Chapter 4
Idées claires, idées obscures, coeur, intelligence, volonté, raison, âme; au fond, voilà des mots qui désignent à peu près la même chose, à savoir, la richesse spirituelle d'un être. L'âme n'est sans doute que le plus beau désir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-être à son tour que le plus beau des désirs de notre âme. Il y a tant d'obscurité en tout ceci que l'on peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurité à l'aide de grosses lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se connaître soi-même est peut-être le seul idéal acceptable qui nous reste, mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dépendre de notre raison seule, jusqu'à quel point en dépend-elle? L'homme le meilleur, le plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas être celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte; et la morale la plus positive n'étend-elle pas toutes ses racines dans une sorte d'inconscience mystique? Le plus beau désir de notre intelligence ne fait guère que passer par notre intelligence; et nous croyons à tort que la moisson, parce qu'elle passe sur la route, a été récoltée sur la route. La raison la plus nette, alors même qu'elle explore son domaine, sort à chaque pas de ce domaine.
Cependant, c'est par l'intelligence que nous commençons d'embellir ce désir, le reste ne dépend pas entièrement de nous; mais ce reste ne se met en mouvement que si l'intelligence lui a donné le branle. La raison, qui est la fille aînée de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de notre vie morale, après avoir ouvert les portes souterraines derrière lesquelles sommeillent prisonnières les forces vives et instinctives de notre être. Elle attend, sa lampe à la main; et sa seule présence rend ce seuil inabordable à tout ce qui n'est pas encore conforme à la nature de la lumière. Plus avant, dans les régions où ses rayons ne pénètrent pas, la vie obscure continue. Elle ne s'en inquiète point, elle s'en réjouit au contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle désire, tout ce qui n'a pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pensée, acte même, ne peut rien ajouter, ne peut rien enlever à l'être idéal qu'elle forme. Le devoir de sa flamme est d'être aussi claire, aussi étendue que possible, et de ne pas abandonner son poste. Elle n'hésite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation d'instincts inférieurs et de ténèbres. Mais il arrive que parmi les captives qui s'éveillent, des forces plus éclatantes qu'elle-même s'approchent de l'entrée. Elles répandent une lumière plus immatérielle, plus diffuse, plus incompréhensible que celle de la flamme nette et ferme que protège sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien inexplicable, d'autres plus mystérieuses, plus infinies encore qui demandent à passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'était pas seule au monde, elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle se résout à les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poignée de cendres légères au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumière n'est dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison même dans une clarté plus grande, d'ineffables échanges auront lieu, de lampe à lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mêleront avec l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches étrangères seront passées, la flamme de sa lampe, à jamais transformée, s'élèvera plus haute, plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.
XXXIV
Abandonnons ici la sagesse isolée pour revenir à celle qui marche vers la tombe parmi le grand troupeau des destinées humaines. Est-il permis de dire que le destin du sage ne se mêle jamais au destin du méchant ou à celui de l'âme folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la vérité. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien à ses fidèles que ne puissent dédaigner les ignorants ou les méchants. Il arrive maintes fois que l'approche du sage ne change pas grand'chose à ce que les hommes aperçoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et qu'il n'y ait pas eu de contact véritable, soit qu'il ait à lutter contre des forces accumulées par un trop grand nombre d'êtres depuis un trop grand nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extérieurs, il ne sauve jamais que ce qui peut encore être sauvé selon les lois ordinaires de la vie, et lui-même, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable. Mais alors même qu'il périt, il peut se dire qu'il périt sans avoir été, comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des années peut-être avant la catastrophe, le témoin impuissant et désespéré de la ruine de son âme. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie qui contient les deux vies, ce n'est pas nécessairement l'arracher à la mort ou aux désastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'être, une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas été sauvé, non seulement au sens chrétien, mais encore au sens plus parfait de ce mot? Cependant il devait mourir dans l'heure même, mais il mourait éternellement heureux parce qu'il avait été aimé au tout dernier moment; et qu'un être infiniment sage avait su lui montrer que son âme n'était pas inutile, qu'elle avait été bonne elle aussi et n'était pas passée inaperçue sur cette terre....
XXXV
À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera, jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe mortelle a été bue avant le coucher du soleil.
XXXVI
Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes, et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives. Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas eu l'occasion de choisir.
XXXVII
Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément, tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève. Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.
XXXVIII
Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa demeure? Personne ne lui tendra de piège? Sa femme et ses amis ne le trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres? Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc défendues par des anges? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau de Lazare? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne l'aima point? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son triomphe dans Rome et le second trois jours après? Est-ce donc là l'abri que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que l'expérience déclare presque toujours déraisonnables?
XXXIX
En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme, parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi, n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle. Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées, mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de nous, de notre propre substance.»
XL
La force active d'un événement ne se trouve que dans la manière dont on envisage cet événement. Réunissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sème, il ravage, il moissonne, selon l'ordre qu'il a trouvé inscrit sur notre seuil. Si les deux fils de mon voisin, qui est un homme médiocre, périssent dans l'instant même où la fortune de leur père a réalisé ses désirs, tout s'en ira dans les ténèbres, aucune étincelle ne jaillira, et le malheur, presque ennuyé lui-même, ne laissera derrière lui que quelques cendres incolores. Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites choses que la douleur lui a données, car la douleur ne fait jamais que nous restituer ce que notre âme lui a prêté durant les jours heureux.
XLI
Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend, retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre contre l'invisible.
Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté, c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre, je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé cette guerre, par la plus glorieuse victoire.--Ce cours rapide de prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»
XLII
Voilà la manière romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse atteindre un homme dans le moment où il est le plus sensible à la douleur, c'est-à-dire dans le moment de son plus grand bonheur. En est-il d'autres? Oui, car il y a autant de manières de l'accueillir qu'il y a d'idées ou de sentiments généreux sur cette terre, et chacun de ces sentiments, chacune de ces idées tient la baguette magique qui change sur le seuil les vêtements et le visage de la souffrance. Job nous eût dit: «Dieu a donné, Dieu a repris, que son saint nom soit béni», et Marc-Aurèle peut-être: « S'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout, c'est sans doute pour m'apprendre à aimer ceux que je n'aimais pas encore.»
XLIII
Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme, et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de dédaigner une illusion?
Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?