La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers

Part 4

Chapter 43,671 wordsPublic domain

Seigneur, Seigneur, les malheureux, écoute-les! --De quel royaume avez-vous cru que je parlais? Quoi! vous vous occupez de César, de l'Empire? Comprenez donc un peu ce qu'on a voulu dire! Vous qui serez les éternels Samaritains, Ne pensez qu'au seul vrai royaume, qu'aux destins Du royaume secret dont aucune province Ne vous sera jamais prise par aucun prince!... Puisqu'il faut tôt ou tard que vous soyez mangés, Que vous importe que les fauves soient changés, Et que celui, vers vous, dans l'ombre, qui se traîne, Ce soit le renard juif ou la louve romaine?... Ah! sans savoir le nom du maître de hasard, Donnez avec dédain ce qu'on doit à César!

TOUS.

Oui! mais...

UN HOMME.

Mais le royaume?

PHOTINE.

Il n'est pas de ce monde; Car ce n'est pas un roi, c'est un Dieu qui le fonde!

UN AUTRE.

Où le connaîtrons-nous, ce royaume irréel?

PHOTINE.

Un peu d'abord en vous, puis tout à fait au ciel!

PLUSIEURS.

En nous?

PHOTINE, allant de l'un à l'autre.

La graine est là, d'où monte l'arbre immense! Vous n'avez qu'à vouloir, et le règne commence! Pour tous! pour tous! Un peu d'amour, un peu de foi, Et vous verrez quel beau royaume!... Toi,--toi,--toi!-- Toi, tu souffriras moins, maigre tailleur de pierres; Car, dans le noir du masque abritant tes paupières, Tes yeux posséderont quelques brins de lueur Des gerbes de clartés futures!... Ciseleur, Tes doigts se sentiront rafraîchis par les ailes Des petits chérubins d'argent que tu cisèles!... Toi, qui pour lambrisser les alcôves, scias Les cèdres, les cyprès et les acacias, Tu béniras les trous au mur de ton échoppe Parce qu'il y frissonne une touffe d'hysope!... Vous plaindrez ceux pour qui vous tissez, tisserands, Et vous, passementiers, plus vous coudrez de rangs D'inutiles galons aux frivoles étoffes, Et plus vous sourirez, comme des philosophes! Chacun trouvera joie à son humble métier. Tu verniras l'argile avec amour, potier! Pâtres, vous soignerez plus gaîment vos abeilles. Vous sifflerez, vanniers, en tressant vos corbeilles!

LE PRÊTRE.

Mais ce n'est qu'un espoir, le royaume des cieux!

PHOTINE.

Qu'est-ce que vous avez à proposer de mieux?

CRIS DE TOUS.

Oui!... Suivons-la!... Le Christ!... Peut-être!... Le Royaume!... Prenons des instruments!... Chantons!... Oui, tous!... Un psaume!

UN MARCHAND, à Photine.

Oh! moi, j'y vais sans croire, en curieux, pour voir!

PHOTINE.

Viens quand même!

AZRIEL.

J'y vais, par ennui, sans espoir, Pour agir!...

PHOTINE.

Viens quand même!

UN JEUNE HOMME.

Et moi, c'est toi que j'aime! Si je te suis, c'est pour ta beauté!

PHOTINE.

Viens quand même! Suivez tous, en cueillant des branches d'oliviers. Peu m'importe pourquoi, pourvu que vous suiviez!

LE PRÊTRE.

Eh bien! j'y vais aussi! Cet homme va peut-être Fonder un nouveau culte et me nommer grand-prêtre!

PHOTINE.

Marchons en entonnant le psaume à l'Éternel, Et prenez au verset: «_Chantons sur le nébel..._»

TOUTE LA FOULE, dans un immense cri d'enthousiasme.

_Chantons sur le nébel dont le long manche s'orne De nacre, de corail et d'or, Sur le nébel, sur le kinnor, Et chantons sur la flûte encor Et sur la trompette de corne!..._

(La foule s'engouffre, derrière Photine, sous la haute porte et le psaume va rouler au loin dans la campagne.)

