La San-Felice, Tome 02

Chapter 14

Chapter 143,839 wordsPublic domain

Il résultait de cet accident qu'il avait été forcé, si pressé qu'il fût d'arriver à la frontière romaine, de faire la dernière demi-lieue à pied; ce qui donnait un nouveau mérite au calme avec lequel il avait demandé: «Et pourquoi, s'il vous plaît, citoyen, Antonio, ne travaille-t-on pas aujourd'hui?»

--Excusez-moi, mon général, répondit, en faisant un pas vers le voyageur, don Antonio, qui, à son costume guerrier, prenait le citoyen Garat pour un militaire, et qui pensait que, pour courir la poste à quatre chevaux, il fallait au moins qu'un militaire fût général, je ne savais pas avoir l'honneur de parler à un haut personnage comme paraît être Votre Excellence; car alors j'eusse répondu, non pas: «On ne travaille point aujourd'hui,» mais: «On ne travaille que dans une heure.»

--Et pourquoi ne peut-on travailler tout de suite? demanda le voyageur de son ton le plus conciliant et qui annonçait que, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent, il était prêt à le faire.

--Parce que voilà la cloche qui sonne, Votre Excellence, et que, fût-ce pour raccommoder la voiture de Sa Majesté le roi Ferdinand, que Dieu garde, je ne ferai pas attendre M. le curé.

--En effet, dit le voyageur en regardant autour de lui, je crois que je suis tombé dans une noce.

--Justement, Votre Excellence.

--Et, demanda le voyageur sur le ton d'une bienveillante interrogation, cette belle fille qui se marie?

--C'est ma fille.

--Je vous en fais mon compliment. Pour l'amour de ses beaux yeux, j'attendrai.

--Si Votre Excellence veut nous faire l'honneur de venir à l'église avec nous, peut-être cela lui fera-t-il paraître le temps moins long; M. le curé débitera un très-beau sermon.

--Merci, mon ami, j'aime mieux rester ici.

--Eh bien, restez; et, à notre retour, vous boirez un verre de vin de ces vignes-là à la santé de la mariée; cela lui portera bonheur, et nous n'en travaillerons que mieux après.

--C'est convenu, mon brave. Et combien cela va-t-il durer, votre cérémonie?

--Ah! trois quarts d'heure, une heure tout au plus. Allons, les enfants, à l'église!

Chacun s'empressa d'exécuter l'ordre donné par don Antonio, qui s'était constitué pour toute la journée maître des cérémonies, excepté Peppino, qui resta en arrière et qui bientôt se trouva seul avec Michele Pezza.

--Voyons, Pezza, lui dit-il en s'avançant vers lui la main ouverte et le sourire sur les lèvres, bien que ce sourire fût peut-être un peu forcé, il s'agit aujourd'hui d'oublier nos vieilles rancunes et de faire une paix sincère.

--Tu te trompes, Peppino, reprit Pezza: il s'agit de te préparer à paraître devant Dieu, voilà tout.

Puis, se dressant debout sur le mur:

--Fiancé de Francesca, lui dit-il solennellement, tu as encore une heure à vivre!

Et, s'élançant dans le jardin de Giansimone, il disparut derrière le mur.

Peppino regarda autour de lui, et, voyant qu'il était seul, il fit le signe de la croix, en disant:

--Seigneur! Seigneur! je remets mon âme entre vos mains.

Puis il alla rejoindre sa fiancée et son beau-père, qui étaient déjà sur le chemin de l'église.

--Comme tu es pâle! lui dit Francesca.

--Puisses-tu, dans une heure, lui répondit-il, ne pas être plus pâle encore que je ne le suis maintenant!

L'ambassadeur, auquel il restait pour toute distraction pendant son heure d'attente, le plaisir de regarder passer les habitants d'Itri allant à leurs plaisirs ou à leurs affaires, suivit des yeux le cortége jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître à l'angle de la rue qui conduisait à l'église.

