La San-Felice, Tome 01

Chapter 7

Chapter 73,836 wordsPublic domain

Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouvé un asile, et que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine à entraîner à la cause de la liberté, était, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force était herculéenne, et sa volonté marchait l'égale de sa force; il avait cette éloquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les circonstances extrêmes, font jaillir de l'âme ces paroles sublimes dont tressaille l'histoire, chargée de les enregistrer; ce qui ne l'empêchait pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries qui, sans arriver à la postérité, font fortune chez les contemporains. Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait été fait sous-lieutenant en 1787, était passé en 1789 comme lieutenant au régiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, été nommé lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'année 1798, était devenu capitaine commandant de son régiment et aide de camp du général Fonseca.

Celui des quatre conspirateurs que nous avons désigné sous le nom de Schipani était un Calabrais de naissance. La loyauté et la bravoure étaient ses deux qualités dominantes: homme d'exécution sûre tant qu'il restait sous le commandement de deux chefs de génie, comme Manthonnet ou Hector Caraffa, il devenait, abandonné à lui-même, inquiétant à force de témérité, dangereux à force de patriotisme. C'était une espèce de machine de guerre, frappant des coups terribles et sûrs, mais à la condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes.

Quant à Nicolino, qui était resté de garde, comme le plus jeune, à la fenêtre du vieux château donnant sur la pointe du Pausilippe, c'était un beau gentilhomme de vingt et un à vingt-deux ans, neveu de ce même François Caracciolo que nous avons vu commander la galère de la reine et refuser pour lui une invitation à dîner, et, pour sa nièce Cecilia, une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutôt chez l'ambassadrice d'Angleterre; il était, en outre, frère du duc de Rocca-Romana, le plus élégant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers servants de la reine et qui est resté, à Naples, le type méridional de notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, était fils d'une Française, avait été élevé par sa mère dans l'amour de la France, et tenait, de cette portion de son sang, cette légèreté d'esprit et cette insouciance du danger qui font au besoin du héros un homme aimable et de l'homme aimable un héros.

Tandis que les quatre autres conjurés échangeaient entre eux à voix basse, et la main machinalement étendue vers leurs armes, ces paroles pleines d'espérance, comme en disent les conspirateurs, mais à travers lesquelles, si pleines d'espérance qu'elles soient, brillent de temps en temps comme le reflet du glaive ou l'éclair du poignard, quelques-uns de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils éveillent au fond du coeur, rappellent aux Damoclès politiques qu'ils ont une épée suspendue au-dessus de leur tête, Nicolino, insoucieux comme on l'est à vingt ans, rêvait à ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames d'honneur de la reine, encore plus qu'à la liberté de Naples, et, sans perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette tempête prédite par François Caracciolo à la reine, et par lui à ses compagnons.

En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, précédé par des éclairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au nord, illuminaient tour à tour d'une lueur fantastique le noir rocher de Capri, qui, aussitôt l'éclair éteint, rentrait dans l'obscurité, ne faisant plus qu'un avec la masse opaque de nuées dont il semblait former la base. De temps en temps, des bouffées de ce vent lourd et desséchant qui apporte jusqu'à Naples le sable enlevé aux déserts de la Libye, passaient par rafales frissonnantes, soulevant à la surface de la mer une trépidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un lac de flammes, rentrant presque aussitôt dans sa sombre opacité.

Au souffle de ce vent redouté des pêcheurs, une foule de petites barques se hâtaient de regagner le port, les unes emportées par leurs voiles triangulaires et laissant derrière elles un sillon de feu, les autres nageant de toutes leurs forces et pareilles à ces grosses araignées qui courent sur l'eau, égratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup faisait jaillir une gerbe d'étincelles liquides. Peu à peu, ces barques, en se rapprochant hâtivement de la terre, disparurent derrière la lourde et immobile masse du château de l'Oeuf et le phare du môle, dont la lumière jaunâtre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil à celui qui entoure la lune à l'approche des mauvais temps; enfin, la mer resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient se livrer les quatre vents du ciel.

En ce moment, à la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans l'espace, une flamme rougeâtre, faisant contraste avec les sulfureuses haleines de la tempête et les émanations phosphorescentes de la mer; cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine Jeanne.

Alors, et comme si l'apparition de cette flamme était un signal, éclata un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misène, tandis que, dans la même direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait à l'oeil effrayé les abîmes insondables de l'éther. Des rafales venant de points complétement opposés passèrent, en la creusant, à la surface de la mer avec des rapidités et des bruits de trombe; les vagues montèrent sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur ébullition; la tempête venait de briser sa chaîne et parcourait le cirque liquide, comme un lion furieux.

