La San-Felice, Tome 01

Chapter 15

Chapter 153,976 wordsPublic domain

On comprend que, tout entier abandonné à de pareils amusements, le roi, enfant, s'ennuyât de la société des gens instruits, et, jeune homme, en eût honte; aussi passait-il tout son temps soit à la chasse, soit à la pêche, soit à faire faire l'exercice aux enfants de son âge, qu'il réunissait dans la cour du château et qu'il armait de manches à balai, nommant ces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, et frappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manoeuvres et de mauvais commandements. Mais les coups de fouet d'un prince sont des faveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reçu le plus de coups de fouet étaient ceux qui se tenaient pour être le plus avant dans les bonnes grâces de Sa Majesté.

Malgré ce défaut d'éducation, le roi conserva un certain bon sens qui, lorsqu'on ne l'influençait pas dans un sens contraire, le menait au juste et au vrai. Dans la première partie de sa vie, celle qui fut antérieure à la révolution française, et tant qu'il ne craignit pas l'invasion de ce qu'il appelait les mauvais principes, c'est-à-dire de la science et du progrès, sachant lire et écrire à peine, jamais il ne refusait ni places ni pensions aux hommes qu'on lui assurait être recommandables par leurs connaissances; parlant le patois du môle, il n'était point insensible à un langage élevé et éloquent. Un jour, un cordelier nommé le père Fosco, persécuté par les moines de son couvent parce qu'il était plus savant et meilleur prédicateur qu'eux, parvint jusqu'au roi, se jeta à ses pieds et lui raconta tout ce que lui faisaient souffrir leur ignorance et leur jalousie; le roi, frappé de l'élégance de ses paroles et de la force de son raisonnement, le fit causer longtemps; puis enfin il lui dit:

--Laissez-moi votre nom et rentrez dans votre couvent; je vous donne ma parole d'honneur que le premier évêché vacant sera pour vous.

Le premier évêché qui vint à vaquer fut celui de Monopoli, dans la terre de Bari, sur l'Adriatique.

Comme d'habitude, le grand aumônier présenta au roi trois candidats, de grande maison tous trois, pour remplir cette place; mais le roi Ferdinand, secouant la tête:

--Pardieu! dit-il, depuis que vous êtes chargé des présentations, vous m'avez fait donner assez de mitres à des ânes auxquels il eût suffi de mettre des bâts; il me plaît aujourd'hui de faire un évêque de ma façon, et j'espère qu'il vaudra mieux que tous ceux que vous m'avez mis sur la conscience, et pour la nomination desquels je prie Dieu et saint Janvier de me pardonner.

Et, biffant les trois noms, il écrivit celui du père Fosco.

Le père Fosco fut, ainsi que l'avait prévu Ferdinand, un des évêques les plus remarquables du royaume, et, comme, un jour, quelqu'un qui l'avait entendu prêcher faisait compliment au roi, non-seulement sur l'éloquence, mais encore sur la conduite exemplaire de l'ex-cordelier:

--Je les choisirais bien toujours ainsi, répondit Ferdinand; mais, jusqu'à présent, je n'ai connu qu'un seul homme de mérite parmi les gens d'Église; le grand aumônier ne me propose que des ânes pour évêques. Que voulez-vous! le pauvre homme ne connaît que ses confrères d'écurie.

Ferdinand avait parfois une bonhomie de caractère qui rappelait celle de son aïeul Henri IV.

Un jour qu'il se promenait dans le parc de Caserte en habit militaire, une paysanne s'approcha de lui et lui dit:

--On m'a assuré, monsieur, que le roi se promenait souvent dans cette allée; savez-vous si j'ai chance de le rencontrer aujourd'hui?

--Ma bonne femme, lui répondit Ferdinand, je ne puis vous indiquer quand le roi passera; mais, si vous avez quelque demande à lui faire, je puis me charger de la lui transmettre, étant de service près de lui.

