La sagesse et la destinée

Chapter 6

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Le sage sait cela sans qu'il soit nécessaire qu'un bonheur surhumain le lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors même qu'il est moins sage que le sage et que sa conscience semble moins développée, car il est remarquable qu'un acte de justice ou de bonté apporte avec soi une certaine conscience inarticulée, souvent plus efficace, plus dévouée, plus maternelle, que celle qui naît d'une pensée profonde. Il apporte notamment une sorte de conscience spéciale du bonheur. On a beau faire, les pensées les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que la lumière d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pensée profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre de charité, l'accomplissement d'un devoir héroïque, c'est de la conscience, c'est-à-dire, du bonheur en action. Marc-Aurèle qui pardonne une mortelle offense; Washington qui abdique au moment où sa gloire allait devenir une source d'erreur pour son peuple; et l'être haineux et vil, qui, dans une hypothèse d'ailleurs invraisemblable, aurait découvert par hasard la grande loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la même façon.

Il y a un long chemin, bordé des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver, d'une intelligence satisfaite à un coeur satisfait. Le bonheur est une plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle. Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en général, et surtout la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus précieux. Même, on dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point passé par un acte de vertu. Il ne suffit pas de découvrir une vérité nouvelle dans le monde des idées ou des faits. Une vérité n'est vivante pour nous qu'à partir du moment où elle a modifié, purifié, adouci quelque chose dans notre âme. Ce qui constitue véritablement la conscience, ce qui est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amélioration morale. Il y a des êtres très intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence à la recherche d'une faute ou à l'encouragement d'un sentiment de charité. Le cas est fréquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme d'égale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien moindre part de cette puissance à se connaître moralement. Or, il semble que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide. Toute force de notre cerveau qui n'est pas immédiatement recueillie dans les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de se perdre. En tout cas, elle demeure étrangère au bonheur; par contre, elle entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence très puissante et très haute, et ne s'être jamais approché du bonheur. Mais on ne peut avoir une âme douce, pure et bonne et ne pas connaître autre chose que le malheur. Il est vrai que les frontières de l'intelligence et de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu'on a l'air de le dire ici; et qu'une belle pensée est souvent une bonne oeuvre. Mais il arrive néanmoins qu'une belle pensée qui n'est pas née d'une bonne action ou qui n'en fait pas naître une, ajoute peu de chose à notre félicité, au lieu qu'une bonne action, lors même qu'aucune pensée ne prend naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre conscience du bonheur.

LIV

«Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'écrie Renan, parlant du renoncement de Marc-Aurèle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour arriver à de tels excès! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce pauvre coeur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front pâle, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sûr de trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit le renoncement à la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme l'enchantement du désenchanté.»

C'est ainsi qu'un sage décrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurèle se trouvent-ils uniquement dans le retour de joie qui suit le renoncement à la joie et dans l'enchantement du désenchanté? S'il en était ainsi, mieux vaudrait encore être moins sage pour être moins désenchanté. Mais que voulait-elle, la sagesse qui se déclare désenchantée? Que cherchait-elle si elle ne cherchait pas la vérité, et quelle est donc la vérité qui puisse détruire ainsi au fond d'un coeur sincère l'amour même de la vérité? Si la vérité vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien, si elle ne vous apprend en même temps une vérité plus grande, qui enveloppe toutes ces désillusions d'une lumière plus éclatante et moins vite épuisée que les mille lumières éphémères qu'elle vient d'éteindre autour de vous. Il n'y a pas de limites à la vérité, et c'est pourquoi la sagesse n'a jamais le droit de déplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la pauvre petite tente du désenchantement ou du renoncement. Car il y a un incroyable et bien fragile orgueil à se déclarer satisfait de ce que rien ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un mécontentement qui n'a même plus la force de se lever; et être mécontent, au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.

Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur, ne renonce-t-il pas à une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, à quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicité? Certes, il est juste d'écarter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur pour le sage? Et lorsque sa sagesse connaît enfin d'autres satisfactions, sait-elle encore qu'elle renonce aux premières?

Défions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fondés sur le mépris de quelque chose. Le mépris et le renoncement, qui est le fils infirme du mépris, ne nous ouvrent guère que l'asile des vieillards et des faibles. Nous n'aurions le droit de mépriser une joie que lorsqu'il ne nous serait même plus possible de savoir que nous la méprisons. Mais tant que le mépris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pensée amère au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous est encore nécessaire.

Evitons d'introduire dans notre âme certains parasites des vertus. Et le renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors même qu'il ne l'affaiblit point, il inquiète notre vie intérieure. Quand un animal étranger pénètre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur travail; et de même, quand le mépris ou le renoncement est entré dans notre âme, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur tâche pour se réunir autour de l'hôte singulier que l'orgueil leur amène. Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement naît surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient à renoncer à quelque chose, il convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les plus trompeurs et les plus vides.

LV

Qu'il est commode, en somme, et dépourvu de toute audace et de toute énergie «cet enchantement du désenchanté»! Mais quel nom donner à celui qui renonce à un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre sûrement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La seule mission de la sagesse est-elle d'écouter ainsi, dans un avenir incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-être point, et de fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa présence?

Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie; mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.

LVI

Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.

«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?» demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur. Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve qu'en elle.

LVII

La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux; car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.

On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience, pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre.

LVIII

On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive, égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur, contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine. Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur, c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.

Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses. Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte, puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont vous vous plaignez de la sorte.

Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes. Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on peut l'être?

