La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers

Part 1

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Edmond ROSTAND

LA SAMARITAINE

ÉVANGILE EN TROIS TABLEAUX, EN VERS _Représenté pour la première fois, à Paris, sur le THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE le Mercredi saint (14 avril 1897)._

PARIS LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1897 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Les Musardises, poésies. (_Épuisé._)

Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers (THÉÂTRE-FRANÇAIS), _couronné par l'Académie française_.

La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers (RENAISSANCE).

Pour la Grèce, poème.

5879.--L.-Imprimeries réunies, 2, rue Mignon.--Paris.

_Je remercie Mme Sarah-Bernhardt, qui fut une flamme et une prière; la Directrice de son Théâtre, à laquelle, somptueusement, elle prêta son goût; M. Brémont, dont la tendresse fut infinie à cause de sa mesure; toute cette jeune et fiévreuse Compagnie désormais unique au monde pour exprimer l'âme d'une foule; M. Gabriel Pierné, qui écrivit une musique mystérieuse; le public de Paris, dont l'empressement, l'émotion, l'intelligent frémissement aux intentions les plus furtives, viennent une fois encore de rassurer les poètes; la Critique, qui m'aida noblement._

JÉSUS M. BRÉMONT. PHOTINE Mme SARAH BERNHARDT. LES TROIS OMBRES MM. LAROCHE, BELLE, TESTE.

PIERRE MM. LEFRANÇAIS. JEAN BRÛLÉ. JACQUES ANGELO. ANDRÉ DARA. NATHANAËL JOURDA. BARTHÉLEMY NYSM. JUDAS STEBLER.

AZRIEL MM. DENEUBOURG. LE CENTURION LAROCHE. LE PRÊTRE RIPERT. UN PÂTRE BELLE. UN MARCHAND CHAMEROY. UN AUTRE LACROIX. LE SCHOËR DARJOU. JEUNES HOMMES TESTE, COLAS, GUIRAUD, ADAM. LES ANCIENS BERTHAUD, MAGNIN, ETC.

JEUNES FILLES Mmes BERTHILDE, DEVERGER, THÉVENARD, BUSSAC, ETC. FEMMES CANTI, LABADY, BOULANGER, DRION, ETC. COURTISANES RICHARD, DEGOURNAY, YVES ROLAND. ENFANTS FERNAND, GEORGES.

DISCIPLES, SOLDATS ROMAINS, MARCHANDS, ARTISANS.

TOUT LE PEUPLE SAMARITAIN.

LA SAMARITAINE

PREMIER TABLEAU

Le Puits de Jacob

A l'intersection des deux grandes routes qui vont, l'une vers la Mésopotamie, l'autre vers la Grande Mer, le Puits de Jacob, non loin de la ville de Sichem, en Samarie.

Vaste citerne oblongue. Margelle basse sur laquelle on peut s'asseoir. Une voûte de pierre à moitié ruinée arrondit encore une arche au-dessus de ce puits. Rustique manivelle de bois non écorcé qui fait monter et descendre la corde où l'on suspend les urnes.

Un vaste figuier sauvage étire horizontalement ses branches. Il y a là aussi un de ces oliviers dont la pâleur est en Samarie plus argentée qu'ailleurs. Et quelques térébinthes, plus loin, et de sveltes silhouettes de cyprès.

Le fond de la scène est un talus de verdure poudreuse sur lequel sont posées les routes comme une fourche blanche; un sentier sinueux en descend vers le puits, et, derrière ce talus, la vallée de Sichem est bleue.

Le Mont Ébal et le Mont Garizim ferment l'horizon; le Garizim élève vers le ciel les ruines d'un temple; dans le creux qui sépare les deux monts, Sichem éparpille les cubes clairs de ses maisons.