--Eh bien, voici la chose, dit la femme: j'ai un procès et, comme, étant une pauvre veuve, je n'ai point d'argent à donner au rapporteur, cet homme le fait traîner depuis trois ans.

--Avez-vous préparé une requête?

--Oui, monsieur; la voilà.

--Donnez-la-moi et venez demain à la même heure, je vous la rendrai apostillée par le roi.

--Et moi, dit la veuve, je n'ai que trois dindes grasses; mais, si vous faites cela, les trois dindes sont à vous.

--Revenez demain avec vos trois dindes, la bonne femme, et vous trouverez votre demande apostillée.

La veuve fut exacte au rendez-vous, mais pas plus que le roi ne le fut lui-même. Ferdinand tenait la requête, la femme tenait les trois dindes; il prit les trois dindes et la femme la requête.

Tandis que le roi tâtait les dindes pour voir si elles étaient effectivement aussi grasses que la femme l'avait dit, la bonne femme ouvrait la requête pour voir si elle était réellement apostillée.

Chacun avait tenu fidèlement sa parole; la femme s'en alla de son côté, le roi du sien.

Le roi entra dans la chambre de la reine, tenant ses trois dindes par les pattes, et, comme Marie-Caroline regardait sans y rien comprendre cette volaille qui se débattait aux mains de son mari:

--Eh bien, lui dit-il, ma chère maîtresse, vous qui dites toujours que je ne suis bon à rien, et que, si je n'étais pas né roi, je ne saurais pas gagner mon pain, cependant voilà trois dindes que l'on m'a données pour une signature!

Et il raconta toute l'aventure à la reine.

--Pauvre femme! dit celle-ci quand il eut fini son récit.

--Pourquoi, pauvre femme?

--Parce qu'elle a fait un mauvaise affaire. Croyez-vous donc que le rapporteur aura égard à votre signature?

--J'y ai bien pensé, dit Ferdinand avec un rire narquois; mais j'ai mon idée.

Et, en effet, la reine avait raison: la recommandation de son auguste époux ne fit pas le moindre effet sur le rapporteur, et le procès se continua tout aussi lentement que par le passé.

La veuve revint à Caserte, et, comme elle ne savait pas le nom de l'officier qui lui avait rendu service, elle demanda l'homme auquel elle avait donné trois dindes.

L'aventure avait fait du bruit; on prévint le roi que la plaideuse était là.

Le roi la fit entrer.

--Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il, vous venez m'annoncer que votre procès est jugé?

--Ah bien, oui! dit-elle, il faut que le roi n'ait pas grand crédit; car, lorsque j'ai remis au rapporteur la requête apostillée par Sa Majesté, il a dit: «C'est bon, c'est bon! si le roi est pressé, il fera comme les autres, il attendra.» Aussi, ajouta-t-elle, si vous êtes un homme de conscience, vous me rendrez mes trois dindes, ou, tout au moins, vous me les payerez.

Le roi se mit à rire.

--Avec la meilleure volonté du monde, dit-il, je ne puis vous les rendre; mais je puis vous les payer.

Et, prenant dans sa poche tout ce qu'il y avait de pièces d'or, il les lui donna.

--Quant à votre rapporteur, ajouta-t-il, nous sommes au 25 du mois de mars: eh bien, vous verrez qu'à la première audience d'avril, votre procès sera jugé.

En effet, lorsque le rapporteur se présenta à la fin du mois pour toucher ses appointements, il lui fut dit, de la part du roi, par le trésorier:

--Ordre de Sa Majesté de ne vous payer que quand le procès qu'il vous a fait l'honneur de vous recommander sera jugé.

Comme l'avait prévu le roi, le procès fut jugé à la première audience.

Et l'on citait sur le roi, à Naples, nombre d'aventures de ce genre, dont nous nous contenterons de rapporter deux ou trois.

Un jour qu'il chassait dans la forêt de Persano avec la même livrée que ses gardes, il rencontra une pauvre femme appuyée à un arbre et sanglotant.

