La sagesse et la destinée

Chapter 9

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A-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose, un bonheur qu'il ne mérite pas, celui dont le bonheur dépend des mille petites victoires que l'envie, la vanité, l'indifférence doivent remporter chaque jour? Désirez-vous sa conscience de vivre, la religion qui suffit à son âme, l'idée de l'univers que supposent ces soucis? Pourtant, n'est-ce point tout cela qui forme le lit plus ou moins large et plus ou moins profond où coule le bonheur? Il croit peut-être les mêmes choses que le sage: qu'il y a un Dieu, ou qu'il n'y en a pas, que tout finit à cette vie ou que tout se prolonge dans l'autre, qu'il n'y a que la matière, qu'il n'y a que l'esprit; mais pensez-vous qu'il les croie de la même façon? Le bonheur que nous puisons en ce que nous croyons, c'est-à-dire, la certitude de la vie, la paix et la confiance de l'existence intérieure, l'assentiment non pas résigné, mais actif, interrogateur et filial aux lois de la nature, ne dépend-il pas plus de la manière dont on croit que de ce que l'on croit? Je puis croire d'une manière religieuse et infinie qu'il n'y a pas de Dieu, que mon apparition n'a pas de but hors d'elle-même, que l'existence de mon âme n'est pas plus nécessaire à l'économie de ce monde sans limites que les nuances éphémères d'une fleur; vous pouvez croire petitement qu'un Dieu unique et tout-puissant vous aime et vous protège; je serai plus heureux et plus calme que vous, si mon incertitude est plus grande, plus grave et plus noble que votre foi, si elle a interrogé plus intimement mon âme, si elle a fait le tour d'un horizon plus étendu, si elle a aimé plus de choses. Le Dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que celui auquel vous croyez, si j'ai mérité que mon doute repose sur des pensées et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent votre certitude. Encore une fois, croire, ne pas croire, cela n'a guère d'importance; ce qui en a, c'est la loyauté, l'étendue, le désintéressement et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on ne croit point.

LXXX

On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.

LXXXI

Cet espace se restreint tous les jours dans le mal, parce que forcément les pensées et les sentiments s'y restreignent. Mais l'homme qui s'est élevé quelque peu ne fait plus le mal, parce qu'il n'est aucun mal qui ne naisse, en dernière analyse, d'une pensée étroite ou d'un sentiment médiocre. Il ne fait plus le mal parce que ses pensées sont devenues plus hautes et plus pures et ses pensées deviennent plus pures encore de ce qu'il ne peut plus faire le mal. Ainsi, nos actions et nos pensées, en conquérant le ciel paisible où la vie de notre âme peut s'étendre sans trouble, sont aussi inséparables que les deux ailes de l'oiseau; et ce qui pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'équilibre, devient ici une loi de la justice.

LXXXII

Qui nous dira si la sorte de satisfaction misérable que le méchant semble trouver, par moment, dans le mal, devient sensible à l'âme avant qu'il ne s'y mêle un désir faible et vague, une promesse ou une possibilité lointaine de bonté ou de miséricorde?

Peut-être le méchant qui vient de réduire à merci sa victime n'aperçoit-il un côté moins sombre et moins inutile dans sa joie qu'à l'instant où il songe qu'il pourrait pardonner. On dirait que la méchanceté doit emprunter parfois un rayon de lumière à la bonté afin d'éclairer son triomphe. Est-il possible à l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans l'amour? Mais ce sourire sera bien éphémère. Ici, pas plus qu'ailleurs, il n'y a d'injustice intérieure. On peut dire qu'il n'y a pas une âme où l'échelle du bonheur ne porte exactement les mêmes marques que celles de la justice ou de la charité. Je confonds ici les deux mots, car la charité ou l'amour est la justice qui n'a plus à compter que des pierres précieuses. L'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par là même qu'il n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le désapprouve. Il a cependant le même but que le juste. Il cherche le bonheur, je ne sais quelle paix ou quelle certitude. À quoi bon le punir? On n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais; il est assez malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure. Aux yeux d'un être qui verrait l'invisible, l'âme de l'homme le plus injuste aurait toujours les attributs, les vêtements immaculés et l'activité sainte de la Justice. Il la verrait peser la paix, l'amour, la conscience de vivre, les sourires de la terre ou du ciel, et ce qui les annule, les rabaisse ou les empoisonne, avec le même soin qu'y apporte l'âme du saint, du héros, du penseur. Peut-être n'avons-nous pas tort de nous préoccuper de justice au sein d'un univers qui ne s'en préoccupe point, pas plus que l'abeille n'a tort de faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-même. Mais nous avons tort de vouloir une justice extérieure puisqu'il n'y en a point. Celle qui est en nous doit nous suffire. Tout se pèse et se juge sans cesse en notre être. Nous nous jugeons nous-mêmes; ou plutôt notre bonheur nous juge.