Tel apparaîtra le décor, tout à l'heure, quand se lèvera le jour. Mais, quand le rideau s'ouvre, il fait nuit encore. Belle obscurité transparente. Toutes les étoiles. Debout sur les pierres du puits, dans le noir plus noir de la voûte, un très grand fantôme dont la barbe est celle d'un centenaire, s'appuie, tout blanc, sur un bâton. Un second fantôme, aussi grand, aussi blanc, est immobile sur une marche. Un troisième, pareil aux deux premiers, avec la même barbe, le même bâton de pasteur, avance mystérieusement.

SCÈNE PREMIÈRE

LES OMBRES

PREMIÈRE OMBRE, glissant vers le puits.

Poussé par la brise des nuits, Et vagabond jusqu'à l'aurore, Je viens pour des uns que j'ignore, Comme un fantôme que je suis. D'une sandale non sonore Je viens, je glisse et je m'enfuis... Mais, ô Jéhovah que j'adore! Quelle est cette grande ombre encore Qui se tient debout près du puits?

DEUXIÈME OMBRE, à la première.

Barbe blanche dans la nuit brune, Es-tu d'un vivant de jadis? Sors-tu du Schéol, oasis Où l'on dort sur des prés sans lys, Où l'on va sous un ciel sans lune? N'es-tu qu'une ombre?

PREMIÈRE OMBRE.

J'en suis une!

DEUXIÈME OMBRE.

Je reconnais ta voix, mon fils.

PREMIÈRE OMBRE.

Mais un spectre encor, sur la pierre, Se dresse, de blancheurs vêtu!...

(A la troisième ombre.)

Ombre immobile, m'entends-tu?

TROISIÈME OMBRE.

Je reconnais ta voix, mon père.

DEUXIÈME OMBRE.

C'est l'enfant plus pieux que Job, Qui se tient debout sur la marche!

TROISIÈME OMBRE.

C'est le Père!

PREMIÈRE OMBRE.

Le Patriarche!

TROISIÈME OMBRE.

Abraham!

DEUXIÈME OMBRE.

Isaac!

PREMIÈRE OMBRE.

Jacob!...

JACOB.

Pour quelles sublimes alertes Retrouvent-ils, nos pieds inertes, La douce fermeté du sol?

ISAAC.

C'est pour de grandes choses, certes, Qu'un ange noir aux ailes vertes A laissé, ce soir, entr'ouvertes Les portes pâles du Schéol!

JACOB, à Abraham.

Quelles espérances sont nées? Dis-nous, toi, ce qui souleva, Ce soir, nos ombres étonnées! Tu dois savoir les destinées: Tes cent soixante-dix années T'ont mis plus près de Jéhovah!

ABRAHAM, à Isaac.

Pourquoi baises-tu la poussière De la route, pieusement?

ISAAC.

Je me sens contraint de le faire Par un obscur pressentiment!

ABRAHAM, à Jacob.

Pourquoi baises-tu la margelle Du puits que tu creusas ici?

JACOB.

Une force surnaturelle M'oblige à l'adorer ainsi!... --Toi-même, pourquoi, ce silence, Si tendrement le respirer?

ABRAHAM.

Je baise dans cet air, d'avance, La Voix qui le fera vibrer!

ISAAC.

Une voix, dis-tu, Patriarche?

ABRAHAM.

Il vient, il vient, il est en marche, Et tenez-le pour assuré; Car ce soir, au Schéol farouche, Quand j'ai passé près de sa couche, En mettant un doigt sur sa bouche, Moïse me l'a murmuré!

JACOB, se prosternant avec Isaac.

Nos coeurs, tout bas, chantent des psaumes!

ABRAHAM.

Bien avant que sur l'or des chaumes Ne retombe le bleu des nuits, Ce seront, là même où je suis, Des soupirs plus doux que des baumes, Des mots plus grands que des royaumes!... Voilà pourquoi nos trois fantômes Viennent errer près de ce puits.

JACOB, à Isaac.

Est-il possible, sur la terre, Qu'entre tous les puits des humains Le Seigneur ait choisi, mon Père, Pour je ne sais quel grand mystère, Celui que creusèrent mes mains?