Il lui adressa le premier la parole et lui demanda ce qu'elle avait.

--J'ai, répondit-elle, que je suis veuve avec sept enfants; que, pour toute fortune, j'ai un petit champ, et que ce petit champ vient d'être ravagé par les chiens et les piqueurs du roi.

Puis, avec un mouvement d'épaules et un redoublement de sanglots:

--Il est bien dur, ajouta-t-elle, d'être les sujets d'un homme qui, pour une heure de plaisir, n'hésite pas à ruiner toute une famille. Je vous demande un peu pourquoi ce butor est venu dévaster mon champ!

--Ce que vous dites là est trop juste, ma bonne femme, répondit Ferdinand; et, comme je suis au service du roi, je lui porterai vos plaintes, en supprimant, toutefois, les injures dont vous les accompagnez.

--Oh! dis-lui ce que tu voudras, continua la femme exaspérée; je n'ai rien à attendre de bon d'un pareil égoïste, et il ne peut pas maintenant me faire plus de mal qu'il ne m'en a fait.

--N'importe, dit le roi, fais-moi toujours voir le champ, afin que je juge s'il est réellement aussi dévasté que tu le dis.

La veuve le conduisit à son champ; la récolte était, en effet, foulée aux pieds des hommes, des chevaux et des chiens, et entièrement perdue.

Alors, apercevant des paysans, le roi les appela et leur dit d'estimer en conscience le dommage que la veuve avait pu éprouver.

Ils l'estimèrent vingt ducats.

Le roi fouilla dans sa poche, il en avait soixante.

--Voilà, dit-il aux deux paysans, vingt ducats que je vous donne pour votre arbitrage; quant aux quarante autres, ils sont pour cette pauvre femme. C'est bien le moins, lorsque les rois font un dégât, qu'ils payent le double de ce que payeraient de simples particuliers.

Un autre jour, une femme dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui a défendu le condamné et vient à pied à Naples pour demander la grâce de son mari. C'était chose facile que d'aborder le roi, toujours courant à pied ou à cheval par les rues de Tolède et par la rivière de Chiaïa; cette fois, malheureusement ou plutôt heureusement pour la suppliante, le roi n'était ni au palais, ni à Chiaïa, ni à Tolède; il était à Capodimonte; c'était la saison des becfigues, et son père Charles III, de cynégétique mémoire, avait fait bâtir le château, qui avait coûté plus de douze millions, dans le seul but de se trouver sur le passage de ce petit gibier si estimé des gourmands.

La pauvre femme était écrasée de fatigue, elle venait de faire cinq lieues tout courant. Elle se présenta à la porte du palais royal, et, apprenant que Ferdinand était à Capodimonte, elle demanda au chef du poste la permission d'attendre le roi; le chef du poste, touché de compassion en voyant ses larmes et en apprenant le sujet qui les faisait couler, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier par lequel le roi devait monter au palais; mais, quelle que fût la préoccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte que l'inquiétude, et, après avoir, pendant quelques heures, lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux et s'endormit.

Elle dormait à peine depuis un quart d'heure lorsque revint le roi, qui était un admirable tireur, et qui avait été, ce jour-là, plus adroit encore que d'habitude; il était donc dans une disposition d'esprit des plus bienveillantes, quand il aperçut la bonne femme qui l'attendait. On voulut la réveiller; mais le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point; il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, et, voyant le bout de sa pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement, la lut, et, ayant demandé une plume et de l'encre, il écrivit au bas: _Fortuna e duorme_, ce qui correspond à peu près à notre proverbe: _La fortune vient en dormant_, et signa: FERDINAND B.

Après quoi, il ordonna de ne réveiller la paysanne sous aucun prétexte, défendit qu'on la laissât pénétrer jusqu'à lui, veilla à ce qu'il fût sursis à l'exécution et replaça la pétition à l'endroit où il l'avait prise.

Au bout d'une demi-heure, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si le roi était rentré et apprit qu'il venait de passer devant elle, tandis qu'elle dormait.