LXXXIII

On dira peut-être que le bien a ses défaites et ses déceptions, comme le mal; mais les défaites et les déceptions du bien, au lieu d'assombrir et de chagriner la pensée, l'éclairent et la tranquillisent. Un acte de vertu peut tomber dans le vide; mais c'est surtout alors qu'il nous apprend à mesurer les profondeurs de l'âme et de la vie. Il y tombe souvent comme une pierre plus lumineuse que nos pensées. Quand une combinaison méchante de Mme Rogron échoue devant l'innocence de Pierrette, son âme se rétrécit encore davantage; mais quand une des bontés de Titus descend sur un ingrat, l'inutilité du pardon, l'inutilité de l'amour, lui apprend à porter ses regards au delà du pardon, au delà de l'amour. Il n'est pas désirable que l'homme s'enferme en quelque chose, fût-ce dans le bien même. Que le dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre une porte.

Il faudrait bénir ces défaites. Si le hasard voulait qu'à chaque fois que nous pardonnons, notre ennemi devînt notre frère, nous mourrions sans savoir ce qu'éclaire en nous une clémence imprudente qu'on ne regrette pas. Nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent notre vie, à l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre âme. L'inutilité d'un acte de bonté, l'inefficacité apparente d'une pensée élevée ou simplement loyale, jette sur une foule de choses un rayon d'une autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilité du bien. Certes, il y aurait une grande joie à constater le triomphe invariable de l'amour; mais il y a une joie plus grande encore à aller au travers de cette illusion jusqu'à la vérité. «L'homme, a dit un penseur que la mort nous enleva trop tôt, l'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire, placé sa dignité dans les erreurs, et la vérité lui a paru d'abord une diminution de lui-même. La vérité ne vaut pas toujours le rêve, mais elle a cela pour elle qu'elle est vraie. Dans le domaine de la pensée il n'y a rien de plus moral que la vérité.»

Et cette vérité n'a rien d'amer, aucune vérité n'est amère pour le sage. Il a pu désirer lui aussi que la vertu transportât des montagnes et qu'un acte d'amour adoucît à jamais l'âme de tous ses frères. Mais aujourd'hui, il apprend à préférer qu'il n'en soit pas ainsi. Et ce n'est pas pour les satisfactions qu'y cueille son orgueil. Il ne se juge pas meilleur que l'univers, mais il s'y croit moins important. Il ne cultive plus la passion de justice qu'il trouve dans son âme pour les fruits spirituels qu'elle rapporte, mais par respect pour tout ce qui existe, et pour les fleurs inattendues qu'elle fait naître en son intelligence. Il ne maudit pas l'ingrat, il ne maudit même pas l'ingratitude; il ne se dit pas: «Je suis meilleur que cet homme», ou «Je ne tomberai pas dans ce vice.» Mais l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus spacieuses, moins personnelles et plus conformes à la vie générale que celles qu'il attendait de la reconnaissance. Il aime mieux essayer de comprendre ce qui est, que de s'efforcer de croire ce qu'il désire. Il a vécu longtemps comme le pauvre transporté brusquement du fond de sa cabane dans un palais immense. À son réveil, il cherchait avec inquiétude, dans les salles trop vastes, les misérables souvenirs de son étroite chambre. Où donc étaient l'âtre et le lit, la table, l'écuelle et l'escabeau? Il retrouva, tremblant encore à ses côtés, l'humble flambeau de ses veillées, mais sa lueur n'atteignait pas les hautes voûtes; et seul, le pilier le plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants des petites ailes de la lumière. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent à la nouvelle demeure. Il parcourut les salles innombrables, et il se réjouit de tout ce que le flambeau n'éclairait point, aussi profondément que de tout ce qu'il éclairait. Il eût voulu d'abord des portes un peu plus basses, des escaliers moins larges, des galeries où ne se perdissent pas les regards. Mais à mesure qu'il marchait, il comprenait la beauté et la grandeur de ce qui n'était pas d'accord avec ses rêves. Il fut heureux de constater que tout ne tournait pas, comme dans sa cabane, autour de la table et du lit. Il se félicita que le palais n'eût pas été bâti à la taille des médiocres habitudes de sa misère. Il sut admirer ce qui contredisait son désir, en élargissant sa vision. Tout ce qui existe console et raffermit le sage, car la sagesse consiste à rechercher et à admettre tout ce qui existe.

