Chapter 7
LXIII
Il en est qui attendent, s'interrogent, jugent, pèsent, et se décident enfin. Ils ont raison aussi. Qu'importe que l'accomplissement d'un devoir soit le résultat de l'instinct ou de l'intelligence? Les gestes de l'instinct, comme les gestes de l'enfant, ont ordinairement une beauté un peu vague, naïve, inattendue, qui nous touche davantage, mais ceux de la bonne volonté réfléchie ne possèdent-ils pas une beauté plus sérieuse et plus ferme? Il est donné à peu de coeurs d'être naïvement admirables; et l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs. Au reste, la bonne volonté réfléchie, alors même qu'elle n'a plus d'illusions, aperçoit un grand nombre de devoirs moins séduisants, que l'instinct ne voit pas; et la valeur morale d'un être ne s'estime-t-elle point au nombre des devoirs qu'il aperçoit et qu'il a l'intention d'accomplir.
Il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement (car il faut s'interroger bien longtemps pour que les réponses de la conscience deviennent enfin semblables aux réponses de l'instinct); il est bon que la plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir. Ils suivent ainsi, les yeux fermés, une lumière que les meilleurs de leurs ancêtres invisibles portent devant eux. Mais enfin, ce n'est pas là l'idéal; et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frère, sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait, occupe dans la vie morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie même sans avoir jeté un regard en arrière.
LXIV
Le monde est plein d'êtres faibles et nobles qui s'imaginent que le dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice. Le monde est plein de belles âmes qui, ne sachant que faire, cherchent à sacrifier leur vie; et cela est regardé comme la vertu suprême. Non, la vertu suprême est de savoir que faire, et d'apprendre à choisir à quoi l'on peut donner sa vie. Ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il croit être son devoir. Le premier de tous nos devoirs est d'éclairer notre idée du devoir. Le mot _devoir_ contient souvent bien plus d'erreurs et de nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus, Clytemnestre dévoue sa vie à venger sur Agamemnon la mort d'Iphigénie, et Oreste sacrifie la sienne à venger sur Clytemnestre la mort d'Agamemnon. Mais il a suffi qu'un sage passât en disant: «Pardonnez à vos ennemis», pour que tous les devoirs de la vengeance fussent effacés de la conscience humaine. Il suffira peut-être qu'un autre sage passe un jour, pour que la plupart des devoirs du sacrifice en soient également bannis. En attendant, certaines idées sur le renoncement, la résignation et le sacrifice épuisent plus profondément que de grands vices et que des crimes même, les plus belles forces morales de l'humanité.
LXV
Oui, la résignation est bonne et nécessaire devant les faits généraux et inévitables de la vie, mais sur tous les points où la lutte est possible, la résignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse déguisées. Il en est de même du sacrifice, qui n'est trop souvent que le bras affaibli que la résignation agite encore dans le vide. Il est beau de savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de nous et qu'il apporte un bonheur véritable aux autres hommes; mais il n'est ni sage ni utile de consacrer sa vie à la recherche du sacrifice, et de regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces prétendus triomphes ne sont le plus souvent que des défaites totales de la vie.) Le sacrifice peut être une fleur que la vertu cueille en passant, mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une grave erreur de croire que la beauté d'une âme se trouve dans son avidité du sacrifice; sa beauté féconde réside dans sa conscience et dans l'élévation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des âmes qui ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce sont des âmes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller à la recherche d'une autre vie morale. Il est en général beaucoup plus facile de se sacrifier, c'est-à-dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut bien la prendre, que d'accomplir sa destinée morale et de remplir jusqu'au bout la tâche pour laquelle la nature nous avait créés. Il est, en général, beaucoup plus facile de mourir moralement et même physiquement pour les autres, que d'apprendre à vivre pour eux. Trop d'êtres endorment ainsi toute initiative, toute existence personnelle dans l'idée qu'ils sont toujours prêts à se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au delà de l'idée du sacrifice et qui se croit en règle avec soi, parce qu'elle cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience qui a fermé les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est beau de se donner, et c'est d'ailleurs à force de se donner qu'on finit par se posséder quelque peu; mais c'est se préparer à donner peu de chose que de n'avoir à donner à ses frères que le désir de se donner. Avant donc que de donner, essayons d'acquérir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons dispensés du devoir d'acquérir. Attendons l'heure du sacrifice en travaillant à autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons pas notre temps à la chercher sans cesse au cadran de la vie.
