle, vous voyez que cela s'arrange à merveille; au moment où notre escorte nous manque, la Providence, comme l'a très-bien dit M. de... M. de... Comment m'avez-vous dit déjà que vous vous appeliez, mon bon ami?
--De Cesare, Votre Altesse.
--La Providence, comme l'a très-bien dit M. de Cesare, nous en envoie une autre; mon avis, à moi, est de l'accepter. Qu'en dites-vous, ma soeur?
--Ce que je dis? Je dis que je remercie Dieu de nous avoir délivrées de ces jacobins de Français, dont les plumets tricolores me donnaient des attaques de nerfs.
--Et moi de leur chef, le citoyen brigadier Martin, qui avait la rage de s'adresser toujours à moi pour demander les ordres de Mon Altesse royale; et dire que j'étais obligée de lui faire les blanches dents et de lui sourire, quand j'aurais voulu lui tordre le cou.
Puis, se retournant vers Cesare:
--Monsieur, dit-elle, vous pouvez me présenter vos compagnons; j'ai hâte, en vérité, de faire leur connaissance.
--Peut-être vaudrait-il mieux que Leurs Altesses royales attendissent le départ du brigadier Martin et de ses soldats, fit observer M. de Châtillon.
--Et pourquoi cela, comte?
--Mais pour qu'il ne rencontre pas ces messieurs chez Leurs Altesses royales en venant prendre congé d'elles.
--En venant prendre congé de nous?... Pour mon compte, j'espère bien que le drôle n'aura pas l'impudence de se représenter devant moi. Prenez dix louis, Châtillon, et donnez-les au brigadier Martin pour lui et ses hommes. Je ne veux pas qu'il soit dit que ces odieux jacobins nous aient rendu un service sans en être payés.
--Je ferai ce qu'ordonne Votre Altesse royale; mais je doute que le brigadier accepte.
--Qu'il accepte quoi?
--Les dix louis que Votre Altesse royale lui offre.
--Il aimerait mieux les prendre, n'est-ce pas? Cette fois, il faudra bien qu'il se contente de les recevoir; mais qu'est-ce que c'est donc que cette musique? Est-ce que nous serions reconnues et que l'on nous donnerait une sérénade?
--Ce serait le devoir de la population, madame, répondit en souriant le jeune Corse, si elle savait qui elle a l'honneur de posséder dans ses murs; mais elle l'ignore, à ce que je suppose du moins, et cette musique est tout simplement celle d'une noce qui revient de l'église; la fille du charron qui demeure en face de cet hôtel se marie, et, comme il y a un rival, on présume que la journée ne se passera point sans tragédie; nous qui sommes ici depuis hier au soir, nous avons eu le temps de nous mettre au courant des nouvelles de la localité.
--Bien, bien, dit madame Adélaïde, nous n'avons rien à faire avec ces gens-là. Présentez-nous vos compagnons, monsieur de Cesare, présentez-nous-les. S'ils vous ressemblent, notre bienveillance leur est acquise. Et vous, Châtillon, portez ces dix louis au citoyen brigadier Martin, et, s'il demande à nous remercier, dites-lui que ma soeur et moi sommes indisposées.
Le comte de Châtillon et le lieutenant de Cesare sortirent pour exécuter les ordres qu'ils venaient de recevoir.
De Cesare rentra le premier avec ses compagnons, et c'était tout simple: les jeunes gens, dans leur empressement à savoir ce que décideraient Leurs Altesses royales, attendaient dans l'antichambre.
Ils n'eurent donc qu'à passer par la porte que venait de leur ouvrir leur introducteur. Madame Victoire, qui avait toujours eu un penchant à la dévotion, avait pris son livre d'heures et lisait sa messe, qu'elle n'avait pu entendre: elle se contenta de jeter un coup d'oeil rapide sur les jeunes gens et de faire un signe approbatif; mais il n'en fut point de même de madame Adélaïde: elle passa une véritable revue.
De Cesare lui présenta ses compagnons: tous étaient Corses; nous savons déjà le nom de leur introducteur et de trois d'entre eux: Francesco Bocchechiampe, Ugo Colonna et Antonio Guidone; les trois autres se nommaient Raimondo Cordara, Lorenzo Durazzo et Stefano Pittaluga.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de tous ces détails; mais, l'inexorable histoire nous forçant d'introduire un grand nombre de personnages de toutes nations et de tous rangs dans notre récit, nous appuyons un peu plus longuement sur ceux qui doivent y acquérir une certaine importance.
