La San-Felice, Tome 01

Chapter 14

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Luisa avait souvent croisé à Chiaïa et à Tolède, quand elle s'y promenait avec cette belle voiture et ces beaux chevaux que lui avait achetés son tuteur, un charmant cavalier de vingt-cinq à vingt-six ans à peine, tout à la fois le Richelieu et le Saint-Georges de Naples: c'était le frère aîné de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons fait connaissance au palais de la reine Jeanne, c'était le duc de Rocca-Romana.

Beaucoup de bruits, qui eussent été peut-être peu honorables pour un gentilhomme dans nos capitales du Nord, mais qui, à Naples, pays de moeurs faciles et de morale accommodante, ne servaient qu'à rehausser sa considération, couraient sur son compte et le faisaient un objet d'envie pour la jeunesse dorée de Naples; on disait qu'il était un des amants éphémères que le favori-ministre Acton permettait à la reine, comme Potemkine à Catherine II, à la condition que lui resterait l'amant inamovible, et que c'était la reine qui entretenait ce luxe de beaux chevaux et de nombreux serviteurs, qui n'avait pas sa source dans une fortune assez considérable pour alimenter de pareilles dépenses; mais on disait aussi que, protégé comme il l'était, le duc pouvait parvenir à tout.

Un jour, ne sachant comment s'introduire chez San-Felice, le duc de Rocca-Romana s'y présenta de la part du prince héréditaire François, dont il était grand écuyer; il était porteur du brevet de bibliothécaire de Son Altesse, espèce de sinécure que le prince offrait au mérite bien reconnu de San-Felice.

San-Felice refusa, se déclarant incapable, non pas d'être bibliothécaire, mais de se plier aux mille petits devoirs d'étiquette qu'entraîne une charge à la cour. Le lendemain, la voiture du prince s'arrêtait devant la porte de la maison du Palmier, et le prince lui-même venait renouveler au chevalier l'offre de son grand écuyer.

Il n'y avait pas moyen de refuser un tel honneur, offert par le futur héritier du royaume. San-Felice objecta seulement une difficulté momentanée et demanda que Son Altesse voulût bien remettre à six mois les effets de sa bonne volonté; ces six mois écoulés, Luisa serait ou la femme d'un autre ou la sienne: si elle était la femme d'un autre, il aurait besoin de distractions pour se consoler; si elle était la sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la cour et de la distraire elle-même.

Le prince François, homme intelligent, amoureux de la véritable science, accepta le délai, fit compliment à San-Felice sur la beauté de sa pupille et sortit.

Mais la porte fut ouverte à Rocca-Romana, qui épuisa en vain pendant trois mois près de Luisa, les trésors de son éloquence et les merveilles de sa coquetterie.

Le temps approchait qui devait décider du sort de Luisa, et Luisa, malgré toutes les séductions qui l'entouraient, persistait dans sa résolution de tenir la promesse donnée à son père; alors, San-Felice voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la séparer de la sienne, et que Luisa en fût, quoique sa femme, complétement maîtresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme primitive de cinquante mille ducats avait été placée il y avait déjà quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un état de situation. André Backer, fils aîné de Simon Backer, se présenta chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les preuves matérielles de la façon dont son père avait placé et fait valoir cet argent. Quoique Luisa ne prît point un grand intérêt à tous ces détails, San-Felice voulut qu'elle assistât à la séance; André Backer ne l'avait jamais vue de près, il fut frappé de sa merveilleuse beauté; il prit, pour revenir chez San-Felice, le prétexte de quelques papiers qui lui manquaient; il revint souvent et finit par déclarer à son client qu'il était amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se mariant, un million de la maison de son père en faisant valoir comme pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait à devenir sa femme; il pouvait en quelques années doubler, quadrupler, sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus riches de Naples, pourrait lutter d'élégance avec la plus haute aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle les effaçait déjà par sa beauté. Luisa ne se laissa aucunement éblouir par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refusé pour lui l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'élégance dans Rocca-Romana, la fortune et le luxe dans André Backer, San-Felice invita André Backer à revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais à la condition qu'il renoncerait entièrement à y revenir comme prétendant.

Enfin, le terme fixé par San-Felice lui-même étant arrivé le 14 novembre 1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en présence du prince François, qui voulut servir de témoin à son futur bibliothécaire, San-Felice et Luisa Molina furent unis à l'église de Pie-di-Grotta.