En reportant son regard du côté opposé avec ce vague de l'homme qui attend et qui s'ennuie d'attendre, il crut, à son grand étonnement, apercevoir des uniformes français à l'extrémité de la rue de Fondi, c'est-à-dire faisant route opposée à celle qu'il venait de faire, et allant, par conséquent, de Rome à Naples.

Ces uniformes étaient portés par un brigadier et quatre dragons qui escortaient une voiture de voyage dont la marche, quoique en poste, était réglée, non pas sur celle des chevaux qui la traînaient, mais sur celle des chevaux qui l'escortaient.

Au reste, la curiosité du citoyen Garat allait être promptement satisfaite: la voiture et son escorte venaient à lui et ne pouvaient échapper à son investigation, soit que la voiture se contentât de changer de chevaux à la poste, soit que les voyageurs qu'elle renfermait fissent une halte à l'hôtel, puisque la poste était la première maison à sa droite, et l'hôtel la maison en face de lui.

Mais il n'eut pas même besoin d'attendre cette halte; en l'apercevant, en reconnaissant l'uniforme d'un haut fonctionnaire de la République, le brigadier mit son cheval au galop, précéda la voiture de cent ou cent cinquante pas, et s'arrêta devant l'ambassadeur en portant la main à son casque et en attendant d'être interrogé.

--Mon ami, lui dit l'ambassadeur avec son affabilité ordinaire, je suis le citoyen Garat, ambassadeur de la République à Naples, ce qui me donne le droit de vous demander quelles sont les personnes renfermées dans cette voiture de voyage que vous escortez.

--Deux vieilles ci-devant en assez mauvais état, mon ambassadeur, répondit le brigadier, et un ci-devant qui, lorsqu'il leur parle, les appelle princesses.

--Les connaissez-vous par leurs noms?

--L'une s'appelle madame Victoire et l'autre madame Adélaïde.

--Ah! ah! fit l'ambassadeur.

--Oui, continua le brigadier, il paraît qu'elles étaient tantes du feu tyran que l'on a guillotiné; au moment de la Révolution, elles se sont sauvées en Autriche; puis, de Vienne, elles sont venues à Rome; à Rome, elles ont eu peur quand la République est venue, comme si la République faisait la guerre à ces vieux bonnets de nuit-là! De Rome, elles eussent bien voulu se sauver comme elles s'étaient sauvées de Paris et de Vienne; mais il paraît qu'il y avait une troisième soeur, la plus vieille, une décrépite que l'on appelait madame Sophie: elle est tombée malade, les autres n'ont pas voulu la quitter, ce qui était bien de leur part. Au bout du compte, elles ont donc demandé un permis de séjour au général Berthier... Mais je vous embête avec tout mon bavardage, n'est-ce pas?

--Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intéresse beaucoup.

--Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, mon ambassadeur. Je disais donc qu'une semaine après l'arrivée du général Championnet, qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade, la malade étant morte et enterrée, les deux autres soeurs ont demandé à quitter Rome et à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles avaient peur d'être arrêtées comme suspectes le long de la route; alors, le général Championnet m'a dit: «Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation, tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas accompagner jusqu'au delà des frontières ces deux vieilles créatures, qui sont des filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin, toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la troisième personne et la main au casque, comme à des supérieurs.--Mais, citoyen général, lui ai-je répondu, si elles ne sont que deux, comment pourrai-je parler à la troisième personne?» Le général s'est mis à rire de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a répondu: «Brigadier Martin, tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami; seulement, la troisième est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on l'appelle le comte de Châtillon.--Citoyen général, lui ai-je répondu, je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?--Il n'y eu a plus en France, c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à l'étranger et en Italie, il y en a encore quelques-uns par-ci par-là.--Et moi, général, dois-je l'appeler comte ou citoyen, le Châtillon?--Appelle-le comme tu voudras; mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait de tort à personne, tu peux lui dire _monsieur le comte_ gros comme le bras.» Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un garçon bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami?» J'avais envie de leur répondre qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles, puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient; mais je me suis contenté de leur répondre: «C'est bon, c'est bon, je m'appelle Martin.» De sorte que, tout le long de la route, quand elles ont eu quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se sont adressées: «Martin par-ci, Martin par-là;» mais vous comprenez bien, citoyen ambassadeur, que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune des deux a soixante-neuf ans.

--Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné de les conduire?

--Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin si elles le désiraient.

--C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque tu as franchi la frontière et que tu es même venu deux postes au delà; d'ailleurs, il y aurait danger à aller plus loin.

--Pour moi ou pour elles?

--Pour toi.

--Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, ça ne fait rien. Le brigadier Martin connaît le danger, il a été plus d'une fois son camarade de lit.

--Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves résultats; tu vas donc signifier à tes deux princesses que ton service près d'elles est fini.

--Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, citoyen ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des yeux tout effarés.

En effet, pendant cette conversation ou pendant ce récit,--car le peu de paroles qu'avait prononcées le citoyen Garat n'avaient été placées dans le discours du brigadier Martin que comme des points d'interrogation,--la voiture des vieilles princesses s'était arrêtée devant l'hôtel _del Riposo d'Orazio_, et, les pauvres filles voyant leur protecteur engagé dans une conversation des plus animées avec un personnage revêtu du costume des hauts fonctionnaires républicains, elles avaient eu peur que quelque complot ne se tramât à l'endroit de leur sûreté ou que contre-ordre ne fût donné à leur voyage; voilà pourquoi, avec un air d'anxiété qui flattait infiniment l'amour-propre du brigadier, elles appelaient de leur voix la plus tendre leur chef d'escorte Martin.

Martin, sur un signe du citoyen Garat, et tandis que celui-ci, pour s'épargner un colloque embarrassant, rentrait dans l'allée du charron et allait s'asseoir sur la terrasse déserte, Martin se rendait à la portière du carrosse, et, la main au casque, comme l'y avait invité Championnet, transmettait aux royales voyageuses l'invitation, qu'il venait de recevoir d'un supérieur, de retourner à Rome.

Comme l'avait fort judicieusement pensé le brigadier Martin, cette notification jeta un grand trouble dans l'esprit des vieilles filles; elles se consultèrent, elles consultèrent leur chevalier d'honneur, et le résultat de cette double consultation fut que celui-ci irait s'informer, près de l'inconnu à l'habit bleu et au panache tricolore, des motifs qui pouvaient empêcher le brigadier Martin et ses quatre hommes d'aller plus loin.

Le comte de Châtillon descendit de voiture, suivit le chemin qu'il avait vu prendre au fonctionnaire républicain, et, en arrivant à l'autre bout de l'allée, le trouva assis sur la terrasse de don Antonio et suivant des yeux machinalement, et sans le voir peut-être, un jeune homme qui, au moment où il était entré, sautait du mur mitoyen dans le jardin du charron et traversait ce jardin dans toute sa longueur, un fusil sur l'épaule.

C'était chose si simple dans ce pays d'indépendance, où tout homme marche armé et où les clôtures ne semblent être faites que pour exercer l'agilité des passants, que l'ambassadeur ne parut prêter qu'une médiocre attention à ce fait, attention d'ailleurs dont il fut aussitôt distrait par l'apparition du comte de Châtillon.

Le comte s'avança vers lui; le citoyen Garat se leva.

Garat, fils d'un médecin d'Ustaritz, avait reçu une éducation distinguée, était lettré, ayant vécu dans l'intimité des philosophes et des encyclopédistes, et ayant, par ses différents éloges de Suger, de M. de Montausier et de Fontenelle, obtenu des prix académiques.

C'était un homme du monde, avant tout élégant parleur et ne se servant du vocabulaire jacobin que dans les occasions d'apparat et lorsqu'il ne pouvait faire autrement.