ISAAC.

Mon fils, que ton ombre soit fière! C'est toi l'ouvrier qu'il voulut Pour creuser le puits de salut Où le blême avenir va boire; Et c'est si beau, que l'honneur seul D'être ton père ou ton aïeul Fait qu'on sent soudain son linceul Se draper en manteau de gloire!

(A ce moment le théâtre se remplit d'ombres.)

JACOB.

Mais voici tous ceux qui, depuis Que ma main plus jamais ne puise, Sont venus puiser à ce puits!... Une ombre, et puis une ombre, et puis Une longue file indécise D'ombres, qui, lente, a sinué, Pour venir, saintement éprise, Baiser cette margelle grise! Toute la Tombe a remué: Je vois Joseph et Josué.

ABRAHAM.

Ombres dont tressaillent ces routes, Tombez à genoux, toutes, toutes, Devant la Citerne d'amour!...

(Une lueur à l'Orient.)

Mais voici que déjà le jour A doré la ville et sa tour... Nos formes vont être dissoutes!

JACOB.

Et bientôt il ne restera Des trois ombres qui furent là Que trois blancheurs diminuées, Trois grandes barbes voltigeant, Puis trois petits flocons d'argent Qui fondront comme trois buées!...

ISAAC.

Une foule vient du lointain: C'est le peuple samaritain Qui, dans le secret du matin, Vient s'entretenir de ses craintes.

ABRAHAM.

Ce sont les hommes de Sichem Qui viennent éclater en plaintes Et parler, sous les térébinthes, De leurs haines jamais éteintes Contre Rome et Jérusalem!

JACOB.

Disparaissons à leur approche!... Et vous, choses, témoins rêvants, Terre aux souvenirs émouvants, Ciel dont les astres sont savants, Monts sur lesquels à chaque roche La robe du Passé s'accroche, Et toi, puits que creusa ma pioche, Vous qui venez d'ouïr, fervents, Comment, lorsque déjà les vents Propagent les pas arrivants D'un second Moïse plus tendre, Comment les morts savent l'attendre, Maintenant, vous allez entendre Comment l'attendent les vivants!

(Ils s'évanouissent et, dans les premières clartés, entrent les Samaritains.)

SCÈNE II

LE PRÊTRE, AZRIEL, JEUNES GENS, VIEILLARDS, MARCHANDS, ETC.

Ils viennent, avec une lenteur de deuil, s'arrêter devant le puits, et ils se lamentent.

UN HOMME.

Voici le puits, avec sa margelle et sa marche, Que creusa dans ce champ le très saint patriarche Jacob, fils d'Isaac, fils d'Abraham, lequel Fut un sage, versé dans les choses du Ciel.

UN AUTRE.

Tristesse de Lia, dans ces fleurs, tu nous restes!

UN AUTRE.

Cette poussière aima les ombres de tes gestes, Rachel!

UN AUTRE.

Ce mont sentit s'arrêter sur son flanc L'Arche que les porteurs posèrent, en soufflant!

UN AUTRE.

Le jour ou la piété d'Abraham fut sans bornes, Ce buisson accrocha le bélier par ses cornes!

UN AUTRE.

Ce long parfum, parfois, qu'apporte un souffle bref, Vient des brûle-parfums du tombeau de Joseph!

UN VIEILLARD.

Dans ce sol, Josué planta les douze stèles!

AUTRE VIEILLARD.

Cet air est composé d'haleines immortelles!

UN JEUNE HOMME.

La lumière est dorée avec la gloire, ici!...

LE PRÊTRE.

Et c'est pourquoi l'endroit me semble bien choisi, Principaux de Sichem, hommes de Samarie, Pour y venir parler des maux de la patrie.

UN HOMME, se tournant vers les ruines qui surmontent le Garizim. Tous l'imitent en se prosternant.

Temple du Garizim dont la destruction Fit trembler de bonheur le temple de Sion, Pour tes ruines encor les Juifs ont de la haine!

