La sagesse et la destinée

Chapter 8

Chapter 83,872 wordsPublic domain

Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire, nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien, plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste, demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et désintéressé.

Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul, sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a, j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.

Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien, elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.

LXXIV

La sagesse hindoue a raison quand elle dit: «Travaille, comme travaillent ceux-là qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la désirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de vivre.»

Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout acte portait un fruit extraordinaire et éternel, et cependant savoir combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le sentiment de la disproportion et marcher néanmoins comme si les proportions étaient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphère, et se mouvoir dans la petite avec autant de confiance, autant de gravité, de conviction et de satisfaction, que si elle contenait la grande.

Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre désir du bien? S'il en était ainsi, il faudrait s'avouer que ce désir n'est pas conforme à la nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit longtemps à des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison peut croire à des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit même par s'y réfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur son domaine. Car la raison est à l'égard du coeur comme une fille clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa mère, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie où la beauté morale semble plus nécessaire que la beauté intellectuelle. Il arrive un moment où toutes les acquisitions de l'esprit doivent se déverser dans la grandeur de l'âme sous peine de mourir misérablement dans la plaine comme un fleuve qui ne trouve pas la mer.

LXXV

Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard, s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir. On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.

LXXVI

Quant aux drames du bien, ils se jouent sur une scène qui demeure mystérieuse au sage comme aux autres hommes. Nous n'en apercevons que le dénouement, mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumière ce dénouement fut préparé. Le juste ne peut se promettre qu'une chose, c'est que son destin l'atteindra dans un acte de charité ou de justice. Il ne sera jamais frappé qu'en état de grâce, selon l'expression des chrétiens, c'est-à-dire en état de bonheur intérieur. Et c'est déjà fermer toutes les portes aux mauvaises destinées intérieures, et la plupart des portes aux hasards du dehors.

À mesure que s'élève notre idée du devoir et du bonheur, l'empire de la souffrance morale se purifie; et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique du destin? Notre bonheur dépend, en somme, de notre liberté intérieure. Cette liberté grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous faisons le mal. Ce n'est pas métaphoriquement, mais très réellement que Marc-Aurèle se délivre chaque fois qu'il trouve une vérité nouvelle dans l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins métaphoriquement encore que Macbeth s'enchaîne à chacun de ses crimes. Et tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scène royale, et d'une grande vertu dans une vie héroïque, est pareillement vrai des plus humbles fautes et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il y a tout autour de nous des Marc-Aurèles enfants, et des Macbeths qui ne sortent pas de leur chambre. Si imparfaite que soit notre idée du bien, dès que nous l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces malveillantes du dehors. Un simple mensonge envers moi-même, enseveli dans le silence de mon coeur, peut porter à ma liberté intérieure une atteinte aussi funeste qu'une trahison sur la place publique. Et sitôt que ma liberté intérieure est atteinte, le destin s'approche de ma liberté extérieure, comme un fauve s'approche à pas lents d'une proie qu'il a longtemps guettée.

LXXVII

Existe-t-il un drame où un être parfaitement beau et parfaitement sage souffre aussi profondément que le méchant? Il semble exact que dans ce monde le mal entraîne son châtiment plus sûrement que la vertu ne voit sa récompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-même au milieu de grands cris, tandis que la vertu se récompense dans le silence, qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amène des catastrophes éclatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la balance de la grande justice nous paraît pencher plus volontiers du côté de l'ombre que de celui de la lumière. Mais s'il est peu probable qu'existe réellement «le bonheur dans le crime», le «malheur dans la vertu» existe-t-il plus fréquemment? Éliminons d'abord les souffrances physiques, celles du moins dont la source est cachée dans les forêts les plus obscures du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux eût pu étendre Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empêche les maladies les plus douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Régane ou Goneril. Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs, limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone même de la douleur physique. Mais, malgré tout, il y aura toujours dans ces domaines un coin inabordable où la malaventure régnera. Il y aura toujours quelques victimes d'une injustice irréductible, et si celle-ci nous attriste, du moins nous apprend-elle à ajouter à une sagesse plus réelle, plus humaine et plus fière, ce que nous enlevons à une sagesse trop mystique.

