La sagesse et la destinée

Chapter 12

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Mais de quel côté envisager la vie pour découvrir sa vérité, pour la juger, pour l'approuver et pour l'aimer? Si nous détournons un instant les regards du petit presbytère isolé dans la lande pour les reporter sur l'âme de notre héroïne, nous voyons un autre spectacle. Il est rare que l'on puisse surprendre ainsi la vie d'une âme dans un corps qui n'eut pas d'aventures, mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une âme ait une vie personnelle à peu près indépendante des incidents de la semaine ou de l'année. Il y a dans _Wuthering Heights_, qui est le tableau des passions, des désirs, des réalisations, des réflexions, et de l'idéal de cette âme, sa véritable histoire en un mot, plus d'énergie, plus de passion, plus d'aventures, plus d'ardeur, plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour à tour vingt existences héroïques, vingt destinées heureuses ou malheureuses.

Aucun événement ne s'arrêta jamais au seuil de sa demeure; mais il n'est pas un événement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur avec une force, une beauté, une précision et une ampleur incomparables. Il ne lui arrive rien, semble-t-il, mais tout ne lui arrive-t-il pas plus personnellement et plus réellement qu'à la plupart des êtres, puisque tout ce qui se produit autour d'elle, tout ce qu'elle aperçoit et tout ce qu'elle entend, se transforme chez elle en pensées, en sentiments, en amour indulgent, en admiration, en adoration pour la vie?

Qu'importe qu'un événement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin? L'eau que verse un nuage est à qui la recueille, et le bonheur, la beauté, l'inquiétude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard n'appartiennent qu'à celui qui a appris à réfléchir. Elle n'eut jamais d'amour, elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas merveilleux de l'amant, et cependant elle, qui mourut vierge à vingt-neuf ans, a connu l'amour, a parlé de l'amour, en a pénétré les plus incroyables secrets, au point que ceux qui ont le plus aimé se demandent parfois quel nom donner encore à leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles, les élans, les mystères d'un amour à côté duquel tout semble accidentel et pâle.

Où a-t-elle entendu, si ce n'est dans son coeur, ces paroles inégalables de l'amante qui parle à sa nourrice de celui que tous autour d'elle persécutent et détestent et qu'elle seule adore. «Mes grandes misères en ce monde ont été ses misères. Toutes je les ai observées et les ai ressenties depuis le commencement. Ma pensée, quand je vis, c'est lui-même. Si tout le reste périssait et que lui seul demeurât, je continuerais d'exister, et si tout le reste demeurait et qu'il fût anéanti, l'univers ne serait plus pour moi qu'un immense étranger, et je n'en ferais plus partie. Mon amour pour l'autre dont tu parles, est comme le feuillage des forêts; le temps le changera comme l'hiver change les arbres, mais mon amour pour lui ressemble aux rocs éternels et souterrains. Ils sont la source de peu de satisfactions visibles, mais ils sont nécessaires.--Je suis lui-même. Il est toujours, toujours, dans ma pensée, non pas comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même. Je ne l'aime pas parce qu'il me semble beau, mais parce qu'il est _plus moi que tout moi-même_, et de quelque matière que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne ne sont que la même âme....»

Elle tourne autour des réalités extérieures de l'amour avec une innocence qui peut nous faire sourire; mais où a-t-elle appris ces réalités intérieures qui touchent à tout ce que la passion a de plus profond, de plus illogique, de plus inattendu, de plus invraisemblable et de plus éternellement vrai? Il semble qu'il eût fallu vivre durant trente ans dans les chaînes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver à savoir ce qu'elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, avec cette exactitude infaillibles, dans le délire des deux amants prédestinés de _Wuthering Heights_, les mouvements les plus contradictoires de la douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruauté qui voudrait rendre heureux, de la béatitude qui demande la mort et de la détresse qui s'attache à la vie, de la répulsion qui désire, et du désir ivre de répulsion, de l'amour plein de haine, et de la haine qui chancelle sous la poids de l'amour....

CIII

Et cependant, nous le savons, car rien n'est caché dans cette pauvre vie, elle n'aima personne et personne ne l'aima. Il est donc vrai que le dernier mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de notre coeur? Il est donc vrai qu'il y a une vie intérieure, aussi réelle, aussi expérimentée, aussi minutieuse que la vie du dehors? Il est donc vrai qu'on peut vivre sur place, qu'on peut aimer, qu'on peut haïr sans que l'on ait quelqu'un à repousser ou quelqu'un à attendre? Il est donc vrai que l'âme suffit à tout, qu'à une certaine hauteur c'est toujours elle qui décide? Il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou infécondes que pour ceux dont la conscience dort encore?

Tout ce que nous cherchons par les chemins, amour, bonheur, beauté, aventures, ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d'Emily? Pas un jour ne lui apporta une de ces joies, une de ces émotions ou l'un de ces sourires que les yeux peuvent voir, que les mains peuvent toucher, et cependant elle eut une destinée complète, rien ne dormit en elle, il y eut toujours de la clarté, de l'allégresse silencieuse, de la confiance, de la curiosité, de l'animation et de l'espérance dans son coeur.

Elle fut heureuse, il n'est pas permis d'en douter. En nous ouvrant son âme, elle peut nous montrer la même récolte impérissable que les meilleurs des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers, les plus longs, les plus vifs et les plus parfaits. Si elle n'eut rien de ce qui passe dans l'amour, dans la douleur, dans l'angoisse, dans la passion, dans la joie, elle eut tout ce qui reste des émotions humaines après qu'elles ne sont plus. Lequel aura véritablement possédé quelque chose, de l'aveugle qui habite un palais féerique ou de celui qui n'est entré qu'une fois dans ce palais, mais qui y est entré les yeux ouverts?

