La sagesse et la destinée

Chapter 2

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Mais ce sentiment de soi-même, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite trop volontiers à la connaissance de nos défauts et de nos qualités. Il peut s'étendre à des mystères infiniment plus secourables. Se connaître soi-même, ce n'est pas seulement se connaître au repos ou se connaître plus ou moins dans le présent et le passé. Les êtres dont je parle n'ont en eux cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir conscience de soi-même, pour les hommes les plus grands, c'est avoir conscience, jusqu'à un certain point, de son étoile ou de sa destinée. Ils connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont déjà une partie de cet avenir même. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent dès aujourd'hui ce que les événements deviendront dans leur âme. L'événement en soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par lui même ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui le recueille. Il arrive sans cesse à ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui semblent toutes chargées de germes d'héroïsme, et rien d'héroïque ne s'élève après que l'aventure s'est dissipée. Mais Jésus-Christ rencontre sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultère ou la Samaritaine, et l'humanité monte trois fois de suite à la hauteur de Dieu.

IX

On devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce qu'ils veulent qu'il leur arrive. Nous n'avons, il est vrai, qu'une influence affaiblie sur un certain nombre d'événements extérieurs; mais nous avons une action toute puissante sur ce que ces événements deviennent en nous-mêmes, c'est-à-dire sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et immortelle de tout événement. Il est des milliers d'êtres en qui cette partie spirituelle qui demande à naître de tout amour, de tout malheur ou de toute rencontre n'a pu vivre un instant, et ceux-là passent comme des épaves sur un fleuve. Il en est quelques autres en qui cette part immortelle absorbe tout; et ceux-là sont comme des îles sur la mer, car ils ont trouvé un point fixe d'où ils commandent aux destinées intimes; et la destinée véritable est une destinée intime. Pour la plupart des hommes, c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou éclaire leur vie; mais la vie intérieure de ceux dont je parle éclaire seule tout ce qui leur arrive. Si vous aimez, ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destinée; c'est la conscience de vous-même que vous aurez trouvée au fond de cet amour qui modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas la trahison qui importe; c'est le pardon qu'elle a fait naître dans votre âme, et la nature plus ou moins générale, plus ou moins élevée, plus ou moins réfléchie de ce pardon, qui tournera votre existence vers le côté paisible et plus clair du destin où vous vous verrez mieux que si l'on vous était resté fidèle. Mais si la trahison n'a pas accru la simplicité, la confiance plus haute, l'étendue de l'amour, on vous aura trahi bien inutilement, et vous pourrez vous dire qu'il n'est rien arrivé.

X

N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la même nature que nous-mêmes. Toute aventure qui se présente, se présente à notre âme sous la forme de nos pensées habituelles, et aucune occasion héroïque ne s'est jamais offerte à celui qui n'était pas un héros silencieux et obscur depuis un grand nombre d'années. Gravissez la montagne ou descendez dans le village, allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison, vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du hasard. Si Judas sort ce soir, il ira vers Judas et aura l'occasion de trahir, mais si Socrate ouvre sa porte, il trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion d'être sage. Nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le point d'essaimer errent autour de la ruche. Elles attendent que l'idée-mère sorte enfin de notre âme; et quand elle est sortie, elles s'agglomèrent autour d'elle. Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende qu'un signal intérieur, et si notre âme devient plus sage vers le soir, le malheur aposté par elle-même le matin devient plus sage aussi.

XI

Il n'arrive jamais de grands événements intérieurs à ceux qui n'ont rien fait pour les appeler à eux; et cependant le moindre accident de la vie porte en lui la semence d'un grand événement intérieur. Mais ces événements sont les esclaves de la justice, et chaque homme a la part de butin qu'il mérite. Nous devenons exactement ce que nous découvrons dans les bonheurs et les malheurs qui nous adviennent; et les caprices les plus inattendus de la fortune s'accoutument à prendre la forme même de nos pensées. Les vêtements, les armes et les parures du destin se trouvent dans notre vie intérieure. Si Socrate et Thersite perdent leur fils unique le même jour, le malheur de Socrate ne sera pas pareil au malheur de Thersite. La mort même, que l'on croit invariable, a d'autres habitudes, d'autres gestes, d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des méchants. On dirait que le malheur ou le bonheur se purifie avant de frapper à la porte du sage; et qu'il baisse la tête pour entrer dans une âme médiocre.

