Chapter 5
Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que se trouvent les lois de la vie de chaque être.--Et quel homme pourrait vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre. Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître, comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine, qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.
Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté, pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres simplement raisonnables.
XLIV
Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte, qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antérieure, qui a formé notre âme? On ne récolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai pas vécu comme Paul-Emile, pas une seule des pensées qui le consolèrent ne me consolera, alors même que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me les répéter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous avons pensé, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif, perdit, après plus de quarante années de vie commune, sa femme Jeannie Welsh, l'être qu'il aima le plus profondément, sa peine, elle aussi, prit avec une exactitude incroyable la forme de la vie antérieure de leur amour. Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice à la fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses regrets, comme une prière ou une contemplation au bord d'une mer assombrie. C'est, en quelque façon, l'image synthétique de tous nos jours qui ne sont plus, qui se reproduit avec une fidélité affectueuse ou malveillante dans la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans générosité et sans lumière, quand viendra le moment, qui arrive toujours, où les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans générosité et sans lumière aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par elles-mêmes, afin qu'elles puissent refléter le passé de notre âme; et ce qu'elles reflètent est notre châtiment ou notre récompense. Il n'y a qu'une chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous avons fait. Quand nous perdons un être aimé, ce qui nous fait pleurer les larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments où nous ne l'avons pas assez aimé. Si nous avions toujours souri à l'être qui n'est plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur, et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les souvenirs de l'amour véritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous les autres, arrachent à nos yeux les mêmes larmes bienfaisantes que les plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.
XLV
Ici encore, où se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trône, nous voyons à quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui deviennent meilleurs que le destin lui-même. Le destin est demeuré barbare; et il n'est pas à la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore extérieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flèches doivent s'élever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.
Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voilà des noms semblables qui désignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous allions jusqu'à l'âme de ces mots, nous reconnaîtrions que nous n'appelons ainsi que la trace de nos fautes, et là où nos fautes furent nobles,--car il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,--notre malheur sera plus près du bonheur véritable que le bonheur de ceux qui sont heureux sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle eût voulu échanger son malheur qui s'épanouissait comme une fleur immense et tendre dans son âme, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumière du plus heureux de ses voisins dé Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan, lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure à l'âme que l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur? Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une petite chambre? «Bonheur, malheur»; si nous pouvions sortir un instant de nous-mêmes, et goûter le malheur du héros, combien de nous reviendraient sans regrets à leur bonheur étroit?
Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors même qu'il arrive du dehors, n'existe qu'en nous-mêmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou démon selon l'état de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et Macbeth les sorcières, et c'est toujours la même voix. Le destin, dont nous aimons tant à nous plaindre, n'est peut-être pas ce que nous pensions tout à l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons pour un Dieu n'est qu'un messager déguisé. Il nous avertit simplement, à certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner où nous avons à nous juger nous-mêmes.
XLVI
Il est vrai que les êtres de second ordre ne se jugent pas eux-mêmes. Aussi, est-ce précisément parce qu'ils refusent de se juger, qu'ils sont jugés par le hasard. Ils sont soumis à un destin presque invariable; car le destin ne peut se transformer qu'après le jugement que l'homme a rendu sur lui-même. Au lieu de transformer l'événement qu'ils rencontrent, ils se transforment eux-mêmes, moralement, au premier contact de tout ce qu'ils rencontrent. Ils prennent immédiatement la forme même du malheur qu'ils déplorent, et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usitée. Tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin. Pour celui-ci, c'est la profession qu'il embrasse, pour celui-là, c'est une amitié qui l'accueille, pour un troisième, c'est la maîtresse qu'il rencontre. À leur égard, hasard et destin sont deux termes identiques; et le hasard est rarement un destin favorable. Tout ce qui en nous-mêmes n'est pas occupé par la puissance de notre âme, est immédiatement occupé par une puissance ennemie. Tout vide dans le coeur ou dans l'intelligence devient le réservoir d'influences fatales. L'Ophélie de Shakespeare et la Marguerite de Goethe sont soumises au destin parce qu'elles sont si frêles, qu'on ne peut faire un geste, en leur présence, qui ne devienne le geste même du destin. Mais si Marguerite et Ophélie eussent possédé une parcelle de la force qui anime l'Antigone de Sophocle, n'eussent-elles pas changé, non seulement leurs propres destinées, mais encore celles d'Hamlet et de Faust? Et si le More de Venise, au lieu d'épouser Desdémone, eût pris pour femme la Pauline de Corneille, croyez-vous que dans des circonstances identiques la destinée de Desdémone eût osé rôder un instant autour de l'amour éclairé de Pauline? Etait-ce dans leur corps ou dans leur âme que se dissimulait la Fatalité noire? Et, s'il est vrai, parfois, que le corps ne puisse acquérir plus de force, l'âme ne peut-elle en acquérir toujours? Prenons-y garde: pour la plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin véritable; ce serait celui qui dirait: «À partir de ce jour, ton âme ne peut plus s'affermir et ne grandira plus.» Mais est-il un destin qui ait le droit de nous parler ainsi?
XLVII
Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est belle.
Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain....» On ne peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour; et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment, tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme est forte que le destin a pu s'en rendre maître.
Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages....
XLVIII
Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin», disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes; nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que la mort même.
XLIX
Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous n'apercevrez pas la vie de ces trois êtres, vous ne verrez que les derniers sentiers qui les menèrent à leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a pas été heureux, puisque leur mort n'a pas été heureuse. Mais vous oubliez que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la mort absorbe tout; et si trente années de félicité aboutissent à une mort accidentelle, les trente années nous paraîtront perdues dans les ténèbres d'une heure douloureuse.
L
Nous avons tort de relier ainsi le destin à la mort ou au malheur. Quand donc quitterons-nous cette idée que la mort est plus importante que la vie, et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du côté des larmes, quand nous jugeons de la destinée d'un être, et jamais du côté des sourires? Qui nous a dit qu'il fallût évaluer la vie à l'aide de la mort et non pas la mort à l'aide de la vie? Nous plaignons la destinée de Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes, parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la sagesse ou la vertu ne désarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'êtes ni sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose que la sagesse et la justice mêmes. Et puis, de quel droit tassons-nous ainsi une existence tout entière dans l'instant de la mort? Pourquoi me dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas compte de la naissance quand vous pesez la destinée du sage. Ce qui nous rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les années qui la précèdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un être et son véritable destin.
Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la mort affreuse eût passé son existence à prévoir la fin douloureuse que sa sagesse lui préparait. Mais en réalité le sage est bien moins inquiété que le méchant par l'idée de la mort. Socrate n'a pas à craindre comme Macbeth que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et il n'a pas usé sa vie à la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais trop souvent au fond de nos pensées il semble qu'une blessure qui saigne quelques heures anéantisse la paix d'une existence entière.
LI
Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il récompense les bons et punisse les méchants. Quelle âme pourrait encore se dire bonne si la récompense était sûre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin lui-même lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage, car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas son bonheur, car il faut être exactement aussi sage que le sage et aussi juste que le juste dont on pèse le destin pour connaître leur bonheur.
Lorsqu'un homme à l'âme basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage, ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu'il devient plus profond.
Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous dépose dans l'autre l'idée qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilisé un peu d'or et quelques jours d'ivresse; mais le sage y déposera mille choses que nous ne voyons pas, toute son âme peut-être, et le malheur même qu'il aura purifié.
LII
Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre. Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on dirait que le bonheur dort encore dans les langes.
Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler? Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.
Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.
LIII