LXXXIV

Elle admet même les Rogron. Elle s'intéresse à la vie plus encore qu'à la justice ou à la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se trouve en présence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'étroites murailles, elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.

Surtout, elle ne méprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout à fait méprisable et c'est le mépris même. Trop souvent ceux qui pensent sont enclins à mépriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes, la pensée a une grande importance, et il faut tâcher avant tout de penser autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagération à croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude à manier un certain nombre d'idées générales mette une barrière définitive entre deux hommes. À tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de province, il n'y a bien souvent que la différence d'une vérité qui trouve par moment sa formule, à une vérité qui ne se formule jamais d'une manière appréciable. C'est beaucoup; c'est un fossé profond, ce n'est pas un abîme. Plus la pensée s'élève, plus lui paraît arbitraire et fugitive la limite entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit bourgeois est plein de préjugés, de passions qui semblent ridicules, d'idées étroites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le à côté du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'héroïsme réel, il arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon, comme vers le dépositaire d'une vérité aussi humaine, aussi sûre que la sienne.

Il y a des moments où le sage reconnaît la vanité de ses trésors spirituels; où il s'aperçoit que quelques habitudes, quelques mots, à peine le séparent des autres hommes, et où il doute de la valeur de ces mots. Ce sont les moments les plus féconds de la sagesse. Penser, c'est souvent se tromper, et le penseur qui s'égare a fréquemment besoin, pour retrouver sa route, de revenir au lieu où sont restés fidèlement assis, autour d'une vérité silencieuse mais nécessaire, ceux qui ne pensent guère. Ils gardent le foyer de la tribu; les autres en promènent les torches, et quand la torche se met à vaciller dans un air raréfié, il est prudent de se rapprocher du foyer. On croirait qu'il ne change pas de place, ce foyer, c'est qu'il avance en même temps que les mondes, et sa petite flamme marque l'heure réelle de l'humanité. On sait exactement ce que la force inerte doit au penseur, mais on ne tient pas compte de ce que le penseur doit à la force d'inertie. Un monde où il n'y aurait que des penseurs perdrait peut-être la notion de plus d'une vérité indispensable. En réalité, le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais contact avec ceux qui ne pensent pas.

Il est facile de dédaigner; il est moins aisé de comprendre; et pourtant, pour le sage véritable, il n'est pas un dédain qui ne finisse tôt ou tard par se changer en compréhension. Toute pensée qui passe avec dédain au-dessus du grand groupe muet, toute pensée qui ne reconnaît pas mille soeurs, mille frères endormis dans ce groupe, n'est trop souvent qu'un rêve néfaste ou stérile. Il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphère spirituelle, comme dans l'atmosphère extérieure, il faut, sans doute, bien plus d'azote que d'oxygène pour qu'elle demeure respirable.

LXXXV

Je comprends que des penseurs comme Balzac se soient plus à décrire des petites vies de ce genre. Rien n'est plus éternellement semblable à elles-mêmes que ces petites vies; et, cependant, de siècle en siècle, rien ne change plus profondément que l'atmosphère où elles baignent. Gestes identiques sous des cieux différents, mais cieux qu'on ne verrait pas différents si les gestes n'étaient pas identiques. Un grand acte héroïque absorbe notre regard en l'acte même; mais des paroles et des mouvements insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure, et le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours à l'horizon? À voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature, la médiocrité générale de ces vies ne saurait être vraiment médiocre, par cela même qu'elle est si générale.

Au reste, il est bien inutile d'insister sur ceci: on ne connaît jamais une âme que jusqu'à la hauteur où l'on est arrivé à connaître la sienne; et il n'est pas un être, si petit qu'il paraisse d'abord, qui n'émerge de l'ombre, à mesure que l'ombre où nous sommes diminue. Ce n'est pas ce qu'on voit qu'il est nécessaire d'agrandir pour l'aimer; c est ce qu'on n'aime pas qu'il est nécessaire d'éclairer en élevant la flamme jusqu'à ce qu'elle parvienne au niveau de l'amour. Qu'un rayon sorte chaque jour de notre âme, c'est tout ce que nous devons souhaiter. Il ira se poser n'importe où. Il n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard, une pensée, qui ne contienne plus de trésors qu'ils n'en pourront illuminer; il n'est si petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clarté qu'une âme peut lui prêter.