XII

À mesure que nous devenons sages, nous échappons à quelques-unes de nos destinées instinctives. Il y a dans tout être un certain désir de sagesse, qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie. Et ce qui a été transformé en conscience n'appartient plus aux puissances ennemies. Une souffrance que votre âme a changée en douceur, en indulgence ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans ornements spirituels; et une faute et un défaut que vous avez regardés face à face est une faute et un défaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne peuvent plus nuire aux autres.

Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent en cette zone. Placez Socrate et Jésus-Christ au milieu des Atrides, et l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le palais d'Agamemnon; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de Jocaste, OEdipe n'eût pas songé à se crever les yeux. Il y a des malheurs que la fatalité n'ose entreprendre en présence d'une âme qui l'a vaincue plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.

XIII

Il est si vrai que la présence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe peut-être pas un seul drame où paraisse un véritable sage, et s'il y en paraît un, l'événement s'arrête de lui-même avant les larmes et le sang. Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a très rarement un drame autour du sage. Il n'est guère possible d'imaginer qu'un événement tragique se développe entre des êtres qui ont fait sérieusement le tour de leur conscience, et les héros des grandes tragédies ont des âmes qu'ils n'interrogent jamais profondément. C'est pourquoi le poète tragique ne saurait nous montrer qu'une beauté plus ou moins enchaînée, car dès que ses héros s'élèvent aussi haut que de véritables héros doivent monter, ils laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que le repos dans la lumière. Le seul drame du sage se trouve dans le _Phédon_, dans _Prométhée_, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphée ou le sacrifice d'Antigone. Mais ce drame mis à part, qui est le drame unique de la sagesse, observons que les poètes tragiques osent très rarement permettre au sage de paraître un moment sur la scène. Ils craignent une âme haute parce que les événements la craignent, et qu'un meurtre commis en présence du sage n'a pas le même aspect que le meurtre commis en présence de ceux dont l'âme s'ignore encore. Si Oedipe avait possédé quelques-unes de ces certitudes que tout penseur peut acquérir, s'il avait eu en lui ce refuge toujours ouvert que Marc-Aurèle, par exemple, avait su édifier en lui-même, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris à ses pièges, si ce n'est la pure lumière que répand une grande âme en devenant plus belle dans l'infortune?

Où se trouve le sage dans _OEdipe?_ Est-ce Tirésias? Il connaît l'avenir, mais il ignore que la bonté et le pardon dominent l'avenir. Il sait la vérité sacrée, mais il ignore la vérité humaine. Il ignore la sagesse qui prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force. Ceux qui savent ne savent rien s'ils ne possèdent pas la force de l'amour, car le véritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus loin, aime le plus profondément les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder dans les ténèbres.

XIV

On nous affirme que toutes les grandes tragédies ne nous offrent pas d'autre spectacle que la lutte de l'homme contre la fatalité. Je crois, au contraire, qu'il n'existe pas une seule tragédie où la fatalité règne réellement. J'ai beau les parcourir, je n'en trouve pas une où le héros combatte le destin pur et simple. Au fond, ce n'est jamais le destin, c'est toujours la sagesse qu'il attaque. Il n'y a de fatalité véritable qu'en certains malheurs extérieurs, tels que les maladies, les accidents, la mort inopinée de personnes aimées, etc., mais il n'existe pas de _fatalité intérieure_. La volonté de la sagesse a le pouvoir de rectifier tout ce qui n'atteint par mortellement notre corps. Souvent même elle parvient à s'introduire dans le domaine étroit des fatalités extérieures. Il est vrai qu'il faut accumuler en soi, un lourd, un patient trésor, pour que cette volonté trouve, au moment solennel, les forces nécessaires.

XV

La statue du destin projette une ombre énorme sur la vallée qu'elle semble inonder de ténèbres; mais cette ombre a des contours très nets pour ceux qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est vrai; mais, il est permis à beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre faiblesse ou nos infirmités nous attachent jusqu'à la mort aux régions assombries, c'est déjà quelque chose que de s'en éloigner parfois par le désir et la pensée. Il est possible que le destin règne plus rigoureusement sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hérédité, en vertu de l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes et plus inconnues, mais alors même qu'il nous accable de malheurs immérités et étonnants, alors même qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions jamais fait s'il n'avait pas violenté nos mains, le malheur advenu, l'acte accompli, il dépend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va se passer dans notre âme. Il ne peut empêcher, quand il frappe un coeur de bonne volonté, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce coeur une source de clarté. Il ne peut empêcher qu'une âme ne transforme chacune de ses épreuves en pensées, en sentiments, en biens inviolables. Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrête toujours quand il trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intérieure. Et si on lui permet alors l'accès de la demeure cachée, il n'y peut pénétrer qu'en hôte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphère engourdie, renouveler la paix, augmenter la lumière, étendre la sérénité, éclairer l'horizon.