LIX

Une petite pensée qui relie un regard satisfait, un acte de bonté quotidienne ou la plus tranquille, la plus modeste des minutes heureuses, à quelque chose de beau, de stable et d'éternel, est plus méritoire, et il est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystères de la vie qu'une grande et sombre méditation qui rattache une douleur, un amour, un désespoir, à la mort, au destin ou aux puissances indifférentes qui environnent notre existence. Ne nous laissons pas tromper par des apparences. Hamlet qui se lamente au bord du gouffre, nous semble plus profond et plus passionnant qu'Antonin le Pieux, qui regarde tranquillement les mêmes forces, les accepte et les interroge avec calme, au lieu de les maudire et d'y chercher des sujets d'épouvante. Tout ce qu'on fait durant le jour, paraît moins auguste que le moindre geste qu'on ébauche alors que la nuit tombe, mais l'homme est né pour travailler durant le jour, et non pour s'agiter dans les ténèbres.

LX

Il y a en outre, dans la moindre pensée consolante, une force qu'on ne trouve jamais dans la plus vaste plainte, dans la plus belle idée mélancolique. Une grande idée profonde et attristée, c'est de l'énergie qui éclaire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les ténèbres; mais la plus timide pensée de confiance, d'abandon enjoué aux lois inévitables, c'est déjà une action qui cherche un point d'appui pour prendre enfin son vol dans l'existence. Il n'est pas mauvais de se l'avouer quelquefois: une pensée étendue et désintéressée, c'est chose excellente, mais la réalité ne commence qu'à l'action. Ce qui constitue à proprement parler toute notre destinée, ce sont celles de nos pensées qui, pressées par la foule des pensées incomplètes, obscures, presque indistinctes encore, ont eu la force, ou ont enfin cédé à la nécessité de se transformer en faits, en gestes, en sentiments, en habitudes. Ce n'est pas affirmer qu'il faille négliger les autres. Nos pensées, autour de notre vie réelle, on dirait d'une armée qui assiège une ville. Il est probable que la plupart des soldats, quand la ville sera prise, n'entreront pas dans son enceinte. On écartera notamment les auxiliaires, les barbares, toutes les bandes informes en un mot, qui céderaient trop facilement à l'ivresse du pillage, des flammes et du sang. Il est probable aussi que les deux tiers des troupes ne prendront aucune part au combat décisif. Mais on a bien souvent besoin des forces inutiles; et il est évident que la ville n'aurait pas tremblé, n'aurait jamais ouvert ses portes, si l'armée n'avait pas été innombrable au fond des plaines et bien disciplinée au pied des murs. Il en va de même dans notre vie morale. Les pensées qui ne sont pas entrées dans la réalité n'ont pas été tout à fait vaines; elles ont poussé ou soutenu les autres, mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission jusqu'au bout. Et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres, devant les rangs épais de nos idées confuses et attristées, un groupe de pensées plus confiantes, plus humaines, plus simples et prêtes à pénétrer hardiment dans la vie.

LXI

On a beau vouloir s'élever au-dessus des réalités dans un désir très pur du bien immatériel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bonté, de courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.

Les chiromanciens prétendent que toute notre vie se grave dans notre main, et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui inscrivent dans notre chair, soit avant, soit après leur accomplissement, des marques indélébiles. Nos pensées et nos intentions n'y laissent pour ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets de meurtre, de trahison, d'héroïsme ou de sacrifice, il se peut que ma main n'en dise rien; mais si j'ai tué, par hasard, peut-être par erreur, au détour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par la même rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-né aux flammes qui l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrécusable signe du meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu importe, il y a une grande vérité morale au fond de cette distinction. Une pensée peut me laisser jusqu'à ma mort à la même place dans l'univers; mais une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la hiérarchie des êtres. Une pensée, c'est une force isolée, errante et passagère, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-être pas demain; mais une action suppose une armée permanente d'idées et de désirs, qui a su conquérir, après de longs efforts, un point d'appui dans la réalité.

LXII

Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'éternel problème de la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens ordinaire de ce mot, c'est-à-dire désignant uniquement le chemin qui conduit à la mort, ne respecte guère la vertu. Arrivé au bord de cet abîme, qui est comme la cuve centrale où les morales viennent se purifier ou se troubler définitivement, on nous force à choisir entre la justification, et la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi plus d'un exemple d'héroïsme châtié? Un ami, du fond du lit qu'il ne devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les détours dont se servit le sort pour l'amener à boire, dans une ville étrangère, la gorgée d'eau empoisonnée qui devait lui donner la mort. Rien n'était plus visible que les fils innombrables tissés par le destin autour de cette vie, et le moindre incident semblait doué d'une prévoyance et d'une malice incomparables. Et pourtant, mon ami n'était allé là-bas que pour y remplir un de ces devoirs que les sages, les héros ou les saints discernent seuls à l'horizon de la conscience. Que faut-il répondre? Taisons-nous encore sur ce point; nous y reviendrons tout à l'heure. Mon ami, s'il avait survécu, serait reparti le lendemain pour une autre ville, où un autre devoir l'eût appelé, sans même se demander s'il répondait encore à l'appel d'un devoir. Il y a des êtres qui obéissent ainsi à tous les ordres chuchotés par leur coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.

Est-il vrai qu'il ne faille jamais hésiter et qu'on ne fasse tout son devoir qu'autant qu'on ne se doute même pas qu'on le fait? Est-il indispensable qu'on s'élève à un point d'où le devoir n'apparaisse plus comme un choix de nos sentiments les plus nobles, mais comme une silencieuse nécessité de toute notre nature?