La San-Felice, Tome 01

Chapter 12

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San-Felice voulut l'entraîner vers le perron; mais Caramanico, enfermé dans son cabinet depuis le matin jusqu'au soir, ne voulait point perdre cette occasion de respirer l'air parfumé par la forêt d'orangers, dont le feuillage métallique frissonnait au-dessus de sa tête; une douce brise venait de la mer, le ciel était pur, la lune brillait au ciel et se reflétait dans le golfe. Caramanico montra à son ami un banc adossé au tronc d'un palmier; tous deux s'assirent sur ce banc.

Caramanico resta un instant sans parler, comme s'il eût hésité à troubler le silence de toute cette nature muette; puis enfin, avec un soupir:

--Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu, peut-être pour toujours.

San-Felice tressaillit et le regarda en face; il croyait avoir mal entendu.

Le prince secoua mélancoliquement sa belle tête pâle, et, avec une profonde expression de découragement:

--Je suis las de lutter, reprit-il. Je reconnais que j'ai affaire à plus fort que moi; j'y laisserais mon honneur peut-être, ma vie à coup sûr.

--Mais la reine Caroline? demanda San-Felice.

--La reine Caroline est femme, mon ami, répondit Caramanico, par conséquent faible et mobile. Elle voit aujourd'hui par les yeux de cet intrigant irlandais qui, j'en ai bien peur, poussera l'État à sa ruine. Que le trône tombe! mais sans moi. Je ne veux pas contribuer à sa chute, je pars.

--Où vas-tu? demanda San-Felice.

--J'ai accepté l'ambassade de Londres; c'est un honorable exil. J'emmène ma femme et mes enfants, que je ne veux pas laisser exposés aux dangers de l'isolement; mais il y a une personne que je suis obligé de laisser à Naples; j'ai compté sur toi pour me remplacer près d'elle.

--Près d'elle? répéta le savant avec une espèce d'inquiétude.

--Sois tranquille, dit le prince essayant de sourire; ce n'est point une femme, c'est une enfant.

San-Felice respira.

--Oui, continua le prince, au milieu de mes tristesses, une jeune femme me consolait. Ange du ciel, elle est remontée au ciel, en me laissant un vivant souvenir d'elle, une petite fille qui vient d'atteindre sa cinquième année.

--J'écoute, dit San-Felice, j'écoute.

--Je ne puis ni la reconnaître, ni lui faire une position sociale, puisqu'elle est née pendant mon mariage; d'ailleurs, la reine ignore et doit ignorer l'existence de cette enfant.

--Où est-elle?

--A Portici. De temps en temps, je me la fais apporter; de temps en temps même, je vais la voir; j'aime beaucoup cette innocente créature, qui, j'en ai bien peur, est née dans un jour néfaste! et, m'en croiras-tu, San-Felice, il m'en coûte moins, je te le jure, de quitter mon ministère, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant; car celle-là, c'est bien l'enfant de mon amour.

--Moi aussi, dit le chevalier avec sa douce simplicité, moi aussi, Caramanico, je l'aime.

--Tant mieux! reprit le prince; car j'ai compté sur toi pour me remplacer près d'elle. Je veux, tu comprendras cela, je veux qu'elle ait une fortune indépendante. Voici, en ton nom, une police de cinquante mille ducats. Cette somme, placée par tes soins, se doublera en quatorze ou quinze ans par l'accumulation seule des intérêts; tu prendras, sur ta fortune à toi, ce qui sera nécessaire à son entretien et à son éducation, et, lors de sa majorité ou de son mariage, tu te rembourseras.

--Caramanico!

--Pardon, mon ami, dit en souriant le prince, je te demande un service; c'est à moi de faire mes conditions.

San-Felice baissa la tête.

--M'aimerais-tu moins que je ne croyais? murmura-t-il.

--Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu es non-seulement l'homme que j'aime le mieux, mais celui que j'estime le plus au monde, et la preuve, c'est que je te laisse la seule partie de mon coeur qui soit restée pure et n'ait point été brisée.

