La sagesse et la destinée

Chapter 13

Chapter 133,513 wordsPublic domain

En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance sous les voûtes célestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le soleil n'en éclaire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'étendue, la profondeur ou la violence du fleuve qui appartient à tous et qui coule toujours, mais la pureté et la capacité de la coupe que nous y plongerons. Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend nécessairement la forme de cette coupe, et cette coupe de son côté a été moulée sur nos sentiments et sur nos pensées, en un mot, sur le sein de notre destinée intime, comme la coupe du sculpteur d'autrefois fut moulée sur le sein d'une déesse. On a la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit à désirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul rapport, c'est qu'il ne nous eût pas donné l'idée ou le désir d'une coupe plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'inégalité que dans le désir, mais cette inégalité-là ne nous devient sensible que dans le moment même où elle commence à s'effacer. Apprendre que notre désir pourrait être plus beau, n'est-ce pas déjà l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration nouvelle le sein de notre destinée, et, par le fait même, élargir les bords de la coupe idéale et docile, dont le métal ne se fige définitivement qu'à l'heure froide et inflexible de la mort?

Il n'a pas à se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus généreux. Il n'a pas à se plaindre celui qui attend le désir d'un peu plus de bonheur, d'un peu plus de beauté, d'un peu plus de justice. Il en est de ceci comme on dit qu'il en est de la félicité des élus. Chacun d'eux est vêtu d'allégresse et a le vêtement qui convient à sa taille. Il ne peut désirer une béatitude plus étendue que celle qu'il possède, car dans le désir même qui la désirerait, il la posséderait. Si j'envie noblement le bonheur de ceux qui sont à même de plonger à l'endroit le plus lumineux du grand fleuve, un vase plus éclatant et plus lourd que le mien, j'ai, sans que je le sache, une part excellente à tout ce qu'ils y puisent, et mes lèvres se posent à côté de leurs lèvres sur les bords de la coupe.

CX

«Qui pourrez-vous aimer?» disait-on, avant ces digressions à la femme dont vous vous souvenez peut-être. On eût pu demander la même chose à Emily Brontë, à bien d'autres; et il y a, de par le monde, une foule d'âmes de bonne volonté qui perdent les meilleures années de l'amour à se poser, au sujet de leur avenir sentimental, des questions de ce genre.

Au reste, dans l'empire du destin, c'est autour de l'image de l'amour que se pressent la plupart des plaintes, des regrets, des attentes oisives, des craintes vaniteuses, des espérances disproportionnées. Il y a beaucoup d'orgueil, beaucoup de fausse poésie et beaucoup de mensonges au fond de tout ceci. En général, c'est parmi les âmes qui ont fait le moins d'efforts pour se comprendre que l'on trouve le plus d'âmes incomprises. En général, c'est l'idéal le plus débile, le plus étroit et le plus arbitraire qui se nourrit le plus abondamment d'appréhensions, de déceptions, d'exigences et de petits mépris. Nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on méconnaisse les vertus, les pensées, les qualités et les beautés morales que nous ne possédons encore qu'en imagination. Il en est des mérites de ce genre comme des biens matériels, l'espoir s'attache le plus obstinément à ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acquérir. Ainsi, le fourbe qui médite de se corriger est assez étonné qu'on ne rende pas à la loyauté qui s'éveille un moment dans son coeur, un hommage immédiat et extraordinaire. Mais quand nous sommes réellement purs, désintéressés et sincères, quand nos pensées s'élèvent habituellement et simplement au-dessus de la vanité ou de l'égoïsme instinctif, nous nous soucions beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent, nous comprennent, nous admirent. Épictète, Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, ne se sont jamais plaints de n'être pas compris. Ils ne pensaient pas avoir en eux quelque chose d'inouï ou d'incompréhensible. Au contraire, ils croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que tous pouvaient admettre sans effort. Ce que l'on méconnaît, non sans raison; car il y a presque toujours une raison supérieure dans l'inertie générale d'un sentiment; ce que l'on méconnaît, ce sont les vertus maladives auxquelles nous attachons trop d'importance, et toute vertu est maladive à laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle nous exigeons une attention respectueuse. Une vertu maladive est souvent plus funeste qu'un vice bien portant; en tout cas, elle s'éloigne davantage de la vérité, et il n'y a rien à espérer loin de la vérité. À mesure que notre idéal s'améliore, il admet un plus grand nombre de réalités; à mesure que notre âme grandit, elle appréhende moins de ne pas rencontrer une autre âme à sa taille; car une âme qui grandit est une âme qui se rapproche de la vérité, et non loin de la vérité tout participe de la grandeur de la vérité même.