Nicolino, à l'aspect effrayant que prenaient à la fois la mer et le ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurés dans les profondeurs du vieux palais; ils s'élancèrent par les degrés, et, arrivés à la fenêtre, virent de quoi il s'agissait.

La barque qui amenait, il n'y avait point à en douter, le messager attendu, venait d'être prise et comme enveloppée par la tempête, à moitié chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait abattu à l'instant même la petite voile carrée sous laquelle elle naviguait, et elle bondissait effarée sur les vagues, où essayaient de mordre les avirons de deux vigoureux rameurs.

Comme l'avait pensé Hector Caraffa, rien n'avait arrêté le jeune homme au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait été convenu dans l'itinéraire tracé d'avance,--et plus encore par précaution pour les conspirateurs napolitains que pour l'envoyé, que son uniforme français et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protéger dans une ville d'un royaume allié, dans une capitale amie,--il avait quitté la route de Rome à Santa-Maria, avait gagné le bord de la mer, avait laissé son cheval à Pouzzoles, sous prétexte qu'il était trop fatigué pour aller plus loin; et, là, moitié menace, moitié séduction d'une forte récompense, il avait déterminé deux marins à partir malgré les présages du temps; et, tout en protestant contre une pareille témérité, ils étaient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes et de leurs enfants, qui les avaient accompagnés jusque sur les dalles humides du port.

Leur crainte s'était réalisée, et, arrivés à Nisida, ils avaient voulu mettre leur passager à terre et s'abriter à la jetée; mais le jeune homme, sans colère, sans paroles vaines, avait tiré les pistolets passés à sa ceinture, en avait dirigé le canon sur les récalcitrants, qui, voyant, à ce visage calme mais résolu, que c'en était fait d'eux s'ils abandonnaient leurs rames, s'étaient courbés sur elles et avaient donné une nouvelle impulsion à la barque.

Ils avaient débouché alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de Naples, et, à partir de là, s'étaient trouvés sérieusement aux prises avec la tempête, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que cette seule barque à anéantir, semblait avoir concentré sur elle toute sa colère.

Les cinq conjurés restèrent un instant immobiles et muets; le premier aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours par nous stupéfier; puis jaillit tout à coup de notre coeur, comme un instinct impérieux et irrésistible de la nature, le besoin de lui porter secours.

Hector Caraffa rompit le premier le silence.

--Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de perler tout à coup à son front.

Nicolino s'élança, il avait compris; il replaça la planche sur l'abîme, bondit du rebord de la fenêtre sur la planche, de la planche sur le rocher, et du rocher jusqu'à la porte de la rue, et, dix minutes après, il reparut avec une corde arrachée à un puits public.

Pendant ce temps, si court qu'il fût, la tempête avait redoublé de rage; mais aussi, poussée par elle, la barque s'était rapprochée et n'était plus qu'à quelques encablures du palais; seulement, la vague battait avec tant de fureur contre l'écueil sur lequel il était bâti, qu'au lieu de se présenter comme une espérance, il y avait un redoublement de danger à s'en approcher, l'écume fouettant le visage des conspirateurs penchés à la fenêtre du premier étage, c'est-à-dire à vingt ou vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau.

A la lueur du feu allumé à la proue, et que chaque vague que surmontait la barque menaçait d'éteindre, on voyait les deux marins courbés sur leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis que, debout, comme s'il était rivé au plancher du bateau, les cheveux fouettés par l'ouragan, mais le sourire sur les lèvres et regardant d'un oeil dédaigneux ces flots qui, pareils à la meute de Scylla, bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un dieu commandant à la tempête, ou, ce qui est plus grand encore, un homme inaccessible à la peur.

On voyait, à la façon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'espérance d'être attendu, il essayait de distinguer à travers l'ombre la présence de ceux qui l'attendaient; un éclair lui vint en aide, qui illumina la façade ridée et sombre du vieux bâtiment, et il put voir, groupés dans l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une même voix lui crièrent:

--Courage!

Au même moment, une vague monstrueuse, refoulée par la base rocheuse du palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, éteignant le feu, sembla l'avoir engloutie.

La respiration s'arrêta dans toutes les poitrines; d'un geste désespéré, Hector Caraffa saisit ses cheveux à pleines mains; mais on entendit une voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempête:

--Une torche!

Ce fut Hector Caraffa qui s'élança à son tour; il y avait dans une cavité de la muraille des torches préparées pour les nuits ténébreuses; il saisit une de ces torches, l'alluma à la lampe qui brûlait sur la table de pierre; puis, presque aussitôt, on le vit apparaître sur la plate-forme extérieure du rocher, penché sur la mer et étendant vers la barque sa torche résineuse au milieu d'un nuage d'écume impuissant à l'éteindre.