Sa désolation fut grande! elle avait manqué l'occasion qu'elle était venue chercher de si loin et avec tant de fatigue! Elle supplia le chef du poste de lui permettre d'attendre que le roi sortit; le chef du poste répondit que la chose lui était positivement défendue; la paysanne, au désespoir, repartit pour Aversa.

Sa première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donné le conseil d'aller implorer la clémence du roi; elle lui raconta ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasion désormais introuvable; l'avocat avait des amis à la cour, il lui dit de rendre la pétition, et qu'il aviserait au moyen de la faire tenir au roi.

La femme remit à l'avocat la pétition demandée; par un mouvement machinal, celui-ci l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une grâce, et, en effet, sur les instances de l'avocat, sur la production de l'apostille du roi, et surtout grâce à l'ordre donné directement par le roi, huit jours après, le prisonnier était rendu à la liberté.

Le roi Ferdinand n'était rien moins que difficile dans la recherche de ses amours. En général, peu lui importaient le rang et l'éducation, pourvu que la femme fût jeune et belle; il avait, dans toutes les forêts où il prenait le plaisir de la chasse, de jolies petites maisons composées de quatre ou cinq pièces, très-simplement mais très-proprement meublées; il s'y arrêtait pour y déjeuner, pour y dîner, ou pour y prendre simplement quelques heures de repos. Chacune de ces petites maisons était tenue par une hôtesse, toujours choisie parmi les plus jeunes et les plus belles filles des villages voisins, et, comme il disait un jour au valet de chambre qui avait dans ses attributions celle de veiller à ce que son maître ne retrouvât pas trop souvent les mêmes visages: «Prends garde que la reine ne sache ce qui se passe ici!» le valet de chambre, qui avait son franc parler, lui répondit:

--Bon! n'ayez souci, sire: Sa Majesté la reine en fait bien d'autres, et n'y met pas tant de précautions!

--Chut! répondit le roi, il n'y a point de mal, cela croise les races.

Et, en effet, le roi, voyant que la reine se gênait si peu, avait jugé à propos de ne pas se gêner non plus à son tour, et il avait fini par fonder sa fameuse colonie de San-Leucio, à la tête de laquelle, comme nous l'avons raconté, il avait mis le cardinal Fabrizio Ruffo. Cette colonie compta jusqu'à cinq ou six cents habitants, qui, à la condition que les maris et les pères ne verraient jamais entrer le roi Ferdinand dans leur maison et n'auraient jamais la prétention de se faire ouvrir une porte qui aurait ses raisons de rester fermée, jouissaient de toute sorte de priviléges, comme, par exemple, d'être exempts du service militaire, d'avoir des tribunaux particuliers, de se marier sans avoir besoin de la permission des parents, et enfin d'être dotés directement par le roi quand ils se mariaient. Il en résulta que la population de cette autre Salente, fondée par cet autre Idoménée, devint une espèce de collection de médailles frappées directement par le roi, et où les antiquaires retrouveront encore le type bourbonien, lorsqu'il aura disparu du reste du monde.

D'après toutes les anecdotes que nous venons de raconter, il est facile de voir que le roi Ferdinand, comme l'avait parfaitement découvert son précepteur le prince de San-Nicandro n'était point naturellement cruel; seulement, sa vie, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire à l'an 1798, pouvait déjà se séparer en deux phases:

Avant la révolution française,--après la révolution française.

Avant la révolution française, c'est l'homme que nous avons vu, c'est-à-dire naïf, spirituel, porté au bien plutôt qu'au mal.

Après la révolution française, c'est l'homme que nous verrons, c'est-à-dire craintif, implacable, défiant, et porté, au contraire, plutôt au mal qu'au bien.