Au milieu des célestes lumières, presque uniformes en leurs éblouissements, arrivé à la troisième sphère, Dante ne voyant rien bouger autour de lui, se demande tout à coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le siège de Dieu. Il regarde alors Béatrice, et comme elle lui paraît plus belle, il reconnaît qu'il s'est rapproché de son but. Et nous aussi, c'est à l'augmentation de la curiosité, de l'amour, du respect et de l'admiration pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les pas que nous faisons sur la route de la vérité.

CXI

D'habitude, l'homme sort de sa maison à la recherche de la joie, de la beauté, de la vérité, de l'amour, et ne rentre entièrement satisfait que s'il peut dire à ses enfants qu'il n'a rien rencontré. Il y a bien de l'orgueil à se dire mécontent; et la plupart n'accusent la vie et l'amour que parce qu'ils s'imaginent que la vie et l'amour leur doivent quelque chose de plus que ce qu'ils peuvent leur accorder eux-mêmes. Il est vrai qu'il faut pour l'amour comme pour tout le reste un idéal aussi élevé que possible, mais tout idéal qui ne répond pas à une forte réalité intérieure n'est qu'un mensonge oisif, stérile, obséquieux. Il suffit de deux ou trois idéals inaccessibles pour paralyser une vie. C'est une erreur de croire que la hauteur d'une âme se mesure à celle de ses aspirations ou de ses rêves. Les faibles ont, en général, des rêves bien plus beaux, bien plus nombreux que les forts, car toute leur énergie, toute leur activité s'évapore dans leurs songes. La hauteur d'un rêve habituel n'entre en ligne de compte, quand il s'agit d'évaluer notre hauteur morale, qu'autant que ce rêve soit l'ombre prolongée d'une vie antérieure et d'une volonté déjà très fermes, très expérimentées et très humaines. Alors il est permis de le planter un instant au milieu de la plaine inondée du soleil des réalités extérieures, comme on plante un bâton à côté d'un clocher que l'on veut mesurer à son ombre, afin de déterminer le rapport entre l'ombre de l'heure et la tour éternelle.

CXII

Il semble naturel qu'un noble coeur attende un grand amour, mais il est bien plus nature] encore qu'il aime en attendant, et que pendant qu'il aime il ne croie pas attendre. Dans l'amour comme dans la vie, il est presque toujours fort inutile d'attendre; c'est en aimant qu'on apprend à aimer, et c'est avec les soi-disant désillusions des petites amours, qu'on nourrira le plus simplement et le plus sûrement la flamme inébranlable du grand amour qui viendra peut-être éclairer le reste de la vie.