Aussitôt le mariage célébré, Luisa demanda pour première grâce à son mari de réduire la maison sur le pied où elle était auparavant, désirant continuer de vivre avec cette même simplicité où elle avait vécu pendant quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoyés, les chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme de chambre Nina, qui paraissait avoir voué un sincère attachement à sa maîtresse; on fit une pension à la vieille gouvernante, qui regrettait toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exilé qui rentre dans sa patrie.

De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois de passage à travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'était la duchesse Fusco, veuve et riche, âgée de dix ans plus qu'elle, comme nous l'avons dit, et sur laquelle la médisance la plus exercée n'avait rien trouvé à dire, sinon qu'elle blâmait peut-être un peu trop haut et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite privée de la reine.

Bientôt les deux amies furent inséparables; les deux maisons n'en avaient fait qu'une autrefois et avaient été séparées dans un partage de famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte à toute heure du jour et même de la nuit, une ancienne porte de communication qui avait été fermée lors de ce partage de famille serait rouverte; on soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un inconvénient à cette réouverture, mit lui-même les ouvriers à l'oeuvre; rien ne pouvait lui être plus agréable pour sa jeune femme qu'une amie du rang, de l'âge et de la réputation de la duchesse Fusco.

Dès lors, les deux amies furent inséparables.

Une année tout entière se passa dans la félicité la plus parfaite. Luisa atteignit sa vingt et unième année, et peut-être sa vie se serait-elle écoulée dans cette sereine placidité si quelques paroles imprudentes dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent été rapportées à la reine. Caroline ne plaisantait pas à l'endroit de la favorite: la duchesse Fusco reçut, de la part du ministre de la police, une invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres.

Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et nommée Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-là était accusée non-seulement d'avoir parlé, mais encore d'avoir écrit.

Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil était illimité; un avis émané du même ministre devait lui annoncer qu'il lui était permis de rentrer à Naples.

Elle partit pour la Basilicate, où étaient ses propriétés, laissant à Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pût veiller elle-même à ces mille soins qu'exige un mobilier élégant.

Luisa se trouva seule.

Le prince François avait pris en grande amitié son bibliothécaire, et, trouvant en lui, sous l'enveloppe d'un homme du monde, une science aussi étendue que profonde, ne pouvait plus se passer de sa société, qu'il préférait à celle de ses courtisans. Le prince François était, en effet, d'un caractère doux et timide, que la crainte rendit plus tard profondément dissimulé. Effrayé des violences politiques de sa mère, la voyant se dépopulariser de plus en plus, sentant le trône chanceler sous ses pieds, il voulait hériter de la popularité que perdait la reine en paraissant complètement étranger, opposé même à la politique suivie par le gouvernement napolitain; la science lui offrait un refuge: il se fit de son bibliothécaire un bouclier, et parut complètement absorbé dans ses travaux archéologiques, géologiques et philologiques, et cela sans perdre de vue le cours des événements journaliers, qui, selon lui, se pressaient vers une catastrophe.

Le prince François faisait donc cette habile et sourde opposition libérale que, sous les gouvernements despotiques, font toujours les héritiers de la couronne.

Sur ces entrefaites, le prince François, lui aussi, s'était marié et avait en grande pompe ramené à Naples cette jeune archiduchesse Marie-Clémentine, dont la tristesse et la pâleur faisaient, au milieu de cette cour, l'effet que fait dans un jardin une fleur de nuit, toujours prête à se fermer aux rayons du soleil.

Il avait fort invité San-Felice à amener sa femme aux fêtes qui avaient eu lieu à l'occasion de son mariage; mais Luisa, qui tenait de son amie la duchesse Fusco des détails précis sur la corruption de cette cour, avait prié son mari de la dispenser de toute apparition au palais. Son mari, qui ne demandait pas mieux que de voir sa femme préférer à tout son chaste gynécée, l'avait excusée de son mieux. L'excuse avait-elle été trouvée bonne? L'important était qu'elle eût paru bonne et eût été acceptée.

Mais, nous l'avons dit, depuis près d'un an, la duchesse Fusco était partie et Luisa s'était trouvée seule; la solitude est la mère des rêves, et Luisa seule, son mari retenu au palais, son amie envoyée en exil, Luisa s'était mise à rêver.