Dans l'espèce de portrait moral que nous venons de tracer un peu longuement peut-être, mais par des faits et non par des paroles, nous avons eu pour but de faire connaître l'étrange personnalité du roi Ferdinand: de l'esprit naturel, pas d'éducation, l'insouciance de toute gloire, l'horreur de tout danger, pas de sensibilité, pas de coeur, la luxure permanente, le parjure établi en principe, la religion du pouvoir royal poussée aussi loin que chez Louis XIV, le cynisme de la vie politique et de la vie privée mis au grand jour par le mépris profond qu'il faisait des grands seigneurs qui l'entouraient, et dans lesquels il ne voyait que des courtisans; du peuple sur lequel il marchait et dans lequel il ne voyait que des esclaves; des instincts inférieurs qui l'attiraient vers les amours grossiers, des amusements physiques qui tendaient à matérialiser incessamment le corps aux dépens de l'esprit, voilà sur quelles données il faut juger l'homme qui monta sur le trône presque aussi jeune que Louis XIV, qui mourut presque aussi vieux que lui, qui régna de 1759 à 1825, c'est-à-dire soixante-six ans, y compris sa minorité; sous les yeux duquel s'accomplit, sans qu'il sût mesurer la hauteur des événements et la profondeur des catastrophes, tout ce qui se fit de grand dans la première moitié du siècle présent et dans la dernière moitié du siècle passé. Napoléon tout entier passa dans son règne; il le vit naître et grandir, décroître et tomber; né seize ans avant lui, il le vit mourir cinq ans avant lui, et se trouva enfin, sans avoir d'autre valeur que celle d'un simple comparse royal, mêlé comme un des principaux acteurs à ce drame gigantesque qui bouleversa le monde, de Vienne à Lisbonne et du Nil à la Moskova.

Dieu le nomma Ferdinand IV, la Sicile le nomma Ferdinand III, le congrès de Vienne le nomma Ferdinand Ier, les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone.

Dieu, la Sicile et le congrès se trompèrent; un seul de ses trois noms fut vraiment populaire et lui resta c'est celui qui lui fut donné par les lazzaroni.

Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation: les Écossais ont eu ROBERT BRUCE, les Anglais ont eu HENRI VIII, les Allemands ont eu MAXIMILIEN, les Russes ont eu IVAN LE TERRIBLE, les Polonais ont eu JEAN SOBIESKI, les Espagnols ont eu CHARLES-QUING, les Français ont eu HENRI IV, les Napolitains ont eu NASONE.

XVIII

LA REINE

Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, avait quitté Vienne au mois d'avril 1768, pour venir épouser Ferdinand IV à Naples. La fleur impériale entra dans son futur royaume avec le mois du printemps; elle avait seize ans à peine, étant née en 1752; mais, fille chérie de Marie-Thérèse, elle arrivait avec un sens bien supérieur à son âge; elle était, d'ailleurs, plus qu'instruite, elle était lettrée; elle était plus qu'intelligente, elle était philosophe; il est vrai qu'à un moment donné, cet amour de la philosophie se changea en haine contre ceux qui la pratiquaient.

Elle était belle dans la complète acception du mot, et, lorsqu'elle le voulait, charmante; ses cheveux étaient d'un blond dont l'or transparaissait sous la poudre; son front était large, car les soucis du trône, de la haine et de la vengeance n'y avaient point encore creusé leurs sillons; ses yeux pouvaient le disputer en transparence à l'azur du ciel sous lequel elle venait régner; son nez droit, son menton légèrement accentué, signe de volonté absolue, lui faisaient un profil grec; elle avait le visage ovale, les lèvres humides et carminées, les dents blanches comme le plus blanc ivoire; enfin un cou, un sein et des épaules de marbre, dignes des plus belles statues retrouvées à Pompéi et à Herculanum, ou venues à Naples du musée Farnèse, complétaient ce splendide ensemble. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, ce qu'elle conservait de cette beauté, trente ans après.

Elle parlait correctement quatre langues: l'allemand d'abord, sa langue maternelle, puis le français, l'espagnol et l'italien; seulement, en parlant, et surtout quand un sentiment violent l'inspirait, elle avait un léger défaut de prononciation pareil à celui d'une personne qui parlerait avec un caillou dans la bouche; mais ses yeux brillants et mobiles, mais la netteté de ses pensées surtout avaient bientôt raison de ce léger défaut.