En voyant le comte de Châtillon venir à lui, il se leva et fit la moitié du chemin.

Les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie qui sentait bien plus son Louis XV que son Directoire.

--Dois-je dire monsieur ou citoyen? demanda le comte de Châtillon en souriant.

--Dites comme vous voudrez, monsieur le comte; cela me sera toujours un honneur de répondre aux questions que vous venez probablement me faire de la part de Leurs Altesses royales.

--A la bonne heure! dit le comte; au milieu de ces pays sauvages, je suis heureux de rencontrer un homme civilisé. Je venais donc, au nom de Leurs Altesses royales, puisque vous me permettez de conserver ce titre aux filles du roi Louis XV, vous demander, non point à titre de reproche, mais comme renseignement essentiel à leur tranquillité, quelle est la volonté ou l'obstacle qui s'oppose à ce qu'elles conservent jusqu'à Naples l'escorte que le général Championnet a eu l'obligeance de leur donner.

Garat sourit.

--Je comprends très-bien la différence qu'il y a entre le mot _obstacle_ et le mot _volonté_, monsieur le comte, et je vais vous répondre de manière à vous prouver que l'obstacle existe, et que, s'il y a volonté en même temps, cette volonté est plutôt bienveillante que mauvaise.

--Commençons par l'obstacle alors, fit en s'inclinant le comte.

--L'obstacle, le voici, monsieur: depuis hier minuit, il y a déclaration de guerre entre le royaume des Deux-Siciles et la république française; il en résulte qu'une escorte composée de cinq ennemis serait plutôt, vous devez le comprendre, pour Leurs Altesses royales un danger qu'une protection. Quant à la volonté, qui est la mienne, et que vous voyez maintenant ressortir naturellement de l'obstacle, elle est de ne point exposer les illustres voyageuses à subir des insultes et leur escorte à être assassinée. A demande catégorique, ai-je répondu catégoriquement, monsieur le comte?

--Si catégoriquement, monsieur, que je serais heureux que vous consentissiez à répéter à Leurs Altesses royales, ce que vous venez de me faire l'honneur de me dire.

--Ce serait avec grand plaisir, monsieur le comte, mais un sentiment de délicatesse que vous apprécieriez, j'en suis sûr, s'il vous était connu, me prive, à mon grand regret, de l'honneur de leur présenter mes hommages.

--Avez-vous quelque motif de tenir ce sentiment secret?

--Aucun, monsieur; je crains seulement que ma présence ne leur soit désagréable.

--Impossible.

--Je sais à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur; vous êtes le comte de Châtillon, chevalier d'honneur de Leurs Altesses royales, et c'est un avantage que j'ai sur vous, car vous ne savez pas qui je suis.

--Vous êtes, je puis le certifier, monsieur, un homme du monde et de parfaite courtoisie.

--Et c'est pour cela, monsieur, que j'ai été choisi par la Convention pour avoir le fatal honneur de lire au roi Louis XVI sa sentence de mort.

Le comte de Châtillon fit un bond en arrière, comme s'il se fût trouvé tout à coup en face d'un serpent.

--Mais, alors, vous êtes le conventionnel Garat? s'écria-t-il.

--Lui-même, monsieur le comte; vous voyez, si mon nom fait cet effet sur vous qui n'étiez point parent, que je sache, du roi Louis XVI, quel effet il produirait sur ces pauvres princesses, qui étaient ses tantes. Il est vrai, ajouta l'ambassadeur avec son fin sourire, qu'elles n'aimaient guère leur neveu de son vivant; mais, aujourd'hui, je sais qu'elles l'adorent; la mort est comme la nuit: elle porte conseil.

M. le comte de Châtillon salua et alla reporter le résultat de la conversation qu'il venait d'avoir à mesdames Victoire et Adélaïde.