_Qu'en l'honneur de Celui qui vient juger les temps Danse toute la Terre et tous ses habitants!... Toute la Mer... et tout..._

Rideau.

TROISIÈME TABLEAU

Salvator Mundi

On revoit le Puits de Jacob. Jésus est assis sur la margelle. Le soleil se couchera tout à l'heure. Le Ciel est jaune, avec du rose.

Les Disciples sont groupés un peu loin du Maître. Ils achèvent le repas frugal qu'ils sont parvenus à réaliser avec leurs vagues achats. Assis, ou couchés sur le ventre, ils font cercle, par terre, autour d'un petit feu qui s'éteint et dont monte, bien droit dans l'air calme, un fil bleu. Ils chuchotent, et parfois regardent Jésus, à la dérobée. Ils ne sont pas contents. Jésus rêve.

SCÈNE PREMIÈRE

JÉSUS, LES DISCIPLES

PIERRE, à voix basse, avec indignation.

A cette femme!...

ANDRÉ, de même.

Il lui parlait!

JACQUES, de même.

Il lui parlait!

PIERRE.

Je n'oserai jamais le blâmer... Mais il est Parfois, avouons-le, d'une imprudence étrange.

ANDRÉ.

Et pourquoi jeûne-t-il, quand tout le monde mange?

PIERRE.

C'est pour nous étonner qu'il n'aura pas mangé!

JÉSUS.

Ce n'est pas pour cela, Pierre.

JEAN.

Il nous entend.

PIERRE.

J'ai Parlé trop haut.

NATHANAËL, plus bas.

Pourquoi jeûner?

PIERRE, de même.

Je me figure Que c'est pour nous prouver qu'il vit sans nourriture!

JÉSUS.

Je me nourris d'un mets que vous ne savez pas.

PIERRE, baissant la voix.

Quelqu'un a dû venir lui porter un repas.

JEAN.

Les Anges peuvent le servir, sans qu'on les voie!

JÉSUS.

Faire la volonté de Celui qui m'envoie, --Voilà cet aliment secret qui me nourrit.

PIERRE, plus bas encore, avec humeur.

C'est pour faire cette volonté que l'on prit Par ce chemin!...

JEAN.

Mais pour gagner la Galilée...

PIERRE.

Il aurait mieux valu passer par la vallée De Sâron!...

NATHANAËL.

Certe, ou par la plaine du Jourdain!

ANDRÉ.

Mais par la Samarie!... Horreur! Tâtez ce pain! C'est du granit!

(Il le lance loin de lui.)

Maudite ville!

PIERRE.

Est-ce la peine D'aller chez ceux qui sont ignorants, pleins de haine, Endurcis, et que la souffrance rend mauvais?

JÉSUS.

C'est chez ceux-là qu'il faut aller, et que je vais.

JEAN.

Parlons plus bas.

JACQUES.

C'est son idée. Il sera cause Qu'on nous massacrera.

JEAN.

Mais lui-même s'expose.

PIERRE.

A quoi cela sert-il? Qu'est-il venu chercher? Que fait-il sur ce puits? A qui veut-il prêcher? Il n'a trouvé pour l'écouter que cette femme. Vous savez que jamais, certes, je ne le blâme; Mais, s'il voulait gagner ce peuple, il aurait dû Se faire un partisan digne d'être entendu!

JACQUES.

Des mains pures pourront seules semer l'Idée.

PIERRE.

Mais une courtisane!

JACQUES.

On l'aura lapidée Dès qu'elle aura paru, pour prêcher, sur son toit!...

PIERRE.

Si j'avais à gagner une ville, moi!...

JACQUES.

Toi?

PIERRE.

Je me renseignerais. J'irais voir les notables, Le prêtre à son autel, les changeurs à leurs tables. Chacun vous sert selon l'importance qu'il a. Je convaincrais une âme importante. Voilà Comment je m'y prendrais, moi, pour prendre une ville.

ANDRÉ, secouant la tête.