LXVI
Il y a sacrifice et sacrifice; et je ne parle pas ici du sacrifice des forts qui savent, comme Antigone, renoncer à eux-mêmes, quand le destin, prenant la forme du bonheur évident de leurs frères, leur ordonne d'abandonner leur bonheur et leur vie. Je parle ici du sacrifice des faibles, du sacrifice qui se replie sur son inanité avec une satisfaction puérile, du sacrifice qui se contente de nous bercer, comme une nourrice aveugle, dans les bras amaigris du renoncement et de la souffrance gratuite. Écoutons ce que nous dit à ce sujet un penseur excellent de ce temps, John Ruskin: «La volonté de Dieu est que nous vivions par le bonheur et la vie de nos frères et non par leur misère et par leur mort. Il se peut qu'un enfant doive mourir pour ses parents, mais le dessein du ciel est qu'il vive pour eux. Ce n'est pas par le sacrifice, mais par sa force, sa joie, la puissance de sa vie, qu'il leur sera un renouvellement de vigueur et comme la flèche dans la main du géant.» Il en est de même dans toutes les autres relations véritables. Les hommes s'entr'aident par leurs joies et non par leurs tristesses. Ils ne sont pas créés afin de se tuer l'un pour l'autre, mais afin de se fortifier l'un par l'autre. Et parmi maintes choses très belles, qu'un usage erroné a rendues très mauvaises, je ne sais si certain esprit de sacrifice inconscient et trop doux ne doit être compté parmi les plus fatales. On a si bien appris à quelques âmes qu'il y a une vertu dans la souffrance comme telle, qu'elles acceptent la peine et la détresse comme si c'était leur part inévitable, ne comprenant point que leur défaite n'en est pas moins déplorable, parce qu'elle est plus fatale à leurs ennemis qu'à elles-mêmes.
LXVII
On nous dit: «Aimez votre prochain comme vous-même», mais si vous vous aimez d'une manière étroite, puérile et craintive, vous aimerez votre prochain de la même façon. Apprenez donc à vous aimer largement, sainement, sagement et complètement. C'est chose moins facile qu'on ne croit. L'égoïsme d'une âme clairvoyante et forte est plus efficacement charitable que tout le dévouement d'une âme aveugle et faible. Avant d'exister pour les autres, il importe que vous existiez pour vous-même; avant de vous donner, il faut vous acquérir. Soyez certain que l'acquisition d'une parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte, que le don de votre inconscience tout entière.
Presque toutes les grandes choses de ce monde ont été faites par des êtres qui ne songeaient nullement à se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa pensée pour mêler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athènes; Newton ne quitte pas ses spéculations pour sortir à la recherche de sujets de pitié ou de tristesse; et surtout Marc-Aurèle (car il s'agit ici du sacrifice moral le plus fréquent et le plus dangereux), Marc-Aurèle n'éteint pas la clarté de son âme pour rendre plus heureuse l'âme inférieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de Newton ou de Marc-Aurèle, est également juste dans l'existence de toute âme. Car toute âme dans sa sphère a les mêmes devoirs envers soi que l'âme des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir capital de notre âme est d'être aussi complète, aussi heureuse, aussi indépendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'égoïsme ou d'orgueil. On ne devient efficacement généreux, on ne devient véritablement humble que quand on a un sentiment de soi éclairé, confiant et pacifique. On peut sacrifier à ce but la passion même du sacrifice; car le sacrifice ne doit pas être un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.
LXVIII
Sachons offrir, quand il le faut, à nos frères malheureux, nos richesses, notre temps, notre vie; c'est là le don exceptionnel de quelques heures exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de négliger son bonheur et tout ce qui entoure son existence, pour se préparer uniquement à traverser, avec plus ou moins d'héroïsme, une ou deux heures exceptionnelles. En morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les jours, aux actes fraternels qui ne s'épuisent pas. À ce point de vue, dans la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir une part sans cesse renaissante aux âmes heureuses ou malheureuses de ceux qui s'avancent à nos côtés le long des mêmes routes, c'est la force, la confiance, l'indépendance apaisée de notre âme. C'est pourquoi le plus humble des hommes est obligé d'entretenir et d'agrandir son âme, comme s'il savait qu'un jour elle dût être appelée à consoler ou réjouir un Dieu. Quand il s'agit de préparer une âme, il faut toujours la préparer pour une mission divine. En ce domaine seul, et à cette condition, se fait le véritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou Marc-Aurèle, qui vécut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie, ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pèse seulement le sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'âme, qui est sa vertu, son sentiment d'elle-même, toute sa vie morale, et toute la force qu'elle a accumulée durant bien des années, n'ait aucune valeur?
LXIX
Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même. Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils en répandent la substance sur un feu étranger.
Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister, absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui l'alimente, mais la flamme qui la couronne.