UN AUTRE.

Ils voient toujours en nous la secte couthéenne!

UN AUTRE.

Au culte du vrai Dieu sont par nous mélangés Des cultes, disent-ils, d'Élohim étrangers, D'idoles plus ou moins grotesques ou farouches, Soukkoth-Bénoth, Tharthaq!...

UN AUTRE.

Et Zéboub, dieu des mouches!

PREMIER VIEILLARD.

Mensonges! car nous seuls gardons le culte juif!

DEUXIÈME VIEILLARD.

Oui, nous seuls conservons le texte primitif, Le Pentateuque vrai, dans un étui de cuivre!

LE PRÊTRE.

Au seuil du tabernacle il fut transcrit, ce Livre, Sur la peau d'un mouton, scrupuleusement, par Abischouah...

PREMIER VIEILLARD.

Lequel descend d'Eléazar, Fils d'Aaron...

LE DEUXIÈME.

Lequel est frère de Moïse.

UN JEUNE HOMME.

Pourquoi donc est-ce nous, les purs, que l'on méprise?

UN AUTRE.

Nous sommes accueillis par le dégoût public Comme des scorpions sortant d'un basilic.

LE PRÊTRE.

Nous n'avons qu'un taudis pour célébrer le culte.

PREMIER VIEILLARD.

Le Romain nous pressure et le Juif nous insulte.

UN HOMME.

Le bon Pharisien doit se laver les mains, S'il a dans nos sentiers cueilli de nos jasmins!

UN AUTRE.

Et trois fois il remplit d'eau lustrale les marbres, Pour effacer sur lui l'ombre d'un de nos arbres!

UN JEUNE HOMME.

C'est trop souffrir!

UN AUTRE.

D'ailleurs, pendant que nous souffrons, L'aile de l'aigle des Césars bat sur nos fronts!

UN AUTRE.

C'est trop! Révoltons-nous!

UN HOMME.

Non! cultivons nos vignes!

PREMIER VIEILLARD, à celui qui vient de parler.

Vivre dans cette honte, alors, tu t'y résignes?

L'HOMME.

Mais...

PREMIER VIEILLARD.

Tu n'as pas des sursauts d'âme, quelquefois?

L'HOMME.

Je tâche d'oublier nos malheurs!

PREMIER VIEILLARD.

Et tu bois!

L'HOMME.

Pourquoi le mont Ébal a-t-il donc sur ses pentes Tous ces jolis murs clairs pleins de vignes grimpantes? Je tâche d'oublier. Je fais comme Noé. Les païens m'ont appris un beau mot: «Evohé!»

AZRIEL, qui est resté jusque-là silencieux et languissant.

Il a raison. La lutte est impossible.

PREMIER VIEILLARD.

Certe, Lutter est dur. Il est plus doux de vivre, inerte, Entre des bras fleuris et souples. Toi, mon fils, Qui savais t'indigner si grandement jadis! Suivre cette Photine; être aimé le sixième! Car elle eut cinq amants jusqu'à ce jour...

AZRIEL.

Je l'aime. --Et puis je ne sais plus où me prendre. Je crois Impossible la reconquête de nos droits! Qu'un homme passe, un vrai, je suis prêt à le suivre. En attendant,

(Montrant l'ivrogne.)

je fais comme lui: je m'enivre. Lui, c'est un vin léger qui le rend oublieux. Moi, c'est le vin plus fort des lèvres et des yeux!

PREMIER VIEILLARD.

On se rassemble, et c'est toujours la même chose: Nul ne propose rien!

UN MARCHAND.

Mais si!... Moi!... Je propose De flatter les Romains! Gagnons-les peu à peu. Après, contre les Juifs, on verra si l'on peut...

UN HOMME, sortant violemment de la foule.

Toi, tu crains le désordre où le commerce crève! L'ordre brutal te plaît. Tu l'aimes, le bon glaive! Et, tant qu'il gardera ton or de son tranchant, Tu tendras à son plat tes épaules, marchand!