Parler à cette femme était bien inutile.

PIERRE.

Il semble quelquefois railler, en vérité. Songez qu'il a choisi la dernière cité Du dernier peuple et, dans la cité tout entière, Une femme et, parmi les femmes, la dernière!

JÉSUS.

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers!

PIERRE.

Il entend tout; c'est bon, je garde le silence.

(Il se lève, et va regarder un champ de blé.--Silence.)

JÉSUS.

Non!

JACQUES.

A quoi dis-tu: «Non?»

JÉSUS.

A ce que Pierre pense.

PIERRE, se retournant, étonné.

Seigneur!...

JEAN, criant tout à coup.

Je meurs de soif!

ANDRÉ.

Oui, c'est un jeu cruel Des païens! Ils ont mis dans le riz trop de sel!

NATHANAËL.

Comment boire?

ANDRÉ.

On n'a rien pour puiser!

JEAN.

Cette femme A bien laissé...

JACQUES.

Quoi donc?

JEAN.

Sa cruche!

PIERRE.

Son infâme Cruche? C'est un objet de scandale et d'effroi! N'y portez pas les mains!

JEAN, les deux mains sur la cruche.

Elle a le ventre froid. Et j'ai bien soif.

PIERRE.

Je ne boirais pour rien au monde Cette eau nauséabonde!...

JEAN.

Elle est nauséabonde?

PIERRE.

Doublement! car le goût du vice est dans cette eau, Et de l'impiété!

JEAN.

Tant pis! J'ai trop soif!

(Il boit.)

Ho!...

NATHANAËL.

Eh bien?

JEAN, lui passant la cruche.

Goûte!

NATHANAËL, après avoir goûté.

Ho!...

ANDRÉ.

Quoi?

NATHANAËL, même jeu.

Goûte!...

ANDRÉ, même jeu.

Ho!...

JACQUES.

Qu'est-ce?

ANDRÉ.

Goûte!

JACQUES.

Quelle perle divine est dans cette eau dissoute?...

NATHANAËL.

C'est du miel!

ANDRÉ.

Non! des fleurs!

JEAN.

On pleure, en y goûtant!

PIERRE.

Qu'a-t-elle donc laissé dans sa cruche en partant?...

JÉSUS.

Elle a laissé dans cette cruche Le souci du coeur insensé, L'orgueil cruel d'être une embûche Vivante et rose; elle a laissé

Ses péchés lourds, ses rêves pires, Ses bonheurs bavards et méchants, La frivolité de ses rires, L'inconscience de ses chants,

Ses soupirs pour d'indignes causes, Tout le mal de son âme, tout!...

PIERRE.

Et ce sont ces mauvaises choses Qui donnent à l'eau ce bon goût?

JÉSUS.

Le goût que vous trouvez à l'eau de cette cruche, Ne l'attribuez pas à des pleurs blonds de ruche, A des pleurs blancs de lys broyés; Ce goût,--avec en moins la saveur infinie!-- C'est celui que je trouve aux fautes d'une vie Qu'on vient d'oublier à mes pieds!

PIERRE, buvant à son tour.

Par quels mots exprimer une fraîcheur pareille?... Ma lèvre entend ta voix que buvait mon oreille!

(Reposant la cruche.)

Mais tout à l'heure, là, lorsque tu m'as dit non, Devant ce champ, à quoi rêvais-je?

JÉSUS.

A la moisson. Tu rêvais, comparant ce champ à ma pensée, Au triste et long sommeil de la graine lancée.

PIERRE.

Oui, quatre mois encore avant que sous les cieux La moisson...

JÉSUS.

J'ai dit non.

PIERRE.

Pourquoi?

JÉSUS.

Levez les yeux!

PIERRE.

Pourquoi, Seigneur?

JÉSUS.

Levez les yeux. La moisson brille. On a semé pour vous, prenez votre faucille! Autre le laboureur, autre le moissonneur; Et cependant il faut toujours que le bonheur --Oui, car cette injustice est bonne!--soit le même Pour celui qui moissonne et pour celui qui sème. Afin de moissonner vous êtes envoyés; Mais d'autres ont semé. Leurs blés sont mûrs. Voyez!