XXXV

FRA DIAVOLO

Les deux vieilles princesses qu'avait été chargé de protéger le brigadier Martin, et près desquelles retournait le comte de Châtillon, tout effaré d'avoir vu en face, non-seulement un régicide, mais encore celui-là même qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort, les deux vieilles princesses, disons-nous, ne sont pas tout à fait de nouvelles connaissances pour ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiarisés avec nos oeuvres; ils les ont vues apparaître, plus jeunes de trente ans, dans notre livre de _Joseph Balsamo_, non-seulement sous les noms par lesquels nous venons de les désigner, mais encore sous le sobriquet moins poétique de _Loque_ et de _Chiffe_, que dans sa familiarité paternelle, leur donnait le roi Louis XV.

Nous avons vu que la troisième, la princesse Sophie, que son royal géniteur, pour ne point dépareiller la trilogie de ses filles, avait baptisée du nom harmonieux de _Graille_, était morte à Rome, et, par sa maladie, avait retardé le départ de ses deux soeurs, et que, de cette façon, le hasard avait fait que leur passage à Itry avait coïncidé avec celui de l'ambassadeur français dans la même ville.

La chronique scandaleuse de la cour avait toujours respecté madame Victoire, que l'on assurait avoir, toute sa vie, été de moeurs irréprochables; mais, comme il leur faut toujours une victime expiatoire, les mauvaises langues s'étaient rabattues sur madame Adélaïde; celle-ci, en effet, passait pour avoir été l'héroïne d'une aventure passablement scandaleuse, dans laquelle le héros était son propre père. Quoique Louis XV ne fût point un patriarche et que je doute, si Dieu eût brûlé la moderne Sodome, qu'il l'eût fait prévenir comme Loth par un de ses anges d'abandonner à temps la ville maudite, cette aventure, non point dans ses détails, mais dans le fond, passait pour avoir eu son antécédent dans la famille du Chananéen Loth, qui, on s'en souvient, devint, par un oubli déplorable des liens de famille, le père de Moab et d'Ammon; l'oubli du roi Louis XV et de sa fille madame Adélaïde avait été de moitié moins fécond, et il en était résulté seulement un enfant du sexe masculin, né à Colorno, dans le grand-duché de Parme, et devenu, sous le nom de comte Louis de Narbonne, un des cavaliers les plus élégants, mais en même temps un des cerveaux les plus vides de la cour du roi Louis XVI; madame de Staël, qui, à la retraite de son père, M. de Necker, avait perdu la présidence du conseil, mais qui avait gardé une certaine influence, l'avait fait nommer, en 1791, ministre de la guerre, et, se trompant, sinon à la valeur morale et intellectuelle de ce beau cavalier, avait tenté de lui introduire un peu de son génie dans la tête et un peu de son coeur dans la poitrine; elle échoua; il eût fallu un géant pour dominer la situation, et M. de Narbonne était un nain, ou, si vous voulez, un homme ordinaire: la situation l'écrasa.

Décrété d'accusation le 10 août, il passa le détroit et alla rejoindre à Londres les princes émigrés, mais sans jamais tirer l'épée contre la France. Fils impuissant à la sauver, il eut le mérite du moins de ne point chercher à la perdre.

Lorsque les trois vieilles princesses décidèrent de quitter Versailles, ce fut M. de Narbonne qui fut chargé de tous les préparatifs de leur fuite; elle eut lieu le 21 janvier 1791, et l'un des derniers discours de Mirabeau, un des plus beaux, fut prononcé à ce sujet et eut pour texte: _De la liberté d'émigration_.

Nous avons vu, dans le récit du brigadier Martin, comment Leurs Altesses avaient successivement habité Vienne et Rome, et comment, reculant devant la République, qui, après avoir envahi le nord, envahissait le midi de l'Italie, elles avaient décidé d'aller trouver les parents _en bonne position_ qu'elles avaient dans le royaume de Naples.