On est souvent injuste envers les désillusions. On leur donne un visage chagrin, pâle, découragé; elles sont, au contraire, les premiers sourires de la vérité. Vous êtes un homme de bonne volonté, vous aspirez à être juste, utile, sage et heureux, mais si une désillusion vous attriste, c'est donc que vous regrettez le mensonge dans lequel vous étiez? Aimez-vous mieux vivre dans le monde de vos erreurs et de vos rêves, que dans celui de la réalité? Les meilleures heures des meilleures volontés se perdent trop souvent autour de la lutte d'un beau songe contre une loi inévitable, dont elles n'aperçoivent la beauté qu'après que le beau songe a épuisé leurs forces. Si l'amour, par exemple, vous a déçu, pensez-vous qu'il vous eût été salutaire de croire, durant toute votre vie, que l'amour est ce qu'il n'est pas, ce qu'il ne peut pas être? Croyez-vous qu'une illusion de ce genre ne fausse pas les plus importants de vos actes, et ne voile pas longtemps une partie de la vérité que vous voulez atteindre? Et si vous espérez faire de grandes choses et que la désillusion vous remette à votre place parmi les choses du second ordre, est-il juste de maudire jusqu'à la fin de vos jours l'envoyé de la vérité? N'est-ce pas, tout compte fait, la vérité même que votre illusion recherchait, si elle était sincère? Apprenons à nous faire de nos désillusions une troupe d'amies mystérieuses et fidèles, de conseillères incorruptibles. Si l'une d'elles, plus cruelle que les autres, nous abat un instant, ne nous disons pas en sanglotant: la vie n'est pas aussi belle que nos rêves; disons-nous: il manquait quelque chose à nos rêves puisqu'ils n'ont pas été approuvés par la vie. En somme, toute la force tant vantée des âmes fortes n'est faite que de désillusions qu'elles ont bien accueillies. Chaque déception, chaque amour méconnu, chaque espoir anéanti, ajoute un certain poids au poids de votre vérité, et plus les illusions tombent autour de vous, plus noblement, plus sûrement apparaît la grande réalité, comme le soleil qu'on aperçoit plus clairement entre les branches dépouillées de la forêt d'hiver.

CXIII

Si vous cherchez un grand amour, croyez-vous qu'il soit possible de trouver une âme aussi belle que vos rêves si vos rêves seuls sortent à sa recherche? Est-il juste de n'offrir que des désirs, des souhaits et des songes sans forme, et d'exiger en retour des paroles précises et des actes décisifs? Pourtant, c'est ce que nous faisons presque tous. Et si un hasard, trop heureux pour n'être pas inespéré, nous mettait enfin en présence de l'être qui réalisât exactement notre idéal, aurions-nous le droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent restées longtemps d'accord avec sa réalité active et bien déterminée?

On n'a quelque chance de trouver son idéal hors de soi qu'après l'avoir autant qu'il est possible accompli en soi-même. Espérez-vous reconnaître et retenir une âme loyale, profonde, aimante, fidèle, inépuisable, une âme vaste, vive, spontanée, indépendante, courageuse, bienveillante et généreuse, si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyauté, l'amour, la fidélité, la pensée, la vie, la spontanéité, l'indépendance, le courage, la bienveillance, la générosité? Et comment le savoir si vous n'avez pas aimé ces choses et vécu longtemps parmi elles, comme elle les a aimées, comme elle y a vécu?

Il n'est rien de plus exigeant, de plus maladroit, de plus aveugle que la bonté, la beauté, la perfection morale à l'état de désir. Si vous voulez trouver l'âme idéale, commencez par ressembler vous-même à l'idéal que vous cherchez. Il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir. À mesure que vous vous rapprocherez réellement de cet idéal, vous verrez qu'il est juste et heureux qu'il soit presque toujours bien différent de ce que vos espérances indistinctes attendaient. À mesure que votre idéal se réalisera au contact de la vie, il s'étendra, s'adoucira, s'assouplira et s'améliorera. Alors vous découvrirez sans peine dans ce que vous aimez, ce qui est vraiment beau, ce qui est solidement bon, ce qui est éternellement vrai en vous-même, car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous, si ce n'est le bien qui est dans notre coeur. Alors, enfin, vous attacherez moins d'importance à des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanité, l'égoïsme ou l'ignorance, c'est-à-dire à des imperfections qui ne seront plus pareilles aux vôtres, car c'est le mal qui est en nous qui supporte avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui.

CXIV

Ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie, puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pensée la plus funeste en toutes choses est celle qui tend à se défier de la réalité. J'ai vu plus d'une vie brisée par l'amour, mais si ce n'eût été l'amour, il est probable que l'amitié, l'apathie, l'incertitude, l'hésitation, l'indifférence, l'inaction eussent brisé ces mêmes vies. L'amour ne brise dans un coeur que les objets fragiles, et s'il y brise tout, c'est que tout y était trop fragile. Il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brisée plus d'une fois, mais ceux dont elle fut vraiment brisée doivent souvent leur malheur à je ne sais quelle vanité des ruines.