A quoi? Elle n'en savait rien elle-même. Ses rêves n'avaient point de corps, aucun fantôme ne les peuplait; c'étaient de douces et enivrantes langueurs, de vagues et tendres aspirations vers l'inconnu; rien ne lui manquait, elle ne désirait rien, et cependant elle sentait un vide étrange dont le siége était sinon dans son coeur, du moins déjà autour de son coeur.

Elle se disait à elle-même que son mari, qui savait toute chose, lui donnerait certainement l'explication de cet état si nouveau pour elle; mais elle ignorait pourquoi elle fut morte plutôt que de recourir à lui pour avoir des explications à ce sujet.

Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'un jour, son frère de lait Michele étant venu et lui ayant parlé de la sorcière albanaise, elle lui avait, après quelque hésitation, dit de la lui amener le lendemain, dans la soirée, son mari devant probablement être retenu une partie de la nuit à la cour par les fêtes que l'on y donnerait en l'honneur de Nelson, et pour célébrer la victoire que celui-ci avait remportée sur les Français. Nous avons vu ce qui s'était passé pendant cette soirée sur trois points différents, à l'ambassade d'Angleterre, au palais de la reine Jeanne et à la maison du Palmier; et comment, amenée dans cette maison par Michele, soit hasard, soit pénétration, soit connaissance réelle de la mystérieuse science parvenue jusqu'à nous du moyen âge sous le nom de cabale, la sorcière avait lu dans le coeur de la jeune femme et lui avait prédit le changement que la naissance prochaine des passions devait produire dans ce coeur encore si chaste et si immaculé.

L'événement, soit hasard, soit fatalité, avait suivi la prédiction. Entraînée par un sentiment irrésistible vers celui à qui sa prompte arrivée avait probablement sauvé la vie, nous l'avons vue, ayant pour la première fois un secret à elle seule, fuir la présence de son mari, faire semblant de dormir, recevoir sur son front plein de trouble le calme baiser conjugal, et, San-Felice sorti de la chambre, se relever furtivement pieds nus, l'âme pleine d'angoisse, et venir, d'un oeil inquiet, interroger la mort planant au-dessus du lit du blessé.

Laissons Luisa, le coeur tout plein des bondissantes palpitations d'un amour naissant, veiller anxieuse au chevet du moribond, et voyons ce qui se passait au conseil du roi Ferdinand le lendemain du jour où l'ambassadeur de France avait jeté aux convives de sir William Hamilton ses terribles adieux.

XVII

LE ROI

Si nous avions entrepris, au lieu du récit d'événements historiques auxquels la vérité doit donner un cachet plus profondément terrible, et qui, d'ailleurs, ont pris une place ineffaçable dans les annales du monde, si nous avions entrepris, disons-nous, d'écrire un simple roman de deux ou trois cents pages, dans le but inutile et mesquin de distraire, par une suite d'aventures plus ou moins pittoresques, d'événements plus ou moins dramatiques, sortis de notre imagination, une lectrice frivole ou un lecteur blasé, nous suivrions le principe du poète latin, et, nous hâtant vers le dénoûment, nous ferions assister immédiatement notre lecteur ou notre lectrice aux délibérations de ce conseil auquel assistait le roi Ferdinand et que présidait la reine Caroline, sans nous inquiéter de leur faire faire une connaissance plus intime avec ces deux souverains, dont nous avons indiqué la silhouette dans notre premier chapitre. Mais alors, nous en sommes certain, ce que notre récit gagnerait en rapidité, il le perdrait en intérêt; car, à notre avis, mieux on connaît les personnages que l'on voit agir, plus grande est la curiosité qu'on prend aux actions bonnes ou mauvaises qu'ils accomplissent; d'ailleurs, les personnalités étranges que nous avons à mettre en relief dans les deux héros couronnés de cette histoire ont tant de côtés bizarres, que certaines pages de notre récit deviendraient incroyables ou incompréhensibles, si nous ne nous arrêtions pas un instant pour transformer nos croquis, faits à grands traits et au fusain, en deux portraits à l'huile, modelés de notre mieux, et qui n'auront rien de commun, nous le promettons d'avance, avec ces peintures officielles de rois et de reines que les ministres de l'intérieur envoient aux chefs-lieux de département et de canton pour décorer les préfectures et les mairies.

Reprenons donc les choses, ou plutôt les individus, de plus-haut.

La mort de Ferdinand VI, arrivée en 1759, appela au trône d'Espagne son frère cadet, qui régnait à Naples et qui lui succéda sous le nom de Charles III.