PIERRE.

On croit voir, en effet, là-bas, sous le ciel rouge, Les champs blanchir pour la moisson!...

JEAN.

Leur blancheur bouge!

LA FOULE, au loin.

_... Sur le nébel... sur le kinnor..._

NATHANAËL.

Et l'on entend...

PIERRE.

Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant?...

(Tous ont grimpé sur le talus et regardent au loin.)

ANDRÉ.

C'est la ville qui vient!

JEAN.

Blanche, elle coule toute Par le trou noir que fait la porte à haute voûte!...

PIERRE.

On croirait qu'invisible une puissante main, Pressant ses murs, la fait jaillir sur le chemin!...

LA FOULE.

_... Et chantons sur la flûte encor!..._

PIERRE.

Et, toute fière, Quelle est donc celle-là qui marche la première?

JÉSUS, assis, immobile, sur le puits.

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers.

LA FOULE, se rapprochant.

_... Qu'en l'honneur de celui qui vient!..._

JEAN.

Écoute, écoute!...

PIERRE.

Maître, daigneras-tu me pardonner mon doute?

LA FOULE, se rapprochant.

_... Danse toute la Terre et tous ses habitants!..._

JEAN.

Oh! lève-toi! Viens voir!

NATHANAËL.

Les prés sont éclatants!

PIERRE.

Mais où donc ont-ils pu trouver toutes ces roses?

JACQUES.

Viens les voir!

JÉSUS.

Je les vois.

PIERRE.

Tes paupières sont closes!

JÉSUS.

Je les vois dans mon coeur venir depuis longtemps!

LA FOULE, toujours plus près.

_... Toute la Mer et tout ce qu'il y a dedans..._

ANDRÉ.

Ils approchent!

LA VOIX DE PHOTINE, chantant tout près.

_... Que les monts cessent d'être inertes, Et que les fleuves transportés, Sortant de leurs grands lits leurs bras de tous côtés, Applaudissent de leurs mains vertes!_

PIERRE.

Et cette voix qui monte!...

JÉSUS.

Ah! Photine, est-ce toi?

PHOTINE, paraissant en haut du talus, haletante, échevelée, couverte de fleurs cueillies en courant, les yeux splendides.

Oui, Seigneur, et la ville entière est avec moi!...

Elle a été précédée d'une course éperdue d'enfants qui dégringolent de toutes parts les sentiers, se laissent glisser au bas des talus en agitant des rameaux d'oliviers. Et elle est suivie par la foule qui envahit la scène, se précipite vers Jésus, en criant. Jésus se lève. La foule s'arrête brusquement; plus un cri.

SCÈNE II

LES MÊMES, TOUS LES SAMARITAINS

JÉSUS.

Photine!...

PHOTINE, hors d'elle.

Ils viennent tous! Une foule ravie! --Je ne sais plus ce que j'ai dit; ils m'ont suivie! J'ai couru. J'ai perdu mes bracelets. Je ris. N'est-ce pas que tous les lépreux seront guéris? Si tu nous avais vus!... Voici des jeunes filles!... Voici des gueux avec des fleurs à leurs béquilles!... Tout le long du chemin nous chantions, nous courions, Et nous aurions bravé tous les centurions! --Tiens, j'ai cueilli pour toi cette rose de haie...-- Approche-toi, vieil homme, il touchera ta plaie!... --Les enfants précédaient le cortège en dansant. Et tu vois, tiens, tu vois, j'ai mis mes mains en sang Tellement j'ai cassé pour eux de branches vertes!... --Ah! toutes les maisons de Sichem sont désertes! Le premier qui voulut partir, c'est ce petit... Ce jeune homme ne croyait pas, quand il partit, Et rien qu'en nous suivant il a perdu son doute: Oui, l'effort seulement de s'être mis en route!... --Les marchands ne pensaient qu'à leur marché perdu! Le prêtre a raisonné. Mais moi, j'ai répondu. Et je sentais que je parlais avec ton Verbe!... Ah! je respire avec bonheur l'odeur de l'herbe! Je ne reconnais plus ma voix dans l'air du soir!... Oh! les marchands, il ne faut pas leur en vouloir! Les femmes ont été tout de suite très bonnes. Je ris. Je suis heureuse. Il faudra que tu donnes Ton grand manteau de laine à baiser. Nous venons T'adorer.--Approchez!--Je te dirai leurs noms. Toi qui vois tout, tu vois que toutes sont venues, Et tu les reconnais sans les avoir connues. Celle-ci, c'est Thamar, celle-ci, Penninah. Il arrive des gens encore. Il y en a Dans tous les prés voisins. La foule est très nombreuse. J'étouffe un peu. Je vais pleurer. Je suis heureuse.