--Mon ami, dit le savant avec une certaine hésitation, je voudrais te demander une faveur, et, si ma demande ne te contrariait pas, je serais heureux que tu me l'accordasses.

--Laquelle?

--Je vis seul, sans famille, presque sans amis; je ne m'ennuie jamais, parce qu'il est impossible que l'homme s'ennuie avec le grand livre de la nature ouvert devant les yeux; j'aime toute chose en général: j'aime l'herbe qui, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rosée, comme sous un fardeau trop lourd pour elle; j'aime ces lucioles que je cherchais quand tu es arrivé; j'aime le scarabée à l'aile d'or dans laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me bâtissent une ville, mes fourmis qui me fondent une république; mais je n'aime pas une chose plus que l'autre, et je ne suis aimé tendrement par rien. S'il m'était permis de prendre ta fille avec moi, je l'aimerais plus que toute chose, je le sens, et peut-être, elle aussi, comprenant que je l'aime beaucoup, m'aimerait-elle un peu. L'air du Pausilippe est excellent; la vue que j'ai de mes fenêtres est splendide; elle aurait un grand jardin pour courir après les papillons, des fleurs à la portée de sa main, des oranges à la hauteur de ses lèvres; elle grandirait flexible comme ce palmier, dont elle aurait à la fois la grâce et la vigueur. Dis, veux-tu que ton enfant demeure avec moi, mon ami?

Caramanico le regardait les larmes aux yeux et l'approuvait d'un doux mouvement de tête.

--Et puis, continua San-Felice croyant que son ami n'était pas suffisamment convaincu, et puis un savant, ça n'a rien à faire; eh bien, je ferai son éducation, je lui apprendrai à lire et à écrire l'anglais et le français. Je sais beaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus instruit qu'on ne le croit; cela m'amuse de faire de la science, mais cela m'ennuie d'en parler. Tous ces rats de bibliothèque napolitains, tous ces académiciens d'Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompéi, ils ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parce que je ne me sers pas de grands mots et que je parle simplement des choses de la nature et de Dieu; mais ce n'est pas vrai, Caramanico; j'en sais au moins autant qu'eux et peut-être même plus qu'eux, je t'en donne ma parole d'honneur... Tu ne me réponds pas, mon ami?

--Non, je t'écoute, San-Felice, je t'écoute et je t'admire. Tu es la créature par excellence. Dieu t'a élu. Oui, tu prendras ma fille; oui, tu prendras mon enfant; oui, mon enfant t'aimera; seulement, tu lui parleras de moi tous les jours, et tu tâcheras qu'après toi, ce soit moi qu'elle aime le plus au monde.

--Oh! que tu es bon! s'écria le chevalier en essuyant ses larmes. Maintenant, tu m'as dit quelle était à Portici, n'est-ce pas? Comment reconnaîtrai-je la maison? Comment s'appelle-t-elle? Tu lui as donné un joli nom, j'espère?

--Ami, dit le prince, voici son nom et l'adresse de la femme qui prend soin d'elle, et, en même temps, l'ordre à cette femme de te regarder, moi absent, comme son véritable père... Adieu, San-Felice, dit le prince en se levant; sois fier, mon ami: tu viens de me donner le seul bonheur, la seule joie, la seule consolation qu'il me soit permis d'espérer encore.

Les deux amis s'embrassèrent comme des enfants, en pleurant comme des femmes.

Le lendemain, le prince Caramanico partait pour Londres, et la petite Luisa Molina s'installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier.

XIV

LUISA MOLINA

Le matin du jour où la petite Luisa Molina devait quitter Portici, on vit le chevalier San-Felice, ne voulant s'en rapporter à personne de ce soin si important, courir les magasins de joujoux de la rue de Tolède et y faire une collection de moutons blancs, de poupées marchant toutes seules, de polichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire croire à ceux qui connaissaient l'inutilité de ces objets pour lui-même, que le digne savant était chargé par quelque prince étranger de faire pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans sa plus complète extension. Ceux-là se fussent trompés: toute cette acquisition insolite était réservée aux plaisirs de la petite Luisa Molina.