Alors, comme si elle surgissait des abîmes de la mer, la barque reparut à quelques pieds seulement de la base du château; les deux rameurs avaient abandonné leur rames, et à genoux, les bras levés au ciel, invoquaient la madone et saint Janvier.

--Une corde! cria le jeune homme.

Nicolino monta sur le rebord de la fenêtre, et, retenu à bras-le-corps par l'herculéen Manthonnet, prit sa mesure et lança dans le bateau une extrémité de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre extrémité.

Mais à peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de la barque, qu'une vague énorme, venant cette fois de la mer, lança avec une force irrésistible la barque contre l'écueil. On entendit un craquement funèbre suivi d'un cri de détresse; puis barque, pêcheurs, passagers, tout disparut.

Seulement, cette exclamation simultanée s'échappa de la poitrine de Schipani et de Cirillo:

--Il la tient! il la tient!

Et ils se mirent à tirer la corde à eux.

En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil, et, à la lueur de la torche qu'étendait Hector Caraffa au-dessus de l'abîme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, secondé par la traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, pressé tout ruisselant sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre altération, levant la tête vers ses sauveurs, prononça ce seul mot:

--Merci!

En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher le palais à sa base de granit; un éclair flamboya, lançant, par toutes les ouvertures de la ruine, ses flèches de feu, et la mer, avec un hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens.

Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme méridional qui faisait encore ressortir la tranquillité de son âme, levant sa torche comme pour défier la foudre:

--Gronde, tonnerre! flamboie, éclair! rugis tempête! s'écria-t-il. Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brûlé Troie, et celui-ci--ajouta-t-il en passant la main sur l'épaule de son ami--celui-ci descend d'Ajax, fils d'Oïlée: il échappera malgré les dieux!

VII

LE FILS DE LA MORTE.

Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux grandes préoccupations politiques,--et, hâtons-nous de le dire, la chose ne fait point honneur à l'humanité,--c'est qu'ils concentrent l'intérêt sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rôles principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en repoussant les personnages inférieurs dans l'ombre, et en laissant le soin de veiller sur eux à cette banale et insouciante Providence qui est devenue, pour les égoïstes de caractère ou d'occasion, un moyen de mettre à la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient pas de secourir.

Ce fut ce qui arriva au moment où la barque qui amenait le messager attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lancée contre l'écueil et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'élite, au coeur loyal et miséricordieux, qui, fervents apôtres de l'humanité, étaient prêts à sacrifier leur vie à leur patrie et à leurs concitoyens, oublièrent complétement que deux de leurs semblables, fils de cette patrie et, par conséquent, leurs frères, venaient de disparaître dans le gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait à eux par un lien d'intérêt non-seulement général, mais encore individuel, concentrant sur celui-là toute leur attention et tous leurs secours, et croyant qu'une vie si nécessaire à leurs projets n'était pas trop payée des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et à la perte desquelles, tant que dura le péril, ils ne songèrent même pas.

--C'étaient des hommes, cependant, murmurera le philosophe.

--Non, répondra le politique; c'étaient des zéros dont une nature supérieure était l'unité.

Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pêcheurs aient eu leur part bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient de les voir disparaître, c'est ce dont il nous est permis de douter en les voyant s'élancer, le visage joyeux et les bras ouverts, à la rencontre de celui qui, grâce à son courage et à son sang-froid, apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo.

C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, encadrant de leurs longues mèches, collées aux tempes et le long des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement pâle, et dont tout le mouvement et toute la vie semblaient s'être concentrés dans les yeux, suffisant d'ailleurs à animer une physionomie qui, sans les éclairs qu'ils jetaient, eût semblé de marbre; ses sourcils noirs et naturellement froncés donnaient à cette tête sculpturale une expression de volonté inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, excepté les mystérieux et implacables décrets du sort, avait dû se briser et devait se briser encore; si ses habits n'eussent été ruisselants d'eau, si les boucles de ses cheveux n'eussent point porté les traces de son passage à travers les vagues, si la tempête n'eût rugi comme un lion furieux d'avoir laissé échapper sa proie, il eût été impossible de lire sur sa physionomie le moindre signe d'émotion qui indiquât qu'il venait d'échapper à un danger de mort; c'était bien enfin et de tout point l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'impétueuse témérité se plaisait à s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami.

Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destiné à devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages principaux de de cette histoire, hâtons-nous de dire qu'il était vêtu de cet élégant et héroïque costume républicain que les Hoche, les Marceau, les Desaix et les Kléber ont non-seulement rendu historique, mais aussi fait immortel, et dont nous avons, à propos de l'apparition de notre ambassadeur Garat, tracé une description trop exacte et trop récente pour qu'il soit utile de la renouveler ici.