LXXXVI

N'est-ce pas dans les destinées ordinaires que se trouve, dégagé d'une foule de détails qui énervent l'attention, l'essentiel des destinées humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un très beau spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux sur un plateau désert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans la forêt où les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est probable que l'immense forêt n'est faite que de troncs et de branches médiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison, puisqu'elle est la forêt? Le dernier mot n appartiendra jamais à l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait être qu'une conscience plus lucide et plus pénétrante de ce qu'il y a de plus normal. Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets; mais il est nécessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir dans la plaine.

En voyant ce qui arrive à ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il faut avoir lutté soi-même pour distinguer leur bonheur plus étroit du bonheur de ceux qui combattent à l'écart, on attache peut-être un peu moins d'importance à la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la récompense est discrète, plus elle est désirable; non qu'on aime à jouir en secret, comme un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-être les seules qu'il n'ait pas dérobées à la part de nos frères. Alors on ne regarde plus ces derniers pour se dire: «Combien je suis loin de ces hommes» mais on peut s'avouer enfin avec simplicité: «À mesure que je m'élève, il me semble que je m'éloigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus humbles, et je compte les pas que je fais vers un idéal incertain, aux pas qui me rapprochent de ceux que j'avais méprisés, dans l'ignorance et dans la vanité des premiers jours.»

LXXXVII

Au fond, qu'est-ce qu'une petite vie? Nous appelons ainsi une vie qui s'ignore, une vie qui s'épuise sur place entre quatre ou cinq personnages, une vie dont les sentiments, les pensées, les passions, les désirs s'attachent à des objets insignifiants. Mais pour celui qui la regarde, par le fait même qu'il la regarde, toute vie devient grande. Une vie n'est ni grande ni petite en elle-même, elle est regardée plus ou moins grandement, voilà tout; et une existence qui semble haute et vaste à tous les hommes est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-même un regard étendu. Si vous ne vous regardez jamais vivre, vous vivrez nécessairement à l'étroit; mais celui qui vous regarde vivre ainsi, trouvera, dans la médiocrité même de l'angle où vous vous agitez, une sorte d'élément d'horizon, un point d'appui plus ferme, d'où sa pensée s'élèvera avec une force plus humaine et plus sûre.

On croit au premier abord, qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences engourdies, fermées et monotones, et que rien ne relie à notre âme, à un sentiment permanent, à un intérêt éternel, à une humanité inépuisable, la vie d'une vieille fille, d'un magistrat à l'intelligence rétrécie, d'un avare prisonnier de son or. Mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles, l'oeil ouvert et l'oreille tendue, comme Balzac par exemple, et le sentiment né dans un pauvre salon de province s'étendra aussi loin, agitera toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes, aussi puissantes, que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi rayonne du haut d'un trône. «Il y a telles petites tempêtes, dit à ce propos Balzac, dans la plus admirable de ses histoires des humbles, _le Curé de Tours_, il y a telles petites tempêtes qui développent dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner? Les heures de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de pensées aussi soucieuses, étaient ridées par des espérances et des désespoirs aussi profonds que pouvaient l'être les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes actuellement remportés sur les hommes, sur les choses, et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage. Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous convie à jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans leur essence, il vous sera peut-être démontré qu'il est nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures.»

Il dit vrai. Il ne faut pas toujours aimer la lumière pour elle-même, mais pour ce qu'elle éclaire. Un grand feu sur les cimes, c'est parfait, mais il y a peu d'hommes sur les cimes, et une petite flamme au milieu d'une foule fera souvent besogne plus utile. Au reste, c'est dans les petites vies que les grandes voient le mieux leur substance, et c'est en regardant des sentiments étroits qu'on finit par élargir les siens. Non que les sentiments étroits prennent un aspect répugnant, mais ils paraissent de moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vérité qui nous pénètre. Il est permis de rêver une vie meilleure que la vie ordinaire, mais il n'est pas permis, je pense, d'édifier ce rêve avec des éléments qui ne se trouvent pas dans l'existence quotidienne. On prétend qu'il est bon de regarder plus haut que la vie; mais peut-être est-il meilleur encore d'accoutumer son âme à regarder droit devant elle, et à ne compter, pour y poser enfin ses désirs et ses songes, sur d'autres sommets que ceux qui se distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon.

LXXXVIII

Tout ceci nous ramène au point que nous avons quitté depuis longtemps. Nous nous étions arrêtés au destin extérieur, mais il est d'autres larmes que celles qu'arrachent à nos yeux les douleurs du dehors. Le sage que nous aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines; car les passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse longtemps se nourrir sans danger. Nos passions, ce sont les ouvriers que la nature nous envoie pour nous aider à construire le palais de notre conscience, c'est-à-dire de notre bonheur; et l'homme qui n'admet pas ces ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence n'aura jamais pour abriter son âme qu'une cellule étroite, froide et nue.