Nous ne devenons véritablement justes que du jour où nous sommes réduits à chercher en nous seuls le modèle de la justice. Au reste, l'injustice du destin remet l'homme à sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore sa mère. Ne croyons pas que le découragement moral doive naître de ces déceptions. Une vérité, si décourageante qu'elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vérité décourageante, par cela seul qu'elle est une vérité, vaut toujours mieux que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vérité décourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas véritables. Ce qui ébranle les faibles, est ce qui raffermit les forts: «Je pense au jour de notre amour, écrivait une femme, où par une large fenêtre qui s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir à l'horizon une multitude de barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que nous dominions ... Ah! comme je revois ce jour!... Te rappelles-tu qu'une seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernière qui rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il était l'heure de partir, cela nous était pénible, et nous avions pris comme signal du départ l'arrivée de la dernière barque? Dans ce hasard qui faisait la dernière barque sombre nous aurions pu trouver une cause de mélancolie. Mais comme des amants qui ont «admis» la vie, nous l'avons constaté en souriant et une fois de plus nous nous sommes reconnus.»

Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas toujours facile de sourire à l'arrivée des barques sombres, mais il est possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de la sorte. À mesure que la pensée et le coeur s'élargissent, ils parlent moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est pour le mieux par rapport à nous, puisque nous sommes les fruits de ce monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit être cependant plus conforme à notre être que toutes les lois meilleures que nous pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus où l'homme doit apprendre à placer ailleurs qu'en lui-même le centre de son orgueil et de ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons dominés par une force de plus en plus énorme, mais nous acquérons en même temps la certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et même quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Télémaque enfant admirait la force du bras paternel.

Accoutumons-nous peu à peu à considérer l'inconscience de la nature avec la même curiosité et le même étonnement satisfaits et attendris que nous avons parfois quand nous considérons les mouvements irrésistibles de notre propre inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la nôtre? L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. «Après la conscience de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes, naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux être fracassés par une montagne que par un caillou; à la guerre, nous préférons succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le regret de notre défaite.»

Qui sait? il y a déjà des moments où ce qui nous défait paraît nous toucher de plus près que la part de nous-même qui succombe. Rien ne change plus aisément de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un roi très puissant, ne tarde pas à chercher un refuge plus splendide dans la toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tête du haut d'un trône redouté, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indifférente, ne nous paraîtrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout son infini, de toute son indifférence, pour se mouvoir à l'aise, et quelque chose dans notre âme aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde sans limite, que d'être constamment heureux dans un monde borné.

Si le destin était invariablement juste envers le sage, ce serait sans doute parfait par le fait même que cela serait; mais puisqu'il est indifférent, c'est mieux encore et peut-être plus grand; et en tout cas, cela restitue à l'univers l'importance que cela enlève aux actes de notre âme. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous inquiéter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir à un être n'appartiendra jamais qu'à celui qui l'admire.

LXXVIII

Vous souvenez-vous du roman de Balzac intitulé: _Pierrette_ dans la série des _Célibataires_? Ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de Balzac, il s'en faut; aussi n'est-ce pas à ce point de vue que j'en parle. On y voit une douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise étoile arrache un jour à son grand-père et à sa grand'mère qui l'adorent, pour l'ensevelir au fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une tante, M. Rogron, et sa soeur, Mlle Sylvie, merciers retirés des affaires, bourgeois ternes et durs, sottement vaniteux et avares, célibataires inquiets, mornes et instinctivement haineux.

À peine arrivée, le martyre de l'inoffensive et aimante Pierrette commence. Il s'y mêle de terribles questions d'argent: économies à réaliser, mariages à éviter, ambitions à satisfaire, successions à détourner, etc. Les voisins, les amis des Rogron, assistent paisiblement au long et lent supplice de la victime, et leur instinct sourit naturellement au succès des plus forts. Tout finit par la mort pitoyable de Pierrette, le triomphe des Rogron, de l'abominable avocat Vinet et de tous ceux qui les aidèrent. Plus rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux. Le hasard même a l'air de les bénir, et Balzac, emporté malgré lui par la réalité des choses, termine, comme à regret, son récit, par cette phrase: «Convenons entre nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose, si Dieu n'existait pas.»