XVI

Encore une fois, qu'aurait fait le destin, s'il s'était trompé d'âme et qu'il eût tendu à Épicure, à Marc-Aurèle ou à Antonin-le-pieux les pièges qu'il tendit à OEdipe? Je consens même à supposer qu'il eût pu entraîner Antonin, par exemple, à massacrer son père et à profaner dans la même ignorance, la couche de sa mère. Qu'aurait-il ébranlé dans l'âme du noble souverain? La fin de tout ceci n'eût-elle pas été conforme au dénouement de tous les drames qui s'attaquent au sage, c'est-à-dire une grande douleur, il est vrai, mais aussi une grande lumière née de cette douleur même et déjà victorieuse à demi de son ombre? Antonin eût pleuré comme tous les hommes pleurent; mais les plus larges pleurs n'éteignent aucun rayon dans une âme qui n'a pas de rayons empruntés. Il y a pour le sage, de la douleur au désespoir, un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru. À la hauteur morale où la vie d'Antonin nous montre qu'il était parvenu, les pensées qui grandissent, les sentiments qui s'ennoblissent éclairent toutes les larmes. Il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et la plus pure de son âme, et le malheur épouse, comme l'eau, toutes les formes du vase dans lequel on l'enferme. Antonin se serait résigné, disons-nous. Oui, mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop souvent ce qui a lieu dans un grand coeur. Il est facile à la première âme venue de s'imaginer qu'elle aussi se résigne. Hélas! ce n'est pas la résignation qui nous console, nous purifie et nous élève, mais les pensées et les vertus au nom desquelles on se résigne, et c'est ici que la sagesse récompense ses fidèles en proportion de leurs mérites.

Il existe des idées qu'aucune catastrophe ne peut atteindre. Il suffit d'ordinaire qu'une idée s'élève au-dessus de la vanité, de l'indifférence et de l'égoïsme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi vulnérable. Et c'est pourquoi, qu'il y ait bonheur ou malheur, l'homme le plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande idée vit avec la plus grande ardeur. Si la fatalité l'eût voulu, Antonin le Pieux eût été incestueux et parricide peut-être, mais sa vie intérieure, loin de s'anéantir comme la vie d'OEdipe, eût été raffermie par ses désastres mêmes, et le destin eût pris la fuite, en abandonnant, tout autour du palais de l'empereur, ses réseaux et ses armes brisées, car de même que le triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans Rome, le véritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'âme.

XVII

Où se trouve la fatalité dans _Hamlet_, le _Roi Lear_ et _Macbeth_? Son trône n'est-il pas assis au centre même de la déraison du vieux roi, sur les marches inférieures de l'imagination du jeune prince et sur la cime des désirs maladifs du thane de Cawdor? Ne parlons pas de celui-ci, ni du père de Cordélia, dont l'inconscience trop manifeste ne sera contestée par personne, mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur d'assez haut? Il les aperçoit, semble-t-il, des sommets de l'intelligence, mais les sommets de certains sentiments, les sommets de la bonté, de la confiance, de l'indulgence et de l'amour, dans la lumineuse chaîne de montagnes de la sagesse, ne dominent-ils pas ceux de l'intelligence? Que serait-il advenu s'il avait contemplé les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon, par exemple, les eussent contemplés? Et d'abord, n'arrive-t-il pas souvent qu'un crime qui sent peser sur lui le regard d'une âme plus puissante, suspende sa marche dans les ténèbres, de même que les abeilles suspendent leur travail quand un rayon de jour pénètre dans la ruche?