JÉSUS.

Tu m'as conquis la ville.

PHOTINE.

Oh! non! toi seul frappas Les coups. Si la victoire est grande, ce n'est pas Que, prophétesse prise entre les filles folles, Je me sois employée à porter tes paroles Là-bas! Mais c'est que toi, divin Silencieux, Tu regardais d'ici la ville, et que tes yeux Mettaient autour des murs un invisible siège!... Seul vainqueur dont la robe encore soit de neige, Tendre ennemi, beau guerrier pur, blanc conquérant, Je ne t'ai pas conquis la ville! Elle se rend. Ta servante ne peut t'avoir prêté main-forte!... Humble, je ne suis rien dans tout ceci: j'apporte Les clefs... Mais oui, c'est tout. J'apporte,--et ne suis rien!-- Les clefs de tous ces coeurs sur le coussin du mien!

UN HOMME.

Pareil au mufle énorme et roux qu'une lionne Penche sur un agneau dont la blancheur l'étonne, La ville monstrueuse autour de toi se tait!

UN AUTRE.

La foule qui criait et qui se révoltait, Elle est là, qui retient son souffle...

UNE FEMME.

Et, bouche bée, T'écoute...

PHOTINE.

On entendrait voler un scarabée...

UNE FEMME.

Parle-nous, fais-nous boire aux célestes viviers!...

PHOTINE.

Regarde comme tous les rameaux d'oliviers Tremblent dans tous les doigts sans qu'il y ait de brise.

AZRIEL.

Qu'est cet homme pour que son silence suffise A me faire vibrer comme une aile, et frémir!... Mon âme feignait donc seulement de dormir?

UN HOMME.

Nous sommes ce vil peuple ignorant, idolâtre, Dont les Juifs t'ont parlé!...

JÉSUS.

Je suis votre bon pâtre.

UN AUTRE.

Nous sommes les moutons maigres, méchants, maudits, Du troupeau triste et noir!...

JÉSUS.

Vous êtes mes brebis. --Une ouaille ne peut pas m'être moins chérie Parce qu'elle est de telle ou telle bergerie. J'irai dans tous les prés faire entendre ma voix; J'abattrai doucement les clôtures de bois; Dans l'herbe tomberont les piquets et les planches, Jusqu'à ce qu'il n'y ait, brebis noires et blanches Se rassemblant sous ma houlette au poids léger, Plus qu'une bergerie au monde, et qu'un berger.

UN JEUNE HOMME.

Il me semble que sa parole me baptise!

UNE FEMME.

Touche mes pleurs.

UNE AUTRE.

Bénis mon petit.

UN VIEILLARD.

Qu'on me dise Que mon heure est venue, à présent je suis prêt!

UNE JEUNE FILLE.

Oh! je n'espérais pas qu'il me regarderait!

UN HOMME.

Comme sa tête avec indulgence est penchée!

UNE FEMME, s'avançant et se prosternant.

Je m'étais, jusqu'ici, dans la foule cachée: J'avais peur que ton oeil sévère me jugeât!...

JÉSUS.

J'ai relevé la femme adultère, déjà.

UN MARCHAND.

