La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers
Part 5
Et toi, Photine, Toi, toujours, lentement, les siècles te verront Descendre le sentier, ta cruche sur ton front. Lorsqu'on évoquera ma figure lointaine, Toujours la Madeleine ou la Samaritaine, La femme de Sichem ou bien de Magdala, Toujours une de vous, près de moi, sera là!... Et ce sera ta gloire encor que l'on confonde Parfois ta tresse rousse avec sa tresse blonde.
LE PRÊTRE.
Soit! C'est le Fils de Dieu! J'y veux bien consentir! Mais notre Temple, alors, il va le rebâtir?
JÉSUS.
Non!
LE PRÊTRE.
Mais tu vas nommer des prêtres.
JÉSUS.
Pas encore.
LE PRÊTRE.
Un grand-prêtre du moins!
JÉSUS.
Non.
LE PRÊTRE.
Tu veux qu'on t'honore Toi-même de ce titre?
JÉSUS.
Oh! non.
LE PRÊTRE.
Mais cependant On pourrait embellir ta robe, en la brodant!
JÉSUS.
Non.
LE PRÊTRE.
Et tu n'auras pas l'insigne aux feux multiples,
(Montrant sa poitrine.)
Les douze pierres, là?
JÉSUS.
J'ai mes douze disciples.
UN JEUNE HOMME.
Quel temple élirons-nous, pourtant, nous qui l'aimons?
PHOTINE.
La berge en fleur des lacs, le versant bleu des monts!
UN AUTRE.
Quel trône prendra-t-il pour parler, ce Monarque?
PHOTINE.
La margelle d'un puits, la planche d'une barque.
LE PRÊTRE.
Mais pour plaire au Seigneur?...
JÉSUS.
L'acte seul plaît à Dieu!
LE PRÊTRE.
Mais enfin on priera tout de même?
JÉSUS.
Très peu. --N'imitez pas ceux-là qui trouvent excellentes Leurs prières sans fin, monotones et lentes: Car ils sont une meule et ne sont pas un luth! Ils partent pour prier, mais, oublieux du but, Ils s'endorment bientôt au rythme des formules, Comme les cavaliers au pas berceur des mules! Priez dans le secret. Ne priez pas longtemps. C'est être des grossiers qu'être des insistants. La meilleure prière est la plus clandestine. Priez... comme j'appris à prier à Photine.
(En parlant, de sa main qui pèse doucement sur l'épaule de Photine il la fait agenouiller.)
Oui, d'où que vous soyez, de Sichem, de Sion, Quand vous voudrez prier, sans ostentation, Sans inutiles cris, sans vaine mélopée, Sans qu'avec votre front la terre soit frappée, Et sans plus vous tourner, pour plaire à l'Élohim, Ni vers Jérusalem, ni vers le Garizim, Puisque c'est en tous lieux qu'est le Père Suprême...
PHOTINE.
Mais en fermant les yeux, tout bas, presque en vous-même, Puisque c'est là surtout qu'il est à tout moment, Quand vous voudrez prier, dites tout simplement: «Père que nous avons dans les cieux, que l'on fête Ton Nom; qu'advienne ton Royaume; que soit faite Ta Volonté sur terre ainsi que dans le ciel; Notre pain, aujourd'hui, supra-substantiel, Donne-le-nous; acquitte-nous des dettes nôtres, Comme envers nous, des leurs, nous acquittons les autres; Ne laisse pas nos coeurs tentés être en péril; Mais nous libère du Malin.»
LA FOULE.
Ainsi soit-il!
Rideau.