En tout cas, le destin véritable auquel Claudius et Gertrude s'étaient abandonnés,--car on ne se livre au destin que lorsqu'on fait le mal,--le destin véritable, qui est le destin intérieur, aurait suivi sa voie dans l'âme des coupables, mais aurait-il pu en sortir, aurait-il osé franchir la barrière éclatante et accusatrice que la simple présence d'un de ces sages eût mise en permanence devant les portes du palais? Si les destinées de ceux qui sont moins sages participent malgré elles aux destinées du sage qu'elles rencontrent, les destinés du sage sont rarement atteintes par des destinées inférieures. Dans les domaines de la fatalité, non plus que sur la terre, les fleuves ne remontent vers leurs sources. Mais pour en revenir à la première idée, vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine, comme celle de Jésus à la place d'Hamlet, dans Elseneur, et que la tragédie suive son cours jusqu'aux quatre morts de la fin? Cela vous paraît-il possible? Est-ce que le crime le plus habile, en présence d'une sagesse profonde, ne ressemble pas un peu à ces spectacles que l'on offre le soir aux tout petits enfants et dont un rayon de soleil révèlerait la pauvreté et le mensonge? Voyez-vous Jésus-Christ, ou simplement le sage que vous avez peut-être rencontré, au milieu des ténèbres volontaires d'Elseneur? Qu'est-ce qui mène Hamlet, sinon une pensée aveugle qui lui dit que la vengeance est l'unique devoir? Mais fallait-il vraiment un effort surhumain pour reconnaître que la vengeance n'est jamais un devoir? Je le répète, Hamlet pense beaucoup, mais il n'est guère sage. Il ne paraît pas soupçonner où se trouve le défaut de la cuirasse du destin. Il ne suffit pas toujours de s'armer de pensées hautes pour le vaincre, car le destin sait opposer aux pensées hautes des pensées plus hautes encore; mais quel destin a jamais résisté à des pensées douces, simples, bonnes et loyales? La seule manière d'asservir le destin, c'est de faire le contraire du mal qu'il voudrait nous faire faire. Il n'y a pas de drame inévitable. Les catastrophes d'Elseneur n'ont lieu que parce que toutes les âmes se refusent à voir; mais une âme vivante contraint toutes les autres à entr'ouvrir les yeux. Où était-il écrit que Laërte, Ophélie, Gertrude, Hamlet et Claudius dussent mourir, si ce n'est dans l'aveuglement misérable d'Hamlet? Mais qu'y avait-il donc d'inévitable en cet aveuglement? Ne faisons pas intervenir le destin là où une pensée peut désarmer encore les puissances meurtrières. Il lui reste une part assez belle. Le destin, je retrouve son empire dans un mur qui me tombe sur la tête, dans la tempête qui éventre un navire et dans l'épidémie qui atteint ceux que j'aime. Mais il n'entre jamais dans l'âme d'un homme qui ne l'appelle pas. Hamlet est malheureux parce qu'il marche dans des ténèbres inhumaines, et c'est son ignorance qui fixe son malheur. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus longtemps que la fatalité à tous ceux qui osent lui donner des ordres. Horatio lui-même eût pu lui en donner jusqu'au dernier moment, mais il n'a pas eu l'énergie nécessaire pour sortir de l'ombre de son maître. Il eût suffi qu'une âme eût eu l'audace de crier la vérité dans Elseneur, pour que l'histoire d'Elseneur ne se fût pas écroulée tout entière dans des larmes de haine et d'horreur. Mais le mauvais hasard, aux doigts de la sagesse, est souple comme un jonc que l'on vient de couper et devient une barre d'airain meurtrièrement inflexible aux mains de l'inconscience. Une fois de plus, tout dépendait ici, non du destin, mais de la sagesse du plus sage, car Hamlet était le plus sage, et c'est pourquoi il devenait, par sa seule présence, le centre même du drame d'Elseneur--et la sagesse d'Hamlet ne dépendait que de lui-même.

XVIII

Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre indolence auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et humain.

XIX

Voyez une mémorable victime du destin: Louis XVI. Jamais, semble-t-il, la fatalité ne voulut plus implacablement le malheur d'un pauvre homme, honnête, bon, doux, vertueux. Mais si on regarde l'histoire de plus près, de quoi est fait tout le venin de cette fatalité sinon des faiblesses, des hésitations, des petites duplicités, des inconséquences, de la vanité et de l'aveuglement de la victime? S'il est vrai qu'une sorte de prédestination domine toutes les circonstances d'une vie, cette prédestination ne saurait se trouver que dans notre caractère; et le caractère, n'est-ce pas ce qui devrait se modifier le plus facilement dans un homme de bonne volonté? N'est-ce pas, en fait, ce qui se modifie toujours dans la plupart des existences? Avez-vous, à trente ans, le caractère que vous aviez à vingt? Il est meilleur ou pire selon que vous avez vu triompher le mensonge et la haine, la déloyauté et la méchanceté, ou bien la vérité, l'amour et la bonté. Et vous avez cru voir triompher la haine ou l'amour, la vérité ou le mensonge d'après l'idée plus ou moins élevée que vous vous êtes faite peu à peu du bonheur et du but de la vie. C'est ce qui préoccupe notre secret désir qui semble naturellement l'emporter. Si vous tournez les yeux du côté du mal, le mal est partout victorieux; mais si vous avez appris à vos regards à s'attacher à la simplicité, à la sincérité et à la vérité, vous ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse de ce que vous aimez.

XX