Il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce genre. Ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures. Aussi n'ai-je emprunté cet exemple à Balzac que parce que l'histoire quotidienne du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite. Il n'est rien de plus moral que de pareils exemples, et peut-être la plupart des moralistes ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser comme ils peuvent les iniquités du destin. Les uns s'en remettent à Dieu du soin de récompenser l'innocence. Les autres nous diront que dans cette aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus. Ils ont raison, sans doute, à plus d'un point de vue. La petite Pierrette persécutée et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses bourreaux. Elle demeure aimante, tendre et douce dans ses larmes; et cela rend plus heureux que d'être dur, égoïste et haineux dans ses sourires. Il est triste d'aimer sans être aimé; mais il est bien plus triste encore de ne pas aimer du tout. Et comment comparer les satisfactions informes, les petits espoirs bas et étroits des Rogron, à la grande espérance de l'enfant qui attend dans son âme la fin de l'injustice? Rien ne nous dit que la pâle Pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent, mais celui qui souffre injustement se crée dans la souffrance un horizon qui s'étend, jusqu'à toucher par certains points aux jouissances d'un esprit supérieur, comme l'horizon de la terre, alors même qu'on ne se trouve pas au sommet d'une montagne, semble parfois toucher les pieds du ciel. L'injustice que nous commettons ne tarde pas à nous réduire aux petits plaisirs matériels, et à mesure que nous jouissons de ceux-ci, nous envions à notre victime la faculté de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons lui enlever, de tout ce que nous ne pouvons atteindre, de tout ce qui ne touche pas directement à la matière. Un acte d'injustice ouvre toute grande à la victime la porte même que le bourreau referme sur son âme à lui; et l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait souffrir. Il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont persécutés qu'au fond du coeur de ceux qui persécutent. Et toute la santé du bonheur ne dépend-elle pas d'une certaine clarté que nous avons en nous?--L'être humain qui apporte la douleur éteint en lui plus de bonheur qu'il n'en peut éteindre en celui qu'il accable.

Qui de nous--s'il nous fallait choisir--n'aimerait mieux se trouver à la place de Pierrette qu'à la place des Rogron? Notre instinct du bonheur n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit pas plus heureux que celui qui a tort, alors même qu'il aurait tort du haut d'un trône. Il est vrai que les Rogron ne savent peut-être pas leur injustice. Peu importe, on ne respire pas plus largement dans l'inconscience que dans la conscience du mal. Au contraire: celui qui sait qu'il fait le mal a parfois le désir de s'évader de sa prison; l'autre y meurt, sans même avoir joui par la pensée de tout ce qui entoure les murs qui lui cachent tristement la véritable destinée de l'homme.

LXXIX

À quoi bon chercher la justice où elle ne peut être? Existe-t-elle ailleurs que dans notre âme? La langue qu'elle parle semble la langue naturelle de l'esprit humain; mais du moment que celui-ci veut voyager dans l'univers, il faut qu'il apprenne d'autres mots. Il n'y a pas d'idée à laquelle l'univers songe moins qu'à celle de la justice. Il ne s'occupe que d'équilibre, et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation humaine des lois de l'équilibre, de même que le miel n'est qu'une transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs. Hors de l'homme il n'y a pas de justice; mais dans l'homme il ne se commet jamais d'injustice. Le corps peut jouir de plaisirs mal acquis, mais l'âme ne connaît d'autres satisfactions que celles que sa vertu a méritées. Notre bonheur intérieur est pesé par un juge que rien ne peut corrompre; car essayer de le corrompre, c'est encore enlever quelque chose aux derniers bonheurs véritables qu'il allait déposer dans le plateau lumineux de la balance. Il est évidemment navrant que l'on puisse opprimer, comme le firent les Rogron, un être inoffensif, et qu'il soit possible d'assombrir ainsi les quelques années d'existence que le hasard des mondes lui départit sur cette terre. Mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des Rogron leur procurait une félicité intérieure, une paix, une élévation de pensée et d'habitude, analogues à celles que la vertu, la méditation et l'amour procurèrent à Spinoza ou bien à Marc-Aurèle. On peut éprouver, il est vrai, une certaine satisfaction intellectuelle à faire le mal. Mais le mal que l'on fait restreint nécessairement la pensée et la borne à des choses personnelles et éphémères. En commettant une action injuste nous montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut atteindre. Dans le mal même, c'est, en dernière analyse, une certaine paix, un certain épanouissement de son être que le méchant recherche. Il peut se croire heureux dans l'épanouissement qu'il y trouve; mais Marc-Aurèle, qui a connu l'autre épanouissement, l'autre tranquillité, y serait-il heureux? Un enfant qui n'a pas vu la mer: on le mène sur la rive d'un grand lac; il s'imagine voir la mer, il bat des mains, il n'en demande pas davantage; mais la mer véritable en existe-t-elle moins?