LE MARCHAND.

Mais...

L'HOMME.

Tais-toi! Moi, je suis pour agir tout de suite! La révolte! Imitons Judas le Gaulonite! Ne payons plus l'impôt, et refusons tout net Les dîmes sur le sel, le cumin ou l'aneth!

LE PRÊTRE.

Oui, voler! violer! mettre à profit l'émeute!... Assez! On te connaît, et les chiens de ta meute! Je propose ceci, moi: rassembler l'argent Qu'il faut pour rebâtir le temple; c'est urgent! Les Juifs ne pourront pas empêcher cet outrage À leur gloire, et Caïphe en périra de rage! Nous serons bien vengés quand sur le Garizim Nous fêterons, mieux qu'eux, la fête des Purim! Rebâtissez le temple, amis; faites renaître Un culte somptueux,--et nommez un grand-prêtre, Et qu'on entende encor vers le ciel étoilé Retentir les clairons en argent martelé!

LE MARCHAND.

Sous la patte moelleuse, on sent passer la griffe! Qui sera ce grand-prêtre exaspérant Caïphe? Toi! Tu voudrais porter l'éphod de lin retors, La robe violette étincelante d'ors Où la grenade alterne avec une clochette, Et que ce soit le peuple, encor, qui te l'achète!

LE PRÊTRE.

Silence, vil marchand! Retourne à ton comptoir!

L'HOMME, qui a parlé avant le marchand.

Le prêtre est plein de fiel parce qu'on a su voir Dans son coeur.

LE PRÊTRE.

Dans le tien n'ai-je pas vu, sicaire?

L'HOMME.

Hypocrite!

LE PRÊTRE.

Voleur!

PREMIER VIEILLARD, se voilant la face.

Hélas! quelle misère!

AZRIEL.

Quand je te le disais, qu'il n'y a plus d'espoir! L'excuse, la voilà, tiens, de mon nonchaloir: Tous par leurs intérêts ont la vue obscurcie! C'est fini. Ce pays se meurt.

UNE VOIX, dans la foule.

Et le Messie?

TOUS.

Quoi?... Que dit-il?

UN PÂTRE, s'avançant.

J'ai dit: «Et le Messie?»

LE PRÊTRE.

Ah... bien!

LE PÂTRE.

Vous en parlez de moins en moins! Est-ce qu'il vient?

LE PRÊTRE, souriant.

Mais oui, oui!

LE PÂTRE.

L'Ha-Schaab que dit la prophétie?...

LE PRÊTRE.

Mais oui, certainement, il viendra, le Messie! Nous, les prêtres, alors, nous serons prévenus, Et nous vous préviendrons tout de suite.

(A d'autres prêtres qui l'entourent.)

Ingénus! Après tant de délais, ils l'espèrent encore!

LE PÂTRE.

Quand viendra-t-il?

LE PRÊTRE.

Ah! mais... bientôt,--si l'on implore Le Seigneur par beaucoup de sacrifices.

LE PÂTRE.

Bien. Vous affirmez toujours, mais vous ne savez rien! Que sera ce Messie?

UN JEUNE HOMME.

Un guerrier!

LE PRÊTRE.

Un pontife!

PREMIER VIEILLARD.

Sur la nue, il viendra!

AUTRE JEUNE HOMME.

Non! Sur un hippogriffe!

UN AUTRE.

Il y aura deux Christs!

UN AUTRE.

Un seul!

VOIX DIVERSES.

Un!--Deux!--Oui!--Non!

UN HOMME.

Mais le Christ est déjà venu!

PLUSIEURS.

Quel est son nom?

UN JEUNE HOMME.

Judas le Gaulonite!...

UN AUTRE.

Erreur! Jean le Baptiste!

LE PRÊTRE.

Le Christ sera joyeux et fort!

UN VIEILLARD.

Il sera triste Et faible!