Assurément il y a, dans l'amour, comme dans le reste de notre destinée, bien des hasards heureux ou malheureux. Il est possible qu'à sa première sortie dans l'existence, un être dont le coeur et l'esprit sont pleins de toutes les énergies, de toutes les tendresses, de toutes les bonnes aspirations humaines, rencontre sans l'avoir cherchée, l'âme qui réalise, dans l'ivresse d'un bonheur permanent, tous les voeux de l'amour, les plus hauts comme les plus humbles, les plus vastes en même temps que les plus délicats, les plus éternels et les plus fugitifs, les plus puissants et les plus doux. Il peut se faire qu'il trouve immédiatement le coeur auquel il pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-même. Il peut arriver qu'il atteigne d'emblée, l'âme peut-être unique, toujours pleine de désirs, qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce qu'on lui donne, et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle aura reçu. Car l'amour qui résiste aux années est fait de ces échanges délicieusement inégaux; et c'est ce qu'on y donne que l'on possède enfin et ce qu'on y reçoit qu'on n'est plus seul à posséder.

CXV

Il est parfois des destinées aussi parfaitement heureuses, mais si tout homme a plus ou moins le droit d'en espérer une pareille, il aurait tort d'emprisonner sa vie dans cet espoir. Il ne peut que se préparer à être digne un jour d'un amour de ce genre, et à mesure qu'il s'y préparera, son attente deviendra plus patiente. Il eût été également possible que l'être dont nous parlions tout à l'heure passât et repassât, de sa jeunesse à sa vieillesse, le long du mur derrière lequel son bonheur l'attendait dans un silence trop profond. Mais de ce que son bonheur se trouvait de ce côté-ci de la muraille, s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et désespoir de l'autre? N'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer ainsi à côté du bonheur? N'est-il pas préférable de ne sentir, entre soi et le grand amour qu'on espère, qu'une sorte de hasard pour ainsi dire transparent et peut-être fragile, que d'en être à jamais séparé par tout ce qui est inhumain, inutile et indigne en nous-mêmes? Il est heureux celui qui peut cueillir et emporter la fleur, mais il n'est pas à plaindre autant qu'on le suppose, celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la fleur invisible. Une vie est-elle manquée, a-t-elle perdu toute valeur et toute utilité parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle eût pu l'être? Ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez, n'est-ce pas vous qui l'eussiez apporté, et si, comme il est dit plus haut, l'âme ne possède enfin que ce qu'elle peut donner, n'est-ce déjà pas posséder un peu que de guetter sans cesse l'occasion de donner? Oui, il n'y a pas, je pense, sur cette terre, de plus désirable bonheur qu'un admirable et long amour, mais si vous ne trouvez pas cet amour, ce que vous avez fait afin de vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur, pour la tranquillité plus courageuse et plus pure du reste de votre vie.