Puis on procéda à l'emménagement. La plus belle chambre de la maison, donnant par une de ses fenêtres sur le golfe, et par l'autre sur le jardin, fut concédée aux nouvelles locataires; un de ces charmants petits lits de cuivre que l'on fabrique si élégamment à Naples, fut placé près du lit de la gouvernante, et une moustiquaire, exécutée sous les yeux et d'après les conseils du savant chevalier, et dont toutes les mesures, géométriquement prises, devaient dérouter les plus habiles combinaisons des assiégeants, fut placée sur les montants du lit, tente transparente destinée à garantir l'enfant de la piqûre des cousins.

On donna l'ordre à l'un de ces pâtres qui conduisent dans les rues de Naples des troupeaux de chèvres, qu'ils font quelquefois monter jusqu'au cinquième étage des maisons, de s'arrêter tous les matins devant la porte. On choisit dans le troupeau une chèvre blanche, la plus belle de toutes, pour donner l'étrenne de son lait à la petite Luisa, et la chèvre élue reçut, séance tenante, le nom mythologique d'Amalthée.

Après quoi, toute précaution paraissant prise au chevalier pour l'amusement, le confortable et la nutrition matérielle de l'enfant, il envoya chercher une voiture bien large et bien douce, et partit pour Portici.

La translation se fit sans accident aucun, et, trois heures après le départ de San-Felice pour Portici, la petite Luisa, prenant possession de son nouveau domicile avec cette satisfaction que fait toujours éprouver aux enfants un changement de résidence, habillait et déshabillait une poupée aussi grande qu'elle et qui possédait une garde-robe aussi variée et aussi riche que celle de la madone del Vescovato.

Pendant bien des semaines et même bien des mois, le chevalier oublia toutes les autres merveilles de la nature pour ne s'occuper que de celle qu'il avait sous les yeux; et, en effet, qu'est-ce qu'un bourgeon qui pousse, une fleur qui s'ouvre ou un fruit qui mûrit près d'un jeune cerveau qui, en se développant, donne chaque jour naissance à une idée nouvelle, en ajoutant un peu plus de clarté à l'idée éclose la veille. Ce progrès de l'intelligence de l'enfant, en raison du perfectionnement des organes, lui donnait bien quelques doutes à l'endroit de l'âme immortelle soumise au développement de ces organes, comme la fleur et le fruit de l'arbre sont soumis à la sève, tandis qu'au contraire, cette même âme que l'on a vue pour ainsi dire naître, grandir, acquérir ses facultés dans l'adolescence, en jouir dans l'âge mûr, les perd peu à peu insensiblement, mais visiblement néanmoins, au fur et à mesure que ces organes s'endurcissent et s'atrophient en vieillissant, comme les fleurs perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur à mesure que la séve tarit; mais, comme les grands esprits, le chevalier San-Felice avait toujours été quelque peu panthéiste, et même panthéiste psychologique: en faisant de Dieu l'âme universelle du monde, il regardait l'âme individuelle comme une superfluité; il la regrettait cependant, comme il regrettait de ne point avoir des ailes, ainsi que l'oiseau; mais il n'en voulait point à la nature d'avoir fait sur l'homme cette céleste économie.

Forcé d'abandonner la _continuité_ de la vie, il se réfugiait dans ses _transformations_. Les Égyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs morts bien-aimés un scarabée. Pourquoi cela? Parce que le scarabée meurt trois fois et renaît trois fois, comme la chenille.

Dieu fera-t-il, dans sa bonté infinie, moins pour l'homme qu'il ne fait pour l'insecte? Tel était le cri de ce peuple dont les nombreuses nécropoles nous ont transmis les spécimens enveloppés dans des bandelettes sacrées.

Maintenant, le chevalier San-Felice se posait cette question que je me pose et que vous vous êtes posée certainement: La chenille se souvient-elle de l'oeuf, la chrysalide se souvient-elle de la chenille, le papillon se souvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le cercle des métamorphoses, l'oeuf se souvient-il du papillon?