Ces parents en bonne position, mais qui ne devaient point tarder à se trouver en mauvaise position, étaient le roi Ferdinand et la reine Caroline.

Comme l'avait présumé le brigadier Martin, la nouvelle que le comte de Châtillon reportait aux deux princesses les troubla fort; l'idée de continuer leur route sans autre escorte que celle de leur chevalier d'honneur, qui cependant, pour ménager les nerfs des deux pauvres filles, leur avait caché le voisinage du terrible conventionnel, n'avait, en effet, rien de bien rassurant. Elles étaient au plus violent de leur désespoir, lorsqu'un domestique de l'hôtel frappa respectueusement à la porte et avertit M. le comte de Châtillon qu'un jeune homme, arrivé depuis la veille, demandait la faveur de lui dire quelques mots.

Le comte de Châtillon sortit et rentra presque aussitôt, annonçant à Mesdames que le jeune homme en question était un soldat de l'armée de Condé, porteur d'une lettre de M. le comte Louis de Narbonne, adressée à Leurs Altesses royales, mais plus particulièrement à madame Adélaïde.

Les deux choses sonnaient bien aux oreilles des deux princesses: d'abord le titre de soldat de l'armée de Condé, ensuite la recommandation de M. le comte de Narbonne.

On fit entrer le porteur de la lettre.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, blond de barbe et de cheveux, agréable de visage, frais et rose comme une femme; il était proprement vêtu sans être vêtu élégamment; sa manière de se présenter, quoique n'étant pas exempte d'une certaine roideur contractée sous l'uniforme, annonçait une bonne naissance et une certaine habitude du monde.

Il salua respectueusement de la porte les deux princesses. M. de Châtillon lui désigna de la main madame Adélaïde; il fit trois pas dans la chambre, mit un genou en terre et tendit la lettre à la vieille princesse.

--Lisez, Châtillon, lisez, dit madame Adélaïde; je ne sais pas ce que j'ai fait de mes lunettes.

Et elle fit, avec un gracieux sourire, signe au jeune homme de se relever.

M. de Châtillon lut la lettre, et, se retournant vers les princesses:

--Mesdames, leur dit-il, cette lettre est, en effet, de M. le comte Louis de Narbonne, qui recommande dignement à Vos Altesses M. Giovan-Battista de Cesare, Corse de nation, qui a servi avec ses compagnons dans l'armée de Condé, et qui lui est recommandé à lui-même par M. le chevalier de Vernègues; il ajoute, en mettant ses fidèles hommages aux pieds de Vos Altesses royales, qu'elles n'auront jamais à se repentir de ce qu'elles feront pour ce digne jeune homme.

Madame Victoire laissa la parole à sa soeur et se contenta d'approuver de la tête.

--Ainsi, monsieur, dit madame Adélaïde, vous êtes noble?

--Madame, répondit le jeune homme, nous autres Corses, nous avons tous la prétention d'être nobles; mais, comme je veux commencer à me faire connaître à Votre Altesse royale par ma sincérité, je lui répondrai que je suis tout simplement d'une ancienne famille de _caporali_; un de nos ancêtres a, sous ce titre de _caporale_, commandé un district de la Corse pendant une de ces longues guerres que nous avons soutenues contre les Génois; un seul de mes compagnons, M. de Bocchechiampe, est de noblesse, dans le sens où l'entend Votre Altesse royale; les cinq autres, comme moi, quoique l'un deux porte l'illustre nom de Colonna, n'ont aucun droit au livre d'or.

--Mais savez-vous, monsieur de Châtillon, dit madame Victoire, que ce jeune homme s'exprime fort bien?

--Cela ne m'étonne point, dit madame Adélaïde; vous devez bien comprendre, ma chère, que M. de Narbonne ne nous eût point recommandé des espèces.

Puis, se tournant vers de Cesare:

--Continuez, jeune homme. Vous dites donc que vous avez servi dans les armées de M. le prince de Condé?