UN JEUNE HOMME.

Il viendra si...

LE MARCHAND.

C'est faux! Il viendra, mais...

LE PÂTRE.

(Pendant qu'il parle, sur le chemin, en haut du talus, Jésus paraît avec ses disciples.)

Ah! vous ne croyez plus au Christ; car désormais Votre croyance en lui n'est plus, âmes perverses, Qu'un vain prétexte à de stériles controverses!... Or moi, je vous apprends qu'il vient. L'esprit subtil Ne voit plus; le coeur voit. Il vient! Que sera-t-il? Ce que dit le marchand ou ce que dit le prêtre? Je ne sais. Il sera ce qu'il lui plaira d'être! Et de quel droit, d'ailleurs, vous assemblant exprès, O les représentants de vos seuls intérêts, Lorsque nous espérons la fin de nos souffrances, Venez-vous discuter, ici, nos espérances? Je vous apprends qu'il vient! que les Samaritains, Les vrais, qui sont la foule obscure, en sont certains, Et qu'il va balayer d'un souffle de colère, Comme le vent, l'épi resté vide sur l'aire, Votre inutilité bavarde et votre orgueil! Il approche; il est là; nous le sentons au seuil Des temps; et nous saurons, sans vous, le reconnaître!

LE PRÊTRE.

A quoi donc?

LE PÂTRE.

Je ne sais, à son regard, peut-être, Au son de sa parole, au geste de sa main...

JÉSUS, en haut du talus, désignant au loin la ville.

Homme, est-ce là Sichem?

LE PÂTRE, se retournant.

Passez votre chemin!

SCÈNE III

LES MÊMES, JÉSUS ET SES DISCIPLES

LE PÂTRE.

Des Juifs! Ce sont des Juifs!

CRIS DE TOUS.

Des païens!--Qu'on les chasse!

LE PRÊTRE.

Non, du mépris!

LE MARCHAND.

Cédons, avec dégoût, la place!

AZRIEL.

Moi, je reste.

UN JEUNE HOMME.

Pourquoi?

AZRIEL.

Photine doit ici Venir puiser de l'eau.

LE JEUNE HOMME.

Non. Viens. Proteste aussi En t'éloignant.

UN AUTRE.

Emmenons-le!

PIERRE, aux Samaritains qui s'éloignent.

Quoi, sans réponses Vous nous laissez?

ANDRÉ.

Nous avons faim...

UN SAMARITAIN.

Mangez des ronces!

L'IVROGNE.

Si vous désirez mieux, ce sera très cher, car On écorche les Juifs à Sichem...

PIERRE, insolemment.

A Sichar!

UN VIEILLARD.

O ma ville, ce sobriquet te déshonore!

UN JEUNE HOMME.

Prenez garde! On pourrait un jour aller encore Souiller votre vieux temple avec des ossements!

PIERRE, indigné.

Oh!

LE PRÊTRE, entraînant le jeune homme.

Laissons-les.

UN SAMARITAIN, avant de sortir, se retournant.

Leur temple offense Dieu!

(Ils sortent.)

PIERRE.

Tu mens!

(Criant à la cantonade.)

Il n'existe qu'un temple au monde...

LA VOIX D'UN SAMARITAIN, au loin.

C'est le nôtre!

(Éclats de rire.)

SCÈNE IV

JÉSUS, LES DISCIPLES

PIERRE, descendant.

Maudit soit ce pays! Que la peste s'y vautre! Et que la sauterelle y tombe, avec son bruit!

JACQUES, de même.

Que la nielle sur l'arbre abolisse le fruit, Ou que le ver l'attaque au fond de la réserve!

ANDRÉ, de même.

Et que la femme avorte et que l'homme s'énerve! Qu'ils connaissent toutes les soifs, toutes les faims! Que tous leurs ennemis viennent sur leurs confins, Et qu'il ne reste rien de leurs villes rasées!

PIERRE.