LXX
Il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravité des âmes nobles, mais les âmes faibles se perdent dans les autres, tandis que les âmes fortes s'y retrouvent. Voilà la grande différence. Ce qui vaut mieux qu'aimer son prochain comme soi-même, c'est de s'aimer soi-même en lui. Il y a une bonté qui précède certains êtres, il y en a une qui suit certains autres. Il y a une bonté qui épuise, et une autre bonté qui nourrit. N'oublions pas que, dans le commerce des âmes, ce ne sont point celles qui croient donner toujours qui sont les généreuses. Une âme forte prend sans cesse, même aux plus pauvres, une âme faible donne toujours, même aux plus riches; mais il y a une façon de donner qui n'est que de l'avidité qui a perdu courage, et si un Dieu venait faire le compte, peut-être verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant que l'on enlève. Il arrive souvent qu'une âme médiocre ne commence à grandir que du jour où elle a rencontré une âme qui l'épuise.
LXXI
Pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de pleurer avec tous ceux qui pleurent, de souffrir avec tous ceux qui souffrent et de tendre son coeur à ceux qui passent pour qu'ils le meurtrissent ou pour qu'ils le caressent? Les pleurs, les souffrances, les blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne découragent pas notre vie. Ne l'oublions jamais: quelle que soit notre mission sur cette terre, quel que soit le but de nos efforts et de nos espérances, le résultat de nos douleurs et de nos joies, nous sommes avant tout les dépositaires aveugles de la vie. Voilà l'unique chose absolument certaine, voilà le seul point fixe de la morale humaine. On nous a donné la vie, nous ne savons pourquoi, mais il semble évident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour la perdre. Nous représentons même une forme toute spéciale de la vie sur cette planète: la vie de la pensée, la vie des sentiments; et c'est pourquoi tout ce qui est propre à diminuer l'ardeur de la pensée, l'ardeur des sentiments est probablement immoral. Tâchons donc d'activer, d'embellir, d'amplifier cette ardeur; avant tout, augmentons notre confiance dans la grandeur, dans la puissance et dans la destinée de l'homme. Il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien: sa petitesse, sa faiblesse et sa misère. Il est aussi passionnant d'être grandement misérable que d'être grandement heureux. Peu importe, après tout, que ce soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable, pourvu que quelque chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de l'infini. Une étoile qu'on découvre ajoute plus d'un rayon aux pensées, aux passions, au courage de l'homme. Tout ce que nous voyons de beau dans ce qui nous entoure est déjà beau dans notre coeur, tout ce que nous trouvons d'adorable et de grand en nous-même, nous le trouvons en même temps dans les autres. Si mon âme, en s'éveillant ce matin, a rencontré dans les pensées de son amour une idée qui la rapprocha un peu d'un Dieu qui n'est sans doute, comme on l'a dit plus haut, que le plus beau de ses désirs, je vois trembler cette même idée dans le pauvre qui passe l'instant d'après sous mes fenêtres, et je l'aime davantage pour le connaître mieux.
Ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi; ce sera grâce à quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondément, que l'homme saura un jour ce qu'il lui faudra faire. La morale véritable doit naître de l'amour conscient et infini. La grande charité, c'est l'ennoblissement. Mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier, je ne puis vous admirer si je n'ai rien trouvé d'admirable en moi-même. Lorsque j'ai fait un acte noble, la meilleure récompense que m'accorde cet acte, c'est la certitude de plus en plus naturelle, de plus en plus invincible que vous pouvez en faire autant. Toute pensée qui augmente mon coeur, augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme. À mesure que je monte, vous montez avec moi. Mais si, pour vous aimer, parce que votre amour n'a pas encore d'ailes, je coupe les ailes à mon amour, il y aura deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la vallée, mais l'amour ne fera pas un pas vers la montagne. Aimons toujours du plus haut point que nous puissions atteindre. N'aimons pas par pitié lorsqu'on peut aimer par amour; ne pardonnons pas par bonté lorsqu'on peut pardonner par justice; n'apprenons pas à consoler lorsque l'on peut apprendre à respecter. Ah! soyons attentifs à améliorer sans relâche la qualité de l'amour que nous donnons aux hommes! Une coupe de cet amour prise sur les sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charité ordinaire. Et si celui que vous n'aimez plus par pitié ou simplement parce qu'il pleure, doit ignorer, jusqu'à la fin, que vous l'aimez en ce moment pour l'avoir ennobli en même temps que vous-même, qu'importe après tout? Vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur, encore que le meilleur puisse n'être pas utile. Ne faut-il pas toujours agir en cette vie comme si le Dieu que désire le plus haut désir de notre coeur nous contemplait sans cesse?
LXXII
Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on appelait là-bas _charité_ n'était peut-être que la fleur trop audacieuse d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même. Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que nous sortons à peine des traités de _Morale en action_ de l'enfance, dans lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des « recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements inébranlables.
[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]
LXXIII
Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe dans l'univers.
L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera de la même façon dans notre âme.