Nous le répétons, c'est une immense épopée que celle que nous écrivons, et, à l'exemple d'Homère, le roi des poëtes épiques, nous sommes forcé de faire le dénombrement de nos soldats.
Comme nous, de Cesare suivit en petit l'exemple de l'auteur de l'_Iliade_, il nomma les uns après les autres ses six compagnons à madame Adélaïde; mais ce que lui avait dit le jeune Corse de la noblesse de Bocchechiampe l'avait frappée, et ce fut particulièrement à lui qu'elle s'adressa.
--M. de Cesare m'a annoncé que vous étiez gentilhomme, lui dit-elle.
--Il m'a fait trop d'honneur, Votre Altesse royale: je suis noble tout au plus.
--Ah! vous faites une distinction entre noble et gentilhomme, monsieur?
--Sans doute, madame, et j'ai l'honneur d'appartenir à une caste trop jalouse de ses droits, justement par cela même qu'ils sont méconnus aujourd'hui, pour que j'empiète sur ceux qui ne m'appartiennent pas. Je pourrais faire mes preuves de deux cents ans et être chevalier de Malte, s'il y avait encore un ordre de Malte; mais je serais très-embarrassé de faire mes preuves de 1399, pour monter dans les carrosses du roi.
--Vous monterez cependant dans le nôtre, monsieur, dit la vieille princesse en se redressant.
--C'est seulement lorsque j'en serai descendu, madame, dit le jeune homme en s'inclinant, que je me vanterai d'être gentilhomme.
--Tu entends, ma soeur, tu entends, s'écria madame Adélaïde; mais c'est fort joli, ce qu'il dit là. Enfin, nous voilà donc avec des gens de notre bord!
Et la vieille princesse respira plus librement.
En ce moment, M. de Châtillon rentra.
--Eh bien, Châtillon, qu'a dit le brigadier Martin? demanda madame Adélaïde.
--Il a dit tout simplement que, si Votre Altesse royale lui avait fait faire cette offre par un autre que moi, il aurait coupé les oreilles à cet autre.
--Et à vous?
--A moi, il a bien voulu me faire grâce; il a même accepté ce que je lui ai offert.
--Et que lui avez-vous offert?
--Une poignée de main.
--Une poignée de main, Châtillon! vous avez offert une poignée de main à un jacobin! Pourquoi n'êtes-vous pas rentré avec un bonnet rouge, pendant que vous y étiez? C'est incroyable, un brigadier qui refuse dix louis, un comte de Châtillon qui donne une poignée de main à un jacobin! En vérité, je ne comprends plus rien à la société telle qu'ils l'ont faite.
--Ou plutôt telle qu'ils l'ont défaite, dit madame Victoire en lisant ses heures.
--Défaite, vous avez bien raison, ma soeur, défaite, c'est le mot; seulement, vivrons-nous assez pour la voir refaire, c'est ce dont je doute. En attendant, Châtillon, donnez vos ordres; nous partons à quatre heures; avec une escorte comme celle de ces messieurs, nous pouvons nous hasarder à voyager de nuit. Monsieur de Bocchechiampe, vous dînerez avec nous.
Et, avec un geste qui avait conservé plus de commandement que de dignité, la vieille princesse congédia ses sept défenseurs sans avoir le moins du monde remarqué ce qu'il y avait de blessant dans le choix qu'elle avait fait du plus noble d'entre eux, à l'exclusion des autres, pour dîner à sa table et à celle de sa soeur.
Bocchechiampe demanda pardon par un signe à ses compagnons de la faveur qui lui était faite; ils lui répondirent par une poignée de main.
Comme l'avait dit de Cesare, cette musique que l'on avait entendue était celle qui précédait le cortége nuptial de Francesca et de Peppino; le cortége était nombreux; car, ainsi que l'avait dit encore de Cesare, on s'attendait généralement à quelque catastrophe suscitée par Michele Pezza; aussi, à leur entrée sur la terrasse, les regards des deux époux se portèrent-ils tout d'abord sur le mur à demi écroulé où, depuis le matin, s'était tenu celui qui causait leur inquiétude.
Le mur était solitaire.
Au reste, aucun objet ne revêtait cette teinte sombre qui, aux yeux du prétendu roi de la création, semble toujours devoir annoncer sa disparition de ce monde. Il était midi; le soleil dans toute sa splendeur, tamisait ses rayons à travers la treille qui formait un dais de verdure au-dessus de la tête des convives; les merles sifflaient, les grives chantaient, les moineaux francs pépiaient, et les carafes, pleines de vin, reflétaient, au milieu de leurs rubis liquides, une paillette d'or.