Hélas! ce n'est pas probable: Dieu n'a pas voulu donner à l'homme cet orgueil de se souvenir, ne l'ayant pas donné aux animaux. Du moment que l'homme se souviendrait de ce qu'il était avant d'être homme, l'homme serait immortel.

Et, pendant que le chevalier faisait toutes ces réflexions, Luisa grandissait, avait appris sans s'en douter à lire et à écrire, et faisait en français ou en anglais toutes les questions qu'elle avait à taire, le chevalier ayant signifié une fois pour toutes qu'il ne répondrait qu'aux questions faites dans l'une ou l'autre de ces langues; or, comme la petite Luisa était très-curieuse, et, par conséquent, faisait force questions, elle sut bientôt non-seulement questionner, mais répondre en français et en anglais.

Puis, sans s'en douter, elle apprenait beaucoup d'autres choses; d'astronomie, ce qu'il en faut à une femme; ainsi, par exemple: la lune semble tout particulièrement affectionner le golfe de Naples, probablement parce que, plus heureuse que la chenille, le scarabée et l'homme, elle se souvient d'avoir été autrefois la fille de Jupiter et de Latone, d'être née sur une île flottante, de s'être appelée Phébé, d'avoir été amoureuse d'Endymion, et que, coquette qu'elle est, en sa qualité de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de plus limpide miroir où se regarder que le golfe de Naples.

La lune, qu'elle appelait la lampe du ciel, préoccupait beaucoup la petite Luisa, qui, lorsque l'astre était dans son plein, voulait toujours y voir un visage, et qui, lorsqu'elle diminuait, demandait s'il y avait des rats au ciel, et si ces rats rongeaient là-haut la lune, comme un jour ils avaient rongé ici-bas le fromage.

Alors, le chevalier San-Felice, enchanté d'avoir une démonstration scientifique à faire à un enfant, et voulant la lui faire claire et à la portée de son âge, s'amusait à exécuter lui-même un modèle en grand de notre système planétaire; il lui montrait la lune, notre satellite, quarante-neuf fois plus petite que la terre; il lui faisait accomplir autour de notre monde, en une minute, le périple qu'elle accomplit en vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes, et la révolution qu'elle accomplit sur elle en même temps; il lui montrait que, dans ce périple, elle se rapproche et s'éloigne alternativement de nous, que le point le plus éloigné de son orbite s'appelle l'_apogée_ et qu'alors elle est à quatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notre globe; que son point le plus rapproché s'appelle le _périgée_ et n'en est éloigné que de quatre-vingt mille soixante-dix-sept lieues, il lui expliquait que la lune, comme la terre, n'étant lumineuse que parce qu'elle réfléchit les rayons du soleil, nous n'en pouvons apercevoir que la partie éclairée par le soleil et non celle sur laquelle la terre projette son ombre: de là vient que nous la voyons sous différentes phases; il lui affirmait que ce visage qu'elle s'obstinait à voir lorsque la lune était dans son plein n'était autre chose que les accidents du terrain lunaire, le creux de ses vallons où s'épaissit l'ombre et la saillie de ses montagnes qui reflète la lumière; il lui faisait même observer, sur un grand plan de notre satellite que l'on venait de faire à l'observatoire de Naples, que ce qu'elle prenait pour le menton de la lune n'était qu'un volcan qui avait autrefois, il y avait des milliers d'années, jeté des feux comme en jetait le Vésuve et s'était éteint comme le Vésuve s'éteindra un jour. L'enfant comprenait mal à la première démonstration; elle insistait, et, à la seconde ou à la troisième démonstration, le jour se faisait dans son esprit.

Un matin qu'on avait acheté du tripoli pour remettre à neuf son joli petit lit de cuivre, Luisa vit le chevalier très-occupé à regarder au microscope cette poussière rougeâtre; elle s'approcha de lui sur la pointe du pied et lui demanda:

--Que regardes-tu là, bon ami San-Felice?