Que jamais, jamais plus, sous les bonnes rosées, Vous ne vous incliniez et vous ne murmuriez, Citronniers, amandiers, grenadiers et mûriers! Que jamais plus sous les fruits lourds l'arbre ne crie!...

JÉSUS.

Les bénédictions de Dieu sur Samarie!

(Il descend.)

PIERRE.

Quoi, Rabbi? Mais ces mots de toi, que je retins: «Évitez les Gentils et les Samaritains. Ne prêchez qu'aux brebis d'Israël!...»

ANDRÉ.

Oui, toi-même Tu paraissais haïr ces païens!

JÉSUS.

Je les aime.

PIERRE.

Je te les entendis cependant prononcer, Ces paroles. Pourquoi?

JÉSUS.

C'était pour commencer. Vous n'aviez pas encore assez large poitrine Et je ne pouvais toute y loger ma doctrine. Si je vous avais dit d'aimer jusqu'aux Gentils, Vous vous seriez scandalisés, mes chers petits. Pouvais-je sans danger, dans votre ombre première, Faire entrer brusquement tout mon flot de lumière? A vous, faibles, verser d'un coup tout mon vin fort? Non, certes, et c'est pourquoi j'étais prudent d'abord: Je filtrais le rayon, je mesurais la dose, Je n'osais tout livrer. Mais voici l'heure. J'ose.

ANDRÉ.

Quoi! de n'être pas Juif, cela n'empêche rien.

JÉSUS.

Élisée a guéri Nahaman le Syrien.

PIERRE.

Quoi! nous devons aimer ces gens de Samarie?

JÉSUS.

Et vous les aimerez, puisque je vous en prie.

PIERRE.

Que nous demandes-tu, Rabbi?

JÉSUS.

D'être parfaits. On se sent allégé quand on porte mon faix. Portez-le. Chérissez le prochain.

PIERRE.

Ce qu'on nomme Le prochain, est-ce donc un vil païen?

JÉSUS.

Un homme, Qui de Jérusalem allait à Jéricho, Rencontra des voleurs. On le frappe, on le blesse, Ses cris demeurent sans écho Et, le croyant mort, on le laisse. Il n'est plus qu'une plaie, il gît; Le sang fuit de son corps comme le vin d'une outre... Passe un prêtre. Il voit là ce corps, ce sol rougi: Il passe outre. Passe un lévite. Il voit cet oeil où meurt le jour: Il passe outre, à son tour. Passe un Samaritain. Il voit la pauvre tête: Il s'arrête. Il saute de sa mule; il s'empresse; en versant Du baume mêlé d'huile, il étanche le sang; Il prend doucement sous l'aisselle L'agonisant, Puis il le monte sur sa selle, Le porte à l'abri, le descend, Le fait coucher, le veille encore, Et le lendemain à l'aurore, Ayant mandé les hôteliers Et leur ayant donné d'avance Deux deniers, Il leur dit: «Je m'en vais. Mais, pendant mon absence, Qu'on en prenne soin, qu'on le panse; A mon retour, je compte bien Payer le surplus de dépense.» Et puis il s'en va, ce païen! --Voulez-vous maintenant me dire, en conscience, Du malheureux mourant délaissé comme un chien Lequel par sa conduite Fut vraiment le prochain, Le prêtre, le lévite, Ou le Samaritain?

PIERRE.

Mais...

JÉSUS.

Avez-vous compris?

JACQUES.

Certe!...

JEAN, à Jésus, le guidant vers la margelle du puits.

Assieds-toi. Respire. Les chemins furent longs et pierreux.

ANDRÉ.

Et le pire C'est qu'on dit les voleurs terribles, par là-bas... Un surtout... Je ne sais plus son nom...

JÉSUS, doucement.

Barabbas.

JEAN, s'agenouillant près de lui.

Tu t'es interrompu pour demander la route Quand tu nous expliquais--continue, on écoute!-- La Fable de celui qui semait son terrain.

JÉSUS, souriant.