Peppino respira; il ne voyait la mort nulle part mais, au contraire, il voyait la vie partout.
Il est si bon de vivre quand on vient d'épouser la femme que l'on aime, et que l'on est enfin arrivé au jour attendu depuis deux ans!
Un instant il oublia Michele Pezza et sa dernière menace, dont il était pâle encore.
Quant à don Antonio, moins préoccupé que Peppino, il avait retrouvé, à la porte, la voiture brisée, et, sur la terrasse, le propriétaire de la voiture.
Il alla à lui en se grattant l'oreille.
Le travail faisait tache dans un pareil jour.
--Ainsi, demanda-t-il à l'ambassadeur, qu'il continuait de prendre purement et simplement pour un voyageur de distinction, Votre Excellence tient absolument à continuer sa route aujourd'hui?
--Absolument, répondit le citoyen Garat. Je suis attendu à Rome pour affaire de la plus haute importance, et j'ai déjà perdu, à l'accident qui m'est arrivé aujourd'hui, quelque chose comme trois ou quatre heures.
--Allons, allons, un honnête homme n'a que sa parole; j'ai dit que, quand vous nous auriez fait l'honneur de boire avec nous un verre de vin à l'heureuse union de ces enfants, on travaillerait; buvons et travaillons.
On remplit tout ce qu'il y avait de verres sur la table, on donna à l'étranger le verre d'honneur, orné d'un filet d'or. L'ambassadeur, pour tenir sa parole, but à l'heureuse union de Francesca et de Peppino; les jeunes filles crièrent: «Vive Peppino!» les jeunes garçons: «Vive Francesca!» et tambours et guitares firent éclater leur tarentelle la plus joyeuse.
--Allons, allons, dit maître della Rota à Peppino, il ne s'agit point ici de faire les yeux doux à notre amoureuse, mais de se mettre à la besogne; il y a temps pour tout. Embrasse ta femme, garçon, et à l'ouvrage!
Peppino ne se fit point répéter deux fois la première partie de l'invitation: il prit sa femme entre ses bras, et, avec un regard de reconnaissance au ciel, il l'appuya contre son coeur.
Mais, au moment où, abaissant les yeux vers elle avec cette indéfinissable expression de l'amour qui a longtemps attendu et qui va enfin être satisfait, il approchait ses lèvres de celles de Francesca, la détonation d'une arme à feu retentit, et le sifflement d'une balle se fit entendre, suivi d'un bruit mat.
--Oh! oh! dit l'ambassadeur, voilà une balle qui m'a bien l'air d'être à mon adresse.
--Vous vous trompez, balbutia Peppino en s'affaissant aux pieds de Francesca, elle est à la mienne.
Et il rendit par la bouche une gorgée de sang.
Francesca jeta un cri et tomba à genoux devant le corps de son mari.
Tous les yeux se tournèrent vers le point d'où le coup était parti: une légère fumée blanchâtre montait, à cent pas peut-être, à travers les peupliers.
On vit alors parmi les arbres un jeune homme qui, par des élans rapides, gravissait la montagne un fusil à la main.
--Fra Michele! s'écrièrent les assistants, fra Michele!
Le fugitif s'arrêta sur une espèce de plate-forme, et, avec un geste de menace:
--Je ne m'appelle plus fra Michele, dit-il; à partir de ce moment, je m'appelle fra Diavolo.
C'est, en effet, le nom sous lequel il fut connu plus tard; le baptême du meurtre l'emporta sur celui de la rédemption.
Pendant ce temps, le blessé avait rendu le dernier soupir.
XXXVI
LE PALAIS CORSINI A ROME
Pendant que nous sommes sur la route de Rome, précédons notre ambassadeur chez Championnet, comme nous l'avons précédé chez le charron don Antonio.