Me pardonneras-tu, fouetteur de mes semblables, D'avoir trop négligé les trésors véritables Pour chercher à gagner les trésors du moment?...

JÉSUS.

J'ai chassé les vendeurs du temple seulement.

L'IVROGNE.

Me pardonneras-tu, prophète de l'eau vive, De n'avoir pas aimé de façon exclusive L'eau pure que ton Père à boire nous donna?...

JÉSUS, souriant.

Je l'ai changée en vin aux noces de Cana.

LE PRÊTRE.

Peut-il donc être Christ, celui qui se fait suivre Par la fille de joie et l'homme qui s'enivre?

JÉSUS, avec colère.

Je répondrai, maudit!...

(A ce moment des enfants se mettent à chanter et à danser.)

PIERRE, sévèrement, à une femme.

Emmenez ces enfants!

JÉSUS, brusquement apaisé.

Pourquoi les emmener? Mais je vous le défends! Quoi! parce qu'ils chantaient une ronde enfantine? Laissez venir à moi les tout petits... Photine, Amène-moi ces deux qui, tout effarouchés, Se cachent dans les plis de ta robe.

PHOTINE, aux enfants.

Approchez!

LE PRÊTRE.

Tu ne me réponds pas?

JÉSUS.

Ma réponse s'apprête.

PHOTINE.

Vous voyez ce seigneur? C'est un très grand prophète, Celui qu'on attendait, dont on parlait toujours. Il ne fait pas manger les enfants par les ours Comme on dit que faisait le prophète Élisée, Mais il pose les mains sur leur tête frisée.

JÉSUS.

Oh! les beaux yeux tout neufs!--Ayez donc de tels yeux Vous serez sûrs d'entrer au royaume des Cieux.

(Aux enfants.)

Voulez-vous répéter--je défends qu'on les gronde!-- Les mots que vous chantiez en nouant votre ronde?

UN ENFANT.

_Quand nous avons joué De joyeux airs dansants, Vous n'avez pas dansé._

UN AUTRE.

_Quand nous avons joué De tristes airs pleurants, Vous n'avez pas pleuré._

JÉSUS.

Pierre, c'est bien à tort que ton sourcil se fronce: Leur petite chanson me fournit ma réponse. Ne raille-t-elle pas les hommes de ce temps Qui, quoi qu'on fasse, hélas! ne sont jamais contents? Jean-Baptiste est venu, rude, plein de querelles, Seul, noir, vêtu de peaux, nourri de sauterelles, Et brûlant le pêcheur, d'avance, avec ses yeux. Vous avez dit de lui: «C'est un fou furieux!» Jésus vient, mange, boit, sourit, pardonne vite, Et vous dites de lui: «Mais c'est un Sybarite!» Race d'ingratitude et d'incrédulité, J'allais peut-être!... Mais ces enfants ont chanté, Et leur chanson fut la meilleure repartie, Et de leur bouche encor la Sagesse est sortie.

UN MARCHAND.

Celui-ci, qui vous aime et qui vous parle ainsi, Est vraiment le Sauveur du monde!

UN HOMME, criant.

Celui-ci Est vraiment le Sauveur du monde!

PHOTINE.

Il donne envie De mourir!

AZRIEL.

Je sais donc que faire de ma vie!

UN JEUNE HOMME.

Son doigt m'écrit dans l'âme en lettres de lueur!

UN AUTRE.

Il vient de se former de son coeur à mon coeur Un pont délicieux dont je sens trembler l'arche!...

UN HOMME, guidé par Photine près de Jésus.

Je suis aveugle.

JÉSUS.

Vois!

UN AUTRE, porté par des serviteurs.

Je suis infirme.

JÉSUS.

Marche!

LA FOULE.

Miracle!...

JÉSUS, à un autre.

Et toi, vieillard, parle!

LE VIEILLARD.

J'étais muet!

UN HOMME, s'avançant.

J'avais un coeur qui plus jamais ne remuait. Mais déjà j'ai failli pleurer, là, tout à l'heure, Et puis je n'ai pas pu... C'est difficile.