Charles III avait trois fils: le premier, nommé Philippe, qui eût dû, à l'avénement au trône de son père, devenir prince des Asturies et héritier de la couronne d'Espagne, si les mauvais traitements de sa mère ne l'eussent rendu fou, ou plutôt imbécile; le second, nommé Charles, qui remplit la vacance laissée par la défaillance de son frère aîné, et qui régna sous le nom de Charles IV; enfin le troisième, nommé Ferdinand, auquel son père laissa cette couronne de Naples qu'il avait conquise à la pointe de son épée et qu'il était forcé d'abandonner.

Ce jeune prince, âgé de sept ans au moment du départ de son père pour l'Espagne, restait sous une double tutelle politique et morale. Son tuteur politique était Tanucci, régent du royaume; son tuteur moral était le prince de San-Nicandro, son précepteur.

Tanucci était un fin et rusé Florentin qui dut la place assez distinguée qu'il tient dans l'histoire, non pas à son grand mérite personnel, mais au peu de mérite des ministres qui lui succédèrent; grand par son isolement, il redescendrait à une taille ordinaire s'il avait pour point de comparaison un Colbert ou même un Louvois.

Quant au prince de San-Nicandro,--qui avait, assure-t-on, acheté à la mère de Ferdinand, à la reine Marie-Amélie[6], à cette même princesse qui avait rendu fou son fils aîné à force de mauvais traitements, le droit de faire non pas un fou, mais un ignorant de son troisième fils, et qui avait payé ce droit trente mille ducats, à ce que l'on assurait toujours,--c'était le plus riche, le plus inepte, le plus corrompu des courtisans qui fourmillaient, vers la moitié du siècle dernier, autour du trône des Deux-Siciles.

[Note 6: Inutile de dire que cette reine Marie-Amélie, quoique portant les mêmes prénoms, n'a rien de commun que la parenté avec la respectable et respectée reine Marie-Amélie, veuve du roi Louis-Philippe.]

On se demande comment un pareil homme pouvait arriver, même à force d'argent, à devenir précepteur d'un prince dont un homme aussi intelligent que Tanucci était ministre; la réponse est bien simple: Tanucci, régent du royaume, c'est-à-dire véritable roi des Deux-Siciles, n'était point fâché de prolonger cette royauté au delà de la majorité de son auguste pupille; Florentin, il avait sous les yeux l'exemple de la Florentine Catherine de Médicis, qui régna successivement sous François II, Charles IX et Henri III; or, lui ne pouvait pas manquer de régner sous ou sur Ferdinand, comme on voudra, si le prince de San-Nicandro arrivait à faire de son élève un prince aussi ignorant et aussi nul que son précepteur. Et, il faut le dire, si telles étaient les vues de Tanucci, le prince de San-Nicandro entra complétement dans ses vues: ce fut un jésuite allemand qui fut chargé d'apprendre au roi le français, que le roi ne sut jamais; et, comme on ne jugea point à propos de lui apprendre l'italien, il en résulta qu'il ne parlait encore, à l'époque de son mariage, que le patois des lazzaroni, qu'il avait appris des valets qui le servaient et des enfants du peuple qu'on laissait approcher de lui pour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de cette ignorance, lui apprit à lire et à écrire, deux choses qu'il savait à peine, et lui fit apprendre un peu d'italien, chose qu'il ne savait pas du tout; aussi, dans ses moments de bonne humeur ou de tendresse conjugale, n'appelait-il jamais Caroline que _ma chère maîtresse_, faisant ainsi allusion aux trois parties de son éducation qu'elle avait essayé de compléter.

Veut-on un exemple de l'idiotisme du prince de San-Nicandro? Cet exemple, le voici:

Un jour, le digne précepteur trouva dans les mains de Ferdinand les _Mémoires de Sully_, que le jeune prince essayait de déchiffrer, ayant entendu dire qu'il descendait de Henri IV et que Sully était ministre de Henri IV. Le livre lui fut immédiatement enlevé, et l'honnête imprudent qui lui avait prêté ce mauvais livre fut sévèrement réprimandé.

Le prince de San-Nicandro ne permettait qu'un livre, ne connaissait qu'un livre, n'avait jamais lu qu'un livre: c'était l'_Office de la Vierge_.

Et nous appuyons sur cette première éducation pour ne pas faire au roi Ferdinand plus grande qu'il n'est juste la responsabilité des actes odieux que nous allons voir s'accomplir dans le cours du récit que nous avons entrepris.