«Vivre, ne pas vivre.» Ne nous laissons pas égarer par les mots. Il est parfaitement possible d'exister sans réfléchir, mais il n'est pas possible de réfléchir sans vivre. L'essence heureuse ou malheureuse d'un événement se trouve dans l'idée qu'on en tire: pour les forts, dans l'idée qu'ils en tirent eux-mêmes; pour les faibles, dans l'idée que les autres en tirent. Il se peut que mille événements physiques viennent à votre rencontre, le long de votre route vers le tombeau, et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la force qu'il lui faudrait pour se transformer en événement moral. C'est seulement alors que l'homme doit se dire: «Je n'ai peut-être pas vécu.»

CIV

Aussi est-il permis d'affirmer que le bonheur intime de notre héroïne, comme celui de tout être, est exactement représenté par sa morale et par sa conception de l'univers. Voilà la clairière qu'il faudrait toujours mesurer à la fin d'une vie, dans la forêt des accidents, pour estimer l'étendue d'un bonheur. Et qui pourrait encore verser les petites larmes des déceptions, des inquiétudes et des tristesses quotidiennes qui sont seules douloureuses, puisque, au lieu de rafraîchir, elles aigrissent les regards, qui pourrait encore les verser sur les hauteurs de la compréhension et de l'apaisement où s'éleva l'âme d'Emily Brontë?

On comprend alors qu'elle ne pleure pas comme la plupart des femmes qui errent toute leur vie de petites joies brisées en petites joies brisées. Une joie brisée n'accable que lorsqu'on la promène sans raison, comme le bûcheron qui ne déposerait jamais son fardeau de bois mort. Mais le bois mort n'est pas fait pour être promené sur nos épaules, il est fait pour être allumé et transformé en flammes éclatantes. À voir les flammes qui jaillissent dans l'âme d'Emily, on ne songe pas plus longtemps qu'elle n'y songe elle-même, aux tristesses du bois mort. Il n'y a pas de malheur sans horizon, il n'y a pas de tristesse sans remède, pour celui qui, tout en souffrant et tout en s'affligeant comme les autres, apprend à suivre, au fond de la tristesse et au fond du malheur, le grand geste de la nature, qui est le seul geste réel. «Le sage ne peut jamais absolument dire qu'il souffre, parce qu'il domine sa vie, écrivait une femme admirable et qui avait souffert; il la juge à vol d'oiseau, et s'il souffre aujourd'hui, c'est qu'il a tourné sa pensée vers la partie inachevée de son âme.»

Emily agite sous nos yeux, à côté de l'amour, de la bonté et de la loyauté, la méchanceté, la haine, la vengeance la plus tenace et la plus prévoyante perfidie, et n'a même pas besoin de pardonner, car pardonner ce n'est encore comprendre qu'à demi. Elle regarde, elle admet et elle aime. Elle admet et aime le bien comme le mal, car le mal après tout c'est le bien qui se trompe. Elle nous apprend--non pas en d'arbitraires formules de moraliste, mais à la manière dont les années et les hommes nous enseignent les vérités que nous avons qualité pour accueillir--l'impuissance finale de la méchanceté devant la vie, l'apaisement de tout dans la nature et dans la mort, «qui n'est que le triomphe de la vie sur une de ses formes particulières». Elle nous montre l'inutilité du mensonge le plus habile et le plus plein de force et de génie, devant la vérité la plus faible et la plus ignorante, et les déceptions de la haine qui sème sans le savoir le bonheur et l'amour dans l'avenir qu'elle croyait dévaster. La première peut-être, elle nous parle de la grande loi de l'hérédité pour nous enseigner l'indulgence; et quand, à la fin de son oeuvre, elle va, au cimetière du village, visiter l'éternelle demeure de ses héros, l'herbe est aussi verte sur la tombe des bourreaux que sur celle des martyrs, et elle s'étonne que quelqu'un puisse s'imaginer qu'un songe malfaisant vienne troubler le repos de ceux qui dorment ainsi dans le sein de la terre indifférente et pacifique.

CV

Je sais bien qu'il s'agit d'un être de génie, mais de tels êtres ne font que nous montrer, avec un peu plus d'éclat, ce qui peut avoir lieu, ce qui a lieu dans tous les êtres, sinon ce n'est plus génie, mais extravagance ou folie. Plus on va, mieux on voit qu'il n'y a guère de génie dans l'extraordinaire et que la véritable supériorité est formée des éléments que tous les jours offrent à tous les hommes. Au reste, il n'est pas question de littérature en ce moment. Ce n'est pas sa littérature, mais sa vie intérieure qui console Emily, car il y a souvent une littérature très éblouissante sans qu'on y trouve la moindre activité morale. Emily se fût tue, n'eût jamais tenu une plume, qu'il y eût eu en elle la même puissance, la même vitalité, la même abondance d'amour, le même sourire intérieur de l'être qui a l'air de savoir où il va, la même certitude élargie de l'âme qui a su faire sa paix sur les hauteurs avec les grandes incertitudes et les grandes misères de ce monde. Nous l'aurions ignoré, voilà tout.

Elle nous enseigne plus d'une chose, cette humble vie. Ce n'est pas qu'il la faille donner en exemple à ceux qui sont enclins à la résignation; ils pourraient s'y tromper. Il semble qu'elle s'écoule tout entière dans l'attente, et tout le monde n'a pas le droit d'attendre. Emily mourut vierge à vingt-neuf ans, et on a tort de mourir vierge. Le premier devoir de tout être n'est-il pas d'offrir