Elle était altière et orgueilleuse comme il convenait à la fille de Marie-Thérèse. Elle aimait le luxe, le commandement, la puissance. Quant aux autres passions qui devaient se développer en elle, elles étaient encore enfermées sous la virginale enveloppe de la fiancée de seize ans.

Elle arrivait avec ses rêves de poésie allemande, dans ce pays inconnu, _où les citrons mûrissent_, comme a dit le poète germain; elle venait habiter la contrée heureuse, la _campania felice_, où naquit le Tasse, où mourut Virgile. Ardente de coeur, poétique d'esprit, elle se promettait de cueillir d'une main au Pausilippe le laurier qui poussait sur la tombe du poëte d'Auguste, de l'autre celui qui ombrageait à Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L'époux auquel elle était fiancée avait dix ans; étant jeune et de grande race, sans doute il était beau, élégant et brave. Serait-il Euryale ou Tancrède, Nisus ou Renaud? Elle était disposée, elle, à devenir Camille ou Herminie, Clorinde ou Didon.

Elle trouva, à la place de sa fantaisie juvénile et de son rêve poétique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses mains, de gros pieds, parlant le dialecte du môle avec des gestes de lazzarone.

La première entrevue eut lieu le 12 mai à Portella, sous un pavillon de soie brodé d'or; la princesse était accompagnée de son frère Léopold, qui était chargé de la remettre aux mains de son époux. Comme Joseph II son frère, Léopold II était nourri de maximes philosophiques; il voulait introduire force réformes dans ses États, et, en effet, la Toscane se souvient qu'entre autres réformes, la peine de mort fut abolie sous son règne.

De même que Léopold était le parrain de sa soeur, Tanucci était le tuteur du roi. Au premier regard qu'échangèrent la jeune reine et le vieux ministre, ils se déplurent réciproquement. Caroline devina en lui l'ambitieuse médiocrité qui avait enlevé à son époux, en le maintenant dans son ignorance native, tous les moyens d'être un jour un grand roi, ou tout simplement même un roi. Sans doute, elle eût reconnu le génie d'un époux qui lui eût été supérieur, et, dans son admiration pour lui, elle eût probablement été alors reine soumise, épouse fidèle; il n'en fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infériorité de son époux, et, de même que sa mère avait dit à ses Hongrois: _Je suis le roi Marie-Thérèse_, elle dit aux Napolitains: _Je suis le roi Marie-Caroline_.

Ce n'était point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine, il voulait être premier ministre.

Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des augustes époux, un petit article qui s'était glissé sans que Tanucci, qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y eût attaché grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils d'État, du moment qu'elle aurait donné à son époux un héritier de la couronne.

C'était une fenêtre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples. Jusque-là, l'influence--qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, était venue de France,--Charles III étant monté sur le trône d'Espagne, venait naturellement de Madrid.

Tanucci comprit que, par cette fenêtre ouverte pour Marie-Caroline, entrait l'influence autrichienne.

Il est vrai qu'ayant donné, cinq ans seulement après son mariage, un héritier à la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'année 1774 du privilége qui lui était accordé.

En attendant, aveuglée par des illusions qu'elle s'obstinait à conserver, Marie-Caroline espéra qu'elle pourrait faire une éducation complètement nouvelle à son mari; cela lui parut d'autant plus facile que sa science à elle avait frappé Ferdinand d'étonnement. Après avoir entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes instruites de sa cour, il se frappait la tête avec stupéfaction en disant:

--La reine sait tout!

Plus tard, lorsqu'il eut vu où cette science le conduisait et combien elle le faisait dévier de la route qu'il eût voulu suivre, il ajoutait à ces mots: _La reine sait tout!_

--Et cependant elle fait plus de sottises que moi, qui ne suis qu'un âne!