Ce premier point d'impartialité historique bien établi, voyons ce que fut cette éducation.

Ce n'était point assez pour la tranquillité de la conscience du prince de San-Nicandro que cette conviction consolante que, ne sachant rien, il ne pouvait rien apprendre à son élève; mais, afin de le maintenir dans une éternelle enfance, tout en développant, par des exercices violents, les qualités physiques dont la nature l'avait doué, il écarta de lui, homme ou livre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre lumière sur le beau, sur le bon et sur le juste.

Le roi Charles III était, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu; le prince de San-Nicandro fit tout ce qu'il put pour que, sous ce rapport du moins, le fils marchât sur les traces de son père; il remit en vigueur toutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombées en désuétude, même sous Charles III: les braconniers furent punis de la prison, des fers et même de l'estrapade; on repeupla les forêts royales de gros gibier; on multiplia les gardes, et, de peur que la chasse, plaisir fatigant, ne laissât au jeune prince, par la lassitude qui en était la suite, trop de temps libre, et que, pendant ce temps, chose peu probable mais possible, il ne lui prit le désir d'étudier, son précepteur lui donna le goût de la pêche, plaisir tranquille et bourgeois, pouvant servir de repos au plaisir violent et royal de la chasse.

Une des choses qui inquiétaient surtout le prince de San-Nicandro pour l'avenir du peuple sur lequel son élève était appelé à régner, c'est que celui-ci avait un naturel doux et bon; il était donc urgent de le corriger avant tout de ces deux défauts, auxquels, selon le prince de San-Nicandro, il fallait bien se garder de laisser prendre racine dans le coeur d'un roi.

Voici comment s'y prit le prince de San-Nicandro pour corriger le jeune prince de ce double vice:

Il savait que le frère aîné de son élève, celui qui, devenu prince des Asturies, avait suivi son père en Espagne, trouvait, pendant son séjour à Naples, un suprême plaisir à écorcher des lapins vivants.

Il essaya de donner le goût de cet amusement royal à Ferdinand; mais le pauvre enfant y montra une telle répugnance, que San-Nicandro résolut de lui inspirer seulement le désir de tuer les pauvres bêtes. Pour donner à cet exercice le charme de la difficulté vaincue, et, comme, de peur qu'il ne se blessât, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les mains d'un enfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour une cinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devant soi, on les forçait de passer par une chatière pratiquée dans une porte; le jeune prince se tenait derrière cette porte avec un bâton et les assommait ou les manquait au passage.

Un autre plaisir auquel l'élève du prince de San-Nicandro prit un goût non moins vif qu'à celui d'assommer des lapins, fut celui de berner des animaux sur des couvertures; par malheur, un jour, il eut la malencontreuse idée de berner un des chiens de chasse du roi son père, ce qui lui valut une mercuriale sévère et une défense absolue de s'adresser jamais à l'un de ces nobles quadrupèdes.

Le roi Charles III parti pour l'Espagne, le prince de San-Nicandro ne vit point d'inconvénient à laisser son élève reconquérir la liberté qu'il avait perdue, et même à l'étendre des quadrupèdes aux bipèdes. Ainsi, un jour que Ferdinand jouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui prenaient plaisir à le regarder faire des merveilles à cet exercice, un jeune homme maigre, poudré à blanc et vêtu de l'habit ecclésiastique. Le voir et céder à l'irrésistible désir de le berner fut l'affaire d'une seconde; il dit quelques mots tout bas à l'oreille d'un des laquais attendant ses ordres; le laquais courut vers le château,--la chose se passait à Portici,--en revint avec une couverture; la couverture apportée, le roi et trois joueurs se détachèrent du jeu, firent prendre par le laquais le patient désigné, le firent coucher sur la couverture qu'ils tenaient par les quatre coins, et le bernèrent au milieu des rires des assistants et des huées de la canaille.

Celui à qui cette injure fut faite était le cadet d'une noble famille florentine; il se nommait Mazzini. La honte qu'il éprouva d'avoir ainsi servi de jouet au prince et de risée à la valetaille, fut si grande, qu'il quitta Naples le jour même, se sauva à Rome, tomba malade en arrivant et mourut au bout de quelques jours.

La cour de Toscane fit ses plaintes aux cabinets de Naples et de Madrid; mais la mort d'un petit abbé cadet de famille était chose de trop peu d'importance, pour qu'il fût fait droit par le père du coupable et par le coupable lui-même.