--Et quand je pense, répondit le chevalier se parlant à lui-même, bien que répondant à Luisa, quand je pense qu'il faudrait cent quatre-vingt-sept millions de ces infusoires pour peser un grain!

--Cent quatre-vingt-sept millions de quoi? demanda la petite fille.

Cette fois, la démonstration était grave; le chevalier prit l'enfant sur ses genoux et lui dit:

--La terre, petite Luisa, n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire tapissée de gazon, couverte de fleurs, ombragée par des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Avant d'être habitée par l'homme et les animaux que tu vois, elle a été couverte d'eau d'abord, puis de grandes fougères, puis de palmiers gigantesques. De même que les maisons n'ont pas poussé toutes seules et qu'on est forcé de les bâtir, Dieu, le grand architecte des mondes, a été forcé de bâtir la terre. Eh bien, comme on bâtit les maisons avec des pierres, de la chaux, du plâtre, du sable et des tuiles, Dieu a bâti la terre d'éléments divers, et un de ces éléments se compose d'animalcules imperceptibles, ayant des coquilles comme les huîtres et des carapaces comme les tortues. A eux seuls, ils ont fourni les masses de cette grande chaîne de montagnes du Pérou qu'on appelle les Cordillères; les Apennins de l'Italie centrale, dont tu vois d'ici les dernières cimes, sont formés de leurs débris, et ce sont les fragments impalpables de leurs écailles qui font reluire ce cuivre en le polissant.

Et il lui montrait son lit, que frottait le domestique.

Un autre jour, en voyant un bel arbre de corail que venait d'apporter au chevalier un pêcheur de Torre-del-Greco, l'enfant demanda pourquoi le corail avait des branches et pas de feuilles.

Le chevalier lui expliqua alors que le corail n'était pas une végétation naturelle, comme elle le croyait, mais une composition animale. Il lui raconta, à son grand étonnement, que des milliers de polypes cacticifères se réunissaient pour composer, avec la chaux dont ils vivent et que la violence des vagues arrache aux rochers, ces branches folles d'abord, que sucent et broutent les poissons, et qui, se raffermissant peu à peu, se colorent de ce vif et charmant incarnat auquel les poëtes comparent les lèvres de la femme; il lui apprit qu'un petit animal, qu'il promit de lui faire voir au microscope, et que l'on nomme le _vermet_, construit, en remplissant le vide que laissent entre eux les madrépores et les coraux, un trottoir autour de la Sicile, tandis que d'autres animalcules, les _tubiporés_, entre autres, construisent dans l'Océanie des îles de trente lieues de tour, qu'ils relient entre elles par des bancs de récifs qui finiront un jour par arrêter les flottes et intercepter la navigation.

D'après ce que nous venons de raconter, on peut se faire une idée de l'éducation que reçut de son infatigable et savant instituteur la petite Luisa Molina; elle eut ainsi, mise à la portée des progrès successifs de son intelligence, l'explication, claire, nette et précise, de toutes les choses explicables, de sorte qu'elle ne garda dans son cerveau aucune de ces notions troubles et vagues qui inquiètent l'imagination des adolescents.

Et, selon que l'avait promis San-Felice à son ami, elle grandit forte et flexible, comme le palmier au pied duquel, la plupart du temps, toutes ces démonstrations lui étaient faites.

Le chevalier San-Felice était en correspondance suivie avec le prince Caramanico; deux fois par mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa, qui, de son côté, à chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots pour son père.

Vers 1790, le prince Caramanico passa de l'ambassade de Londres à celle de Paris; mais, lorsque Toulon fut livré aux Anglais par les royalistes, et que le gouvernement des Deux-Siciles, sans se déclarer pourtant l'allié de M. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico, trop loyal pour accepter la position qui lui était faite, demanda son rappel; ce rappel, Acton ne le voulait à aucun prix; il le fit nommer vice-roi de Sicile, en remplacement du marquis Caraccioli, qui venait de mourir.

Il se rendit à son poste sans passer par Naples.