Dans une des plus grandes salles de l'immense palais Corsini, qui vient d'être successivement occupé par Joseph Bonaparte, ambassadeur de la République, et par Berthier, qui est venu y venger le double assassinat de Basseville et de Duphot, deux hommes se promenaient, le jeudi 24 septembre, entre onze heures et midi, s'arrêtant de temps en temps près de grandes tables sur lesquelles étaient étendus un plan de Rome à la fois antique et moderne, un plan des États romains réduits par le traité de Tolentino, et toute une collection des gravures de Piranèse; d'autres tables plus petites supportaient des livres d'histoire ancienne et moderne, parmi lesquels on distinguait pêle-mêle, un Tite-Live, un Polybe, un Montecuculli, les _Commentaires_ de César, un Tacite, un Virgile, un Horace, un Juvénal, un Machiavel, une collection presque complète enfin de livres classiques se rapportant à l'histoire de Rome ou aux guerres des Romains; chacune de ces tables portait, en outre, de l'encre, des plumes, des feuilles de papier couvertes de notes, à côté de feuilles blanches attendant leur tour d'être noircies et qui indiquaient que l'hôte passager de ce palais se reposait des fatigues de la guerre, sinon par les études du savant, du moins par les loisirs de l'érudit.
Ces deux hommes, à trois ans près, étaient du même âge, c'est-à-dire que l'un avait trente-six ans et l'autre trente-trois.
Le plus âgé des deux était en même temps le plus petit; il portait encore la poudre de 89, avait conservé la queue et brillait par un certain air d'aristocratie qu'il devait sans doute à l'extrême propreté de ses vêtements, à la finesse et à la blancheur de son linge; son oeil noir était vif, déterminé, plein de résolution et d'audace; sa barbe était faite avec le plus grand soin; il ne portait ni moustaches ni favoris; son costume était celui des généraux républicains du Directoire; son chapeau, son sabre et ses pistolets étaient déposés sur une table assez voisine de la chaise sur laquelle il avait l'habitude d'écrire, pour qu'en allongeant la main il pût les atteindre.
Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome.
L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il commandait une division sous Championnet.
Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de Tarente.
Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.
Ce fut le propre de la révolution française--et cela se comprend, puisque toutes les classes de la société concoururent à former l'armée,--d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner, les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré.
--Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand politique qu'on appelle César, et dont les _Commentaires_ doivent être le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.
--Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le sourire de l'homme mal convaincu.
--Brutus et Cassius,--je vais vous faire sauter au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,--Brutus et Cassius étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier et ses meurtriers que nous devons maudire.
--C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre esprit et votre éloquence.
--Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald, regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.» Vous les rappelez-vous?
--Certainement.
--Eh bien, comparez ce front puissant, mais comprimé avec ces cheveux qui viennent jusqu'aux sourcils, caractère du vrai type romain, au reste; comparez ces sourcils, épais et contractés écrasant un oeil sombre, avec le front large et ouvert de César, avec ses yeux d'aigle.
--Ou de faucon, _occhi griffagni_, a dit Dante.
--_Nigris et vegetis oculis_, a dit Suétone, et, si vous voulez bien, je m'en rapporterai à Suétone, _ses yeux noirs et pleins de vie_; contentons-nous donc de cela, et vous verrez de quel côté était l'intelligence. On reprochait à César d'avoir ouvert le Sénat à des sénateurs qui n'en savaient pas même le chemin: c'était là son génie et en même temps le génie de Rome. Athènes, et par Athènes j'entends la Grèce, Athènes n'est que la colonie, elle essaime et se rejette au dehors; Rome, c'est l'adoption, elle aspire l'univers et se l'assimile: la civilisation orientale, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, tout y a passé; la barbarie occidentale, l'Ibérie, la Gaule, l'Armorique même, tout y passera. Le monde sémitique, représenté par Carthage, et la Judée résistent à Rome: Carthage est anéantie, les Juifs sont dispersés. Le monde entier régnera sur Rome, parce que le monde entier est dans Rome; après les Auguste, les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron, c'est-à-dire après les Césars romains viennent les Flaviens, qui ne sont déjà qu'Italiens; puis les Antonins, qui sont Espagnols et Gaulois; puis Septime, Caracalla, Héliogabale, Alexandre Sévère, qui sont Africains et Syriens; il n'y a pas jusqu'à l'Arabe Philippe et jusqu'au Goth Maximin qui ne viennent, après les Aurélien et les Probus, ces durs paysans de l'Illyrie, s'asseoir sur le trône qui s'écroulera sous le Hun Augustule, lequel mourra en Campanie avec une rente de six mille livres d'or que lui fera Odoacre, roi des Hérules. Tout s'est écroulé autour de Rome, Rome seule est encore debout. _Capitoli immobile saxum_.
--Ne croyez-vous pas que ce soit à ce mélange de races que les Italiens doivent l'affaiblissement de leur courage et la mollesse de leur caractère? demanda Macdonald.