CXVI

Et puis, on peut toujours aimer. Aimez admirablement de votre côté et vous aurez presque toutes les joies d'un amour admirable. Même dans l'amour le plus parfait, le bonheur des deux amants les plus unis n'est pas exactement le même, et c'est bien certainement le meilleur qui aime le mieux, et celui qui aime le mieux qui est le plus heureux. C'est moins pour le bonheur de l'autre, que pour votre propre bonheur que vous devez vous rendre digne de l'amour. Ne vous imaginez point que dans les heures malheureuses d'un amour inégal, ce soit le plus juste, le plus sage, le plus généreux, le plus noblement passionné qui souffre le plus. Le meilleur n'est presque jamais la victime qu'il faut plaindre. On n'est complètement victime que lorsqu'on est victime de ses propres fautes, de ses propres torts, de ses propres injustices. Quelque imparfait que vous soyez, vous pouvez suffire à l'amour d'un être merveilleux, mais l'être merveilleux ne suffira pas à votre amour si vous n'êtes point parfait. Il est à souhaiter que la fortune introduise un jour dans votre demeure, la femme parée de tous les dons de l'intelligence et du coeur, que vous avez eu l'occasion d'admirer, en passant, dans l'histoire des grandes héroïnes de la gloire, du bonheur et de l'amour; mais vous n'en saurez rien si vous n'avez pas appris à reconnaître et à aimer ces dons dans la vie réelle; et la vie réelle, pour tout homme, qu'est-ce donc, après tout, sinon sa propre vie? C'est votre loyauté qui s'épanouira dans la loyauté de l'amante; c'est votre vérité qui s'apaisera dans sa vérité, et c'est la force de votre caractère qui jouira seul de la force qui se trouve dans le sien. Mais une vertu de l'être aimé, qui ne rencontre pas, au seuil de notre coeur, une vertu qui lui ressemble un peu, ne sait à quelles mains confier l'allégresse qu'elle apporte.

CXVII

Et quel que soit votre destin sentimental, ne perdez pas courage. Surtout n'allez pas croire que n'ayant pas connu le bonheur de l'amour, vous ignorerez jusqu'au bout le grand bonheur de l'existence humaine. Que le bonheur prenne la forme d'un fleuve, d'une rivière souterraine, d'un torrent ou d'un lac, il n'a qu'une seule et même source aux lieux secrets de notre coeur, et le plus malheureux des hommes peut se faire une idée du plus grand des bonheurs.

Il y a dans l'amour, il est vrai, une ivresse qu'il ne connaîtra pas, mais cette ivresse ne laisserait, au fond d'un coeur grave et sincère, qu'une grande mélancolie, si l'on ne trouvait pas dans l'amour véritable, quelque chose de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable que l'ivresse; et ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable dans l'amour est aussi ce qu'il y a de plus sûr, de plus profond, de plus inébranlable dans une noble vie.

Il n'est pas donné à tout homme d'être héroïque, admirable, victorieux, génial ou simplement heureux dans les choses extérieures; mais le moins favorisé parmi nous peut être juste, loyal, doux, fraternel, généreux; le moins doué peut s'accoutumer à regarder autour de soi sans malveillance, sans envie, sans rancune, sans tristesse inutile; le plus déshérité peut prendre je ne sais quelle silencieuse part, qui n'est pas toujours la moins bonne, à la joie de ceux qui l'environnent, le moins habile peut savoir jusqu'à quel point il pardonne une offense, excuse une erreur, admire une parole et une action humaines; et le moins aimé peut aimer et respecter l'amour.

En agissant de la sorte, il se penche sur la source où les heureux viennent se pencher aussi, plus souvent qu'on ne croit, aux heures ardentes du bonheur, afin de s'assurer qu'ils sont vraiment heureux. Tout au fond des félicités de l'amour comme au fond de l'humble vie du juste auquel le hasard n'a pas voulu sourire, il n'est d'inaltérable et d'immobile que la justice, la confiance, la bienveillance, la sincérité, la générosité. L'amour donne un peu plus d'éclat à ces points lumineux; et c'est pourquoi il faut chercher l'amour. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il ouvre nos yeux à certaines vérités pacifiques et douces. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il nous donne l'occasion d'aimer et d'admirer, dans un objet unique, ce que nous n'aurions eu ni l'idée ni la force d'aimer et d'admirer en mille objets divers; c'est qu'il nous élargit ainsi le coeur pour l'avenir. Mais à la base du plus merveilleux amour, il n'y a jamais qu'une félicité très simple, une tendresse et une adoration très compréhensibles, une confiance, une sécurité et une sincérité très accessibles, une admiration et un abandon très humains, que la bonne volonté malencontreuse pourrait connaître aussi dans sa vie attristée, si elle avait un peu moins d'amertume, un peu moins d'impatience, un peu plus d'initiative, un peu plus d'énergie.

End of Project Gutenberg's La sagesse et la destinée, by Maurice Maeterlinck