L'intelligence supérieure et la bonté naturelle du prince Caramanico, appliquées au gouvernement de ce beau pays qu'on appelle la Sicile, y produisirent bientôt des miracles, et cela juste au moment où, poussée par la funeste influence d'Acton et de Caroline sur une pente contraire, Naples marchait à grands pas au précipice, voyait gorger ses prisons des citoyens les plus illustres, entendait la junte d'État réclamer les lois de torture, abolies depuis le moyen âge, et assistait à l'exécution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani, c'est-à-dire de trois enfants.

Aussi, les Napolitains, comparant les terreurs au milieu desquelles ils vivaient, les lois de proscription et de mort suspendues sur leurs têtes, au bonheur des Siciliens et aux lois protectrices et paternelles qui les régissaient, n'osant accuser la reine que tout bas, accusaient tout haut Acton, rejetant tout sur le compte de l'étranger et ne cachant pas leur désir que, de même qu'Acton avait autrefois remplacé Caramanico, Caramanico le remplaçât aujourd'hui.

On disait plus: on disait que la reine, dans un doux souvenir de son premier amour, secondait les voeux des Napolitains, et, que, si elle n'était retenue par une fausse honte, elle se déclarerait, elle aussi, pour Caramanico.

Ces bruits prenaient une consistance qui eût pu faire croire qu'il y avait un peuple à Naples et que ce peuple avait une voix, lorsqu'un jour le chevalier San-Felice reçut de son ami une lettre conçue en ces termes:

«Ami,

»Je ne sais ce qui m'arrive, mais, depuis dix jours, mes cheveux blanchissent et tombent, mes dents tremblent dans leurs gencives et se détachent de leurs alvéoles; une langueur invincible, un abattement suprême m'ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitôt cette lettre reçue, et tâche d'arriver avant que je sois mort.

»Ton Giuseppe.»

Ceci se passait vers la fin de 1795; Luisa avait dix-neuf ans, et, depuis quatorze ans, n'avait pas vu son père; elle se rappelait son amour, mais non pas sa personne; la mémoire de son coeur avait été plus fidèle que celle de ses yeux.

San-Felice ne lui révéla point d'abord toute la vérité: il lui dit seulement que son père souffrant désirait la voir; puis il courut au môle pour y chercher un moyen de transport. Par bonheur, un de ces bâtiments légers que l'on appelle _speronare_, après avoir amené des passagers à Naples, allait retourner à vide en Sicile; le chevalier le loua pour un mois afin de n'avoir point à s'inquiéter du retour, et, le même jour, il partit avec Luisa.

Tout favorisa ce triste voyage: le temps fut beau, le vent fut propice; au bout de trois jours, on jetait l'ancre dans le port de Palerme.

Au premier pas que le chevalier et Luisa firent dans la ville, il leur sembla qu'ils entraient dans une nécropole; une atmosphère de tristesse était répandue dans les rues, un voile de deuil semblait envelopper la cité qui s'est elle-même appelée _l'Heureuse_.

Le passage leur fut barré par une procession; on portait à la cathédrale la châsse de Sainte-Rosalie.

Ils passèrent devant une église; elle était tendue de noir et on y disait les prières des agonisants.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier à un homme qui entrait à l'église, et pourquoi tous les Palermitains ont-ils l'air si désespéré?

--Vous n'êtes pas Sicilien? demanda l'homme.

--Non, je suis Napolitain et j'arrive de Naples.

--Il y a que notre père se meurt, dit le Sicilien.

Et, comme l'église était trop pleine de monde pour qu'il pût y entrer, l'homme s'agenouilla sur les degrés et dit tout haut en se frappant la poitrine:

--Sainte mère de Dieu! offre ma vie à ton divin fils, si la vie d'un pauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi bien-aimé.

--Oh! s'écria Luisa, entends-tu, bon ami? c'est pour mon père qu'on prie, c'est mon père qui se meurt... Courons! courons!

XV

LE PÈRE ET LA FILLE.

Cinq minutes après, le chevalier San-Felice et Luisa étaient à la porte du vieux palais de Roger, situé à l'extrémité de la ville opposée au port.