La sagesse et la destinée

Chapter 3

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Toutefois, n'allons pas juger Louis XVI du point de vue où nous sommes. Mettons-nous à sa place, au milieu de ses incertitudes, de son étonnement, de ses difficultés, de ses obscurités. Il est trop facile de prévoir ce qu'il eût fallu faire après que l'on sait tout ce qui a été fait. Nous aussi, dans nos troubles, dans nos hésitations, dans notre ignorance du devoir, on devra nous juger en cherchant à retrouver la trace de nos derniers pas sur le sable de la petite éminence d'où nous nous efforcions de découvrir l'avenir. Savons-nous mieux que Louis XVI ce qu'il convient de faire en ce moment? Ce qu'il faut abandonner et ce qu'il faut défendre? Flotterons-nous plus sagement que lui entre les droits de la raison humaine et ceux des circonstances? L'hésitation consciencieuse n'a-t-elle pas souvent tous les caractères d'un devoir? L'exemple du malheureux roi peut cependant nous enseigner une chose importante: c'est que dans un grand et noble doute, il faut toujours aller courageusement, directement et infiniment au delà de ce qui nous paraît raisonnable, réalisable et juste. L'idée que nous nous faisons du devoir, de la justice et de la vérité, si claire, si avancée, si indépendante qu'elle nous paraisse, ne l'est jamais autant qu'elle le sera tout naturellement quelques années, quelques siècles plus tard. Il est donc sage d'aller du moins aussi promptement que possible à la pointe extrême de ce que nous voyons, de ce que nous espérons. Si Louis XVI avait fait ce que nous aurions fait à sa place, maintenant que nous savons ce qu'il eût fallu faire, c'est-à-dire abdiquer franchement toutes les folies du préjugé royal, accepter loyalement la vérité nouvelle et la justice supérieure qu'on offrait à ses yeux, nous admirerions son génie. Or, il est probable que Louis XVI, qui n'était ni un méchant homme ni un imbécile, a pu voir, ne fût-ce qu'une minute, sa situation, du même oeil que l'eût vue un philosophe désintéressé. En tout cas, cela n'est pas, historiquement ou psychologiquement, impossible. Nous savons bien souvent, dans nos doutes solennels, où se trouve le point fixe, le sommet inaltérable du devoir, mais il nous semble qu'il y a, du devoir actuel à ce sommet trop solitaire et trop étincelant, une distance qu'il ne serait pas prudent de franchir tout de suite. Et pourtant, toute l'histoire de l'humanité, toute l'expérience de notre propre vie ne nous prouvent-elles pas que c'est toujours le plus haut sommet qui a raison, qu'il faut toujours finir par y monter de force, après avoir perdu un temps précieux sur la plupart des éminences intermédiaires? Qu'est-ce qu'un sage, un héros, un grand homme, sinon celui qui est allé tout seul, avant les autres, sur le plateau désert que tous apercevaient plus ou moins clairement?

XXI

Nous ne prétendons pas qu'il eût fallu que Louis XVI eût été un homme de ce genre, un homme de génie, bien que ce soit presque un devoir d'avoir du génie quand on tient dans ses mains la destinée d'un grand nombre de ses frères. Nous ne prétendons pas davantage que les meilleurs de nous eussent évité ses erreurs et par conséquent ses malheurs. Non; mais une chose est certaine, c'est qu'aucun de ces malheurs n'avait une origine surhumaine, n'était surnaturellement ou trop mystérieusement inévitable. Ils ne descendaient pas d'un autre monde; ils n'étaient pas envoyés par un Dieu monstrueux, incompréhensible et capricieux. Ils étaient nés d'une idée de justice méconnue, d'une idée de justice qui s'était reveillée en sursaut dans la vie, mais qui n'avait jamais dormi dans la raison de l'homme. Et qu'y a-t-il au monde de plus rassurant, de plus près de nous, de plus profondément humain qu'une idée de justice? Il était regrettable, au point de vue de la tranquillité de Louis XVI, que cette idée se fût précisément réveillée sous son règne; c'est à peu près tout ce qu'il pouvait reprocher au destin; et la plupart des reproches que nous lui faisons d'ordinaire ont la même valeur.