Peut-être, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait une certaine imprudence à un messager, chargé de mystérieuses communications, à se présenter à Naples vêtu de ce costume qui était plus qu'un uniforme, qui était un symbole; mais nous répondrons que notre héros était parti de Rome, il y avait quarante-huit heures, ignorant complètement, ainsi que le général Championnet, dont il était l'émissaire, les événements qu'avaient accumulés en un jour l'arrivée de Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait été fait; que le jeune officier était ostensiblement envoyé à l'ambassadeur que l'on croyait encore à son poste, comme chargé de dépêches, et que l'uniforme français dont il était revêtu semblait devoir être un porte-respect, au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur, mais qui, par crainte au moins, si ce n'était par respect humain, devait conserver les apparences d'une amitié qu'à défaut de sa sympathie, lui imposait un récent traité de paix.

Seulement, la première conférence du messager devait avoir lieu avec les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualité de Français sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple soupçon de connivence avec les républicains français, prouvait que le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de déployer une suprême rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se présentait. La conférence terminée, elle devait être transmise dans tous ses détails à notre ambassadeur et devait servir à régler la conduite qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait, à juste titre, mérité chez les modernes la réputation que la foi carthaginoise avait dans l'antiquité.

Nous avons dit avec quel empressement chacun s'était élancé au-devant du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide bravoure qui semblait déjà avoir oublié le danger, quand le danger était à peine évanoui.

Quel que fût le désir des conjurés d'apprendre les nouvelles dont il était porteur, ils exigèrent que celui-ci acceptât d'abord de Nicolino Caracciolo, qui était de la même taille que lui et dont la maison était voisine du palais de la reine Jeanne[2], un costume complet pour remplacer celui qui était trempé de l'eau de la mer et qui, joint à la fraîcheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves inconvénients pour la santé du naufragé; malgré les objections de celui-ci, il lui fallut donc céder; il resta seul avec son ami Hector Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et, lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrèrent, ils trouvèrent le sévère officier républicain transformé en citadin élégant, Nicolino Caracciolo étant, avec son frère le duc de Rocca-Romana, un des jeunes gens qui donnaient la mode à Naples.

[Note 2: L'auteur a connu ce même Nicolino Caracciolo dont il est question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, où il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.]

En voyant rentrer ceux qui s'étaient absentés pour un instant, ce fut notre héros, à son tour, qui, s'avançant à leur rencontre, leur dit en excellent italien:

--Messieurs, excepté mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous répondre de moi, personne ne me connaît ici, tandis qu'au contraire, moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des patriotes éprouvés. Vos noms racontent votre vie et sont des titres à la confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu, et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les plus ignorés des soldats de l'armée française. Or, quand on va combattre pour la même cause, risquer sa vie pour le même principe, mourir peut-être sur le même échafaud, il est d'un homme loyal de se faire connaître et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme vous; seulement, vous avez été proscrits et persécutés à différents âges de votre vie; moi, j'ai été proscrit avant ma naissance.

Le mot FRÈRE s'échappa de toutes les bouches, et toutes les mains s'étendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme.

--C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutôt que celle de ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il cherchait quelque fantôme invisible à tous, excepté à lui; et qui vous sera, je l'espère, un nouvel aiguillon à renverser l'odieux régime qui pèse sur notre patrie.

Puis, après un instant de silence:

--Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions, mon père et moi, une petite maison de campagne isolée au milieu d'une grande forêt; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions personne; je ne me rappelle pas même le nom de cette forêt.

»Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon père; il montait alors à cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six heures après, le lendemain même quelquefois, reparaissait sans dire où il avait été.--J'ai su, depuis, que mon père était chirurgien, et que ses absences étaient motivées par des opérations dont il refusa toujours le salaire.

»Mon père s'occupait seul de mon éducation; mais, je dois le dire, il donnait plus d'attention encore au développement de mes forces et de mon adresse qu'à celui de mon intelligence et de mon esprit.

»Ce fut lui, cependant, qui m'apprit à lire et à écrire, puis qui m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indifféremment l'italien et le français; tout le temps qui nous restait, ces différentes leçons prises, était consacré aux exercices du corps.

»Ils consistaient à monter à cheval, à faire des armes et à tirer au fusil et au pistolet.

»A dix ans, j'étais un excellent cavalier, je manquais rarement une hirondelle au vol et je cassais presque à chaque coup, avec mes pistolets, un oeuf se balançant au bout d'un fil.

»Je venais d'atteindre ma dixième année lorsque nous partîmes pour l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris l'anglais avec un professeur que nous prîmes à la maison, et qui mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais l'anglais aussi couramment que le français et l'italien.