JÉSUS.

Pleure.

PIERRE.

Que nous sommes heureux de te voir faire ainsi Des miracles, Seigneur!

JÉSUS.

Vous en ferez aussi.

ANDRÉ.

Qui? Nous?

JÉSUS.

Il faudra bien qu'un jour je vous envoie!... Alors, vous en ferez.

PIERRE.

Nous-mêmes?... Quelle joie!

JÉSUS.

Ce n'est pas de cela qu'il faut être joyeux, Mais de ce que vos noms sont inscrits dans les Cieux!

PHOTINE.

Il fera nuit après la blancheur de ton geste! Ne nous rends pas trop vite à l'ombre triste! Reste!

Reste, Seigneur, il faut un peu Nous évangéliser encore. Quoi! Notre hôte est le Fils de Dieu Et repart, demain, à l'aurore?

UNE VIEILLE.

Il faut, dans ma maison venir Te reposer de tes fatigues. Tu ne peux pourtant pas partir Sans avoir goûté de nos figues!

UNE COURTISANE.

Reste, et parle! Ce sont des fleurs Que sur nos têtes tu secoues!... Je remplacerai par des pleurs Les chaînettes d'or de mes joues.

UNE FEMME.

Pour quand tu rentreras, brisé D'avoir visité les malades, J'ai du vin aromatisé Avec le jus de mes grenades.

PHOTINE.

Tendrement on respectera Tes habitudes familières. Toute la ville se taira Pendant tes heures de prières!

UNE FEMME.

A l'heure où les voix dans le soir Montent étranges et plus fortes, Tu viendras un moment t'asseoir Sur le pas de toutes les portes!

UNE JEUNE FILLE.

Ton grand manteau blanc glissera; Mais, comme les brises sont fraîches, Une de nous le retiendra... Sans t'interrompre, si tu prêches!

PHOTINE.

Et tu sentiras, tout le temps Que tu parleras à nos âmes, Sous tes mains des cheveux d'enfants, Sur tes pieds des cheveux de femmes.

(Chacune, en parlant, est venue s'agenouiller devant Jésus et a laissé tomber sa branche d'olivier ou son thyrse de fleurs. Sur les derniers mots de Photine, elles s'inclinent toutes, et répandent leurs chevelures.)

JÉSUS.

Je resterai deux jours, c'est tout ce que je puis. Deux jours je veux chez vous me reposer.

UNE FEMME.

Et puis Tu reprendras ta route aux fatigues sublimes!

PHOTINE.

Et lorsqu'en t'éloignant tu fouleras les cimes De ces Monts d'Ephraïm qui mordent notre ciel, Tout au bout du manteau fleuri de Jizréel, Tes yeux distingueront sur la montagne, en face, --Comme un petit troupeau qui, par moments, s'efface Et dont la synagogue est le berger peu net,-- Quelque chose de clair qui sera Nazareth!

JÉSUS.

Ville dont mon enfance a couru les ruelles, Tu me seras cruelle entre les plus cruelles. Tu n'écouteras pas mon discours tout entier, Et tu diras: «Mais c'est le fils du charpentier!...» Ainsi ce sont les miens qui me seront contraires, Et je trouve en pleurant, quand je cherche des frères, --Symbole attendrissant de mes futurs destins,-- Mes frères les meilleurs chez les Samaritains!... Mais il est dit qu'en son pays nul n'est prophète! --Et que la volonté de mon Père soit faite!

CRIS DE TOUS.

Hosannah! Gloire au Christ!... Viens dans la ville!... Viens!

JÉSUS.

Ai-je eu tort de venir, Pierre, chez ces païens?

PHOTINE, montrant le crépuscule.

Le soir tombe. Elle veut mourir, cette journée. Mais elle ne peut pas. Pour toujours elle est née. Quand l'olivier sera de la poussière, avec Le figuier, quand le puits de Jacob sera sec, Toujours, sortant du val, passant mont et colline, L'Eau Vive inondera le monde!

JÉSUS.