Pour le reste, il est très légitimement permis de supposer qu'un seul acte d'énergie, de loyauté totale, de sagesse désintéressée et noblement clairvoyante eût pu changer le cours des événements. Si la fuite à Varennes, qui était cependant un acte de duplicité et de faiblesse coupable, avait été organisée d'une manière un peu moins puérile, un peu moins absurde, comme aurait pu l'organiser tout homme habitué à la vie réelle, il n'est pas douteux que Louis XVI ne serait pas mort sur l'échafaud. Etait-ce un dieu ou son aveugle complaisance pour Marie-Antoinette qui le poussait à confier au sot, vaniteux et maladroit de Fersen les préparatifs et la direction du désastreux voyage? Etait-ce une force pleine de grands mystères ou sa légèreté, son insouciance, son inconscience, je ne sais quel abandon apathique et en même temps provocateur à son étoile, comme les nonchalants et les faibles en ont souvent dans les dangers, qui l'obligeait de mettre, à chaque relais, la tête à la portière de la berline, de façon à être reconnu trois ou quatre fois? Et dans le moment décisif, dans cette sinistre et haletante nuit de Varennes, qui est une de ces nuits de l'histoire où la fatalité eût dû régner à l'horizon comme une inébranlable montagne, ne la voit-on pas chanceler à chaque pas, cette fatalité, telle qu'un enfant qui marche pour la première fois et qui ne sait si c'est ce caillou blanc ou cette touffe d'herbe qui le fera choir à droite ou à gauche dans le sentier? À l'arrêt tragique de la berline, dans la nuit noire, au cri terrible poussé par un adolescent, le jeune Drouet: «_Au nom de la nation!..._» un ordre du roi dans la voiture, un coup de fouet, un coup de collier, et vous et moi, nous ne serions probablement pas nés, car l'histoire du monde n'eût pas été la même. Et puis devant le maire, respectueux, déconcerté, hésitant, et qui n'attend qu'un mot impérieux pour ouvrir toutes les portes, et à l'auberge, et dans la boutique de M. Sauce, le brave épicier du village, enfin à l'arrivée de Goguelat et de Choiseul, entourés des hussards qui apportent le salut, à vingt reprises, tout n'a-t-il pas dépendu d'un oui ou d'un non, d'un pas, d'un geste, d'un regard? Mettez dix hommes que vous connaissez assez intimement dans la situation du roi de France, et vous prévoirez à coup sûr l'issue de leurs dix nuits. Ah! c'est bien là la nuit honteuse, la nuit révélatrice de la fatalité! Vit-on jamais plus clairement la dépendance, la misère familière et effarée de cette grande force mystérieuse qui dans nos heures trop résignées semble peser sur notre vie? La vit-on jamais, plus complètement dépouillée de ses vêtements empruntés, imposants et trompeurs, aller et venir, cent fois de suite et tout en larmes, de la mort à la vie, de la vie à la mort, et se jeter enfin, comme une femme épouvantée, dans les bras d'un malheureux homme un peu moins inexistant, un peu moins indécis qu'elle-même, pour implorer jusqu'au matin une décision, une existence qu'elle ne trouve jamais qu'au fond d'une intelligence, d'une volonté humaine?

XXII

Pourtant, ce n'est pas là toute la vérité. Il est salutaire d'envisager les choses de cette façon, de diminuer ainsi le rôle de la fatalité, de la traiter comme une femme hésitante et égarée qu'il convient de recueillir et de guider. Cela nous donne, en attendant notre heure dangereuse, une confiance, une initiative, un courage sans lesquels on ne ferait rien d'utile: mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose, qu'il ne faille jamais compter qu'avec sa volonté et son intelligence. L'intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent s'habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles doivent apprendre à se nourrir de l'inconnu qui les domine. On ne sort du bonheur trop étroit des hommes sans mission, on ne sort des actes ordinaires, qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier que l'on connaît, tout en ne cessant pas de songer à l'espace inexploré à travers lequel ce sentier se déroule. Accoutumons-nous à agir comme si tout nous était soumis; mais en entretenant dans notre âme une pensée chargée de se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons. Il est nécessaire que la main croie que l'on a tout prévu; mais qu'une idée secrète, inviolable, incorruptible, n'oublie jamais que tout ce qui est grand est presque toujours imprévu. C'est l'imprévu, c'est l'inconnu qui exécutent ce que nous n'aurions pas osé tenter; mais ils ne viennent à notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit dédié. Voyez la part que, dans leurs actes extraordinaires, les hommes les plus doués de volonté, comme Napoléon, savent réserver à la fortune. Ceux qui n'ont aucune espérance généreuse emprisonnent le hasard, comme un enfant chétif; les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans limites que l'être humain n'a pas encore la force de parcourir, mais ne l'y perdent pas de vue.

XXIII

Il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des tempêtes sur la mer. On vient du fond des plaines, on accourt sur la plage, on regarde du haut des falaises, on attend quelque chose, on interroge les vagues énormes avec je ne sais quelle curiosité puérilement passionnée. En voici une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres. Elle s'avance comme un monstre aux muscles transparents. Elle se déroule en hâte du bout de l'horizon, porteuse, semble-t-il, d'une révélation urgente et décisive. Elle creuse derrière elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute l'un des secrets de l'Océan; et de même qu'entre les plus indolentes petites vagues des jours sans souffle et sans nuage, des flots limpides et insondables, roulent sur d'autres flots limpides et insondables. Pas un être vivant, pas une herbe, pas une pierre ne surgit.

Si quelque chose pouvait décourager le sage, qui n'est point sage tant qu'un motif inattendu de découragement n'illumine pas son étonnement et n'élève pas sa curiosité, on trouverait dans cette même Révolution française, plus d'une destinée infiniment plus sombre, plus écrasante et plus inexplicable que celle de Louis XVI. Je songe aux Girondins, je songe surtout à l'admirable Vergniaud. Même aujourd'hui que nous savons tout ce que l'avenir lui cachait, et que nous devinons à peu près où voulait en venir l'idée instinctive d'un siècle exceptionnel, il nous serait probablement impossible d'agir plus sagement, plus noblement que lui. Il serait, en tout cas, difficile à tout homme, jeté par le hasard dans le brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes, d'unir à un plus grand esprit un plus grand caractère. Le beau fantôme sans souillure, le bel être sans crainte, sans arrière-pensées, sans erreurs, sans faiblesses, que parfois nous formons au fond de notre coeur, de toutes nos forces les plus pures, de toute notre sagesse et de tout notre amour, voudrait aller s'asseoir non loin de lui, sur ces bancs déjà déserts de la Convention «où semblait planer l'ombre de la mort» pour penser, pour parler, pour agir comme il fit. Il aperçut ce qu'il y avait d'éternel et d'infaillible de l'autre côté du moment tragique, il sut rester fidèle à l'humanité et à l'indulgence durant des jours terribles où l'humanité et l'indulgence semblaient les pires ennemis d'un idéal de justice auquel il avait tout sacrifié; et, «dans un grand et noble doute, il alla courageusement, directement et infiniment au delà de ce qui paraissait raisonnable, réalisable et juste». La mort, violente mais attendue, vint à sa rencontre avant qu'il eût fait la moitié du chemin, pour nous apprendre que bien souvent, dans ces étranges luttes de l'homme et du destin, il ne s'agit pas de sauver la vie de notre corps, mais celle de nos sentiments les plus beaux et de nos meilleures pensées.

Qu'importent mes meilleures pensées si je n'existe plus? disent les uns; que reste-t-il de moi, si pour conserver ma vie, tout ce que j'aime doit périr dans mon coeur et dans mon esprit? leur répondent les autres. Et n'est-ce pas à ce choix-là que se réduit presque toujours toute la morale, toute la vertu, tout l'héroïsme humain?

XXIV

Mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi? N'essayons pas de la définir trop strictement, car ce serait l'emprisonner. Tous ceux qui le tentèrent font songer à un homme qui éteindrait d'abord une lumière afin d'étudier la nature même de la lumière. Il ne trouvera jamais qu'une mèche noircie et des cendres. «Le mot sage, observe Joubert, le mot sage dit à un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique jamais.» Acceptons-le comme l'accepte l'enfant, afin qu'il grandisse en même temps que nous. Disons de la sagesse ce que soeur Hadewijck, l'ennemie mystérieuse de Ruijsbroeck l'admirable, dit de l'Amour: «Son plus profond abîme est sa plus belle forme.» Il ne faut pas que la sagesse ait une forme; il faut que sa beauté soit aussi variable que la beauté des flammes. Ce n'est pas une déesse immobile, éternellement assise sur son trône. C'est Minerve qui nous accompagne, qui monte et qui descend, qui pleure et qui joue avec nous. Vous n'êtes vraiment sage que si votre sagesse se transforme sans cesse de votre enfance à votre mort. Plus le sens que vous attachez au mot sage devient beau et profond, plus vous devenez sage; et chaque degré que l'on gravit en s'élevant vers la sagesse augmente aux yeux de l'âme l'étendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir.

XXV

Être sage, c'est avoir conscience de soi-même; mais quand on a acquis une conscience assez vaste de son être, on s'aperçoit que la véritable sagesse est une chose bien plus profonde encore que la conscience. L'agrandissement de la conscience ne doit être désiré que pour l'inconscience de plus en plus haute qu'elle dévoile; et c'est sur les hauteurs de cette inconscience nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure. Tous les hommes ont le même héritage d'inconscience; mais une partie de ce domaine est située en deçà, et une autre au delà de la conscience normale. La plupart ne sortent pas de la première zone; mais ceux qui aiment la sagesse n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde. Si j'aime, et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complète que l'homme puisse acquérir, cet amour sera éclairé par une inconscience d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours ordinaires. La dernière n'entoure que l'animal; la première environne le Dieu. Mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le sentiment de la première. Nous ne sortons jamais de l'inconscience, mais nous pouvons améliorer sans cesse la qualité de l'inconscience qui nous baigne.

XXVI

Être sage, ce n'est pas adorer sa raison seule, et ce n'est pas seulement avoir accoutumé cette raison à triompher sans peine de l'instinct inférieur. Ce seraient là des triomphes très stériles s'ils n'enseignaient à la raison une soumission plus grande à un instinct d'un autre genre, qui est l'instinct de l'âme. Ces triomphes quotidiens ne doivent être poursuivis que parce qu'ils permettent à un instinct de plus en plus divin de se manifester de plus en plus librement. Leur but ne se trouve pas en eux-mêmes. Ils ne servent qu'à débarrasser la route de la destinée de notre âme qui est toujours une destinée de purification et de lumière.

XXVII

La raison ouvre la porte à la sagesse, mais la sagesse la plus vivante ne se trouve pas dans la raison. La raison ferme la porte aux destinées mauvaises, mais c'est notre sagesse qui ouvre à l'horizon une autre porte aux destinées propices. La raison se défend, interdit, recule, élimine, détruit; la sagesse attaque, ordonne, avance, ajoute, augmente et crée. La sagesse est bien plutôt un certain appétit de nôtre âme qu'un produit de notre raison. Elle vit au-dessus de la raison; aussi le propre de la véritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve pas, ou n'approuve qu'à la longue. C'est ainsi que la sagesse a dit un jour à la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis. La raison, s'élevant ce jour-là sur ce qu'il y a de plus haut dans son empire, a fini par l'admettre. Mais la sagesse n'est pas encore satisfaite; et toute seule elle cherche bien plus loin.

XXVIII

Si la sagesse n'obéissait qu'à la raison, et s'il suffisait qu'elle triomphât exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours pareille à elle-même. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en aurait fait le tour, parce que la raison a déjà fait plus d'une fois le tour de son domaine.

Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant plus différent que l'atmosphère qui l'enveloppe dans Socrate et dans Jésus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurèle, dans Fénelon et dans Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus complètement qu'un événement pareil qui tomberait le même jour dans les eaux vives de la sagesse de ces hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y demeurerait exactement semblable à ce qu'il est en soi. Imaginez que Jésus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultère; leur raison dira à peu près les mêmes choses, mais leur sagesse, par delà leurs paroles, par delà leurs pensées, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mêmes mondes. C'est la vie même de la sagesse qui veut ces différences. Les sages partent tous du même point, qui est le seuil de la raison. Mais ils commencent à s'éloigner les uns des autres à compter du moment où les triomphes de la raison n'hésitent plus; c'est-à-dire à compter du moment où ils pénètrent librement dans la région de l'inconscience supérieure.

XXIX

Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.

Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la victoire de la raison divine sur la raison humaine?

XXX

On ne saurait être trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de faire appel à la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas appris à obéir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jésus-Christ, qu'auraient fait les héros si leur raison ne se fût pas soumise? Est-ce qu'un acte héroïque ne dépasse pas toujours les bornes de la raison? et cependant qui donc oserait dire que le héros n'est pas plus sage que ceux qui ne bougent pas parce qu'ils n'écoutent que leur raison? Il faut le répéter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit être le vase dans lequel on cultive la sagesse véritable. Il est vrai que la raison se trouve à la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre métaphore, de la sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est la soeur préférée de l'amour.

La raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une âme qui s'élève, mais la sagesse naît de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la raison. Et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cédé plus de droits à l'amour.

XXXI

La sagesse est la lumière de l'amour, et l'amour est l'aliment de la lumière. Plus l'amour est profond, plus l'amour devient sage; et plus la sagesse s'élève, plus elle s'approche de l'amour. Aimez et vous deviendrez sage; devenez sage et vous devrez aimer. On n'aime véritablement qu'en devenant meilleur; et devenir meilleur c'est devenir plus sage. Il n'y a pas d'être au monde qui n'améliore quelque chose en son âme dès qu'il aime un autre être, lors même qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire; et ceux qui ne cessent pas d'aimer, ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne cessent pas de devenir meilleurs. L'amour alimente la sagesse, et la sagesse alimente l'amour; et c'est un cercle de lumière au centre duquel ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages. La sagesse et l'amour ne se peuvent séparer; et dans le paradis de Swedenborg, l'épouse n'est que « l'amour de la sagesse du sage».

XXXII

«Notre raison, dit Fénelon, ne consiste que dans nos idées claires.» Mais notre sagesse, pourrions-nous ajouter, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur dans notre âme et dans notre caractère, se trouve surtout dans nos idées qui ne sont pas encore tout à fait claires. Si l'on ne se laissait guider dans la vie que par ses idées claires, on ne tarderait pas à devenir un homme digne de peu d'amour, digne de peu d'estime. Au fond, rien n'est moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il convient d'être bon, juste, généreux et d'avoir en toute chose les sentiments et les pensées les plus nobles que nous puissions atteindre. Heureusement, plus on a d'idées claires, plus on apprend à respecter celles qui ne sont pas encore claires. Il faut tâcher d'avoir le plus grand nombre possible d'idées aussi claires que possible afin d'éveiller en son âme un plus grand nombre d'idées qui soient encore obscures. Les idées claires semblent guider parfois notre vie extérieure, mais il est incontestable que les autres se trouvent à la tête de notre vie intime, et la vie que l'on voit finit toujours par obéir à celle qu'on ne voit pas. Or, du nombre, de la qualité et de la puissance de nos idées claires, dépendent le nombre, la qualité et la puissance de nos idées obscures; et il est extrêmement probable que la plupart des vérités définitives que nous cherchons avec tant d'ardeur, attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos idées obscures. Il importe d'abréger leur attente. Une belle idée claire que nous éveillons en nous, ne manquera jamais d'aller éveiller à son tour une belle idée obscure, et quand l'idée obscure sera devenue claire en vieillissant,--car la clarté parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe de la lassitude des idées?--elle ira, elle aussi, tirer de son sommeil une autre idée obscure, plus belle et plus haute qu'elle n'était elle-même en son ombre, et peut-être qu'en tâtonnant ainsi, successivement, sans se décourager, le long des lignes endormies, l'une d'elles posera quelque jour, par hasard, sa petite main presque invisible encore sur l'épaule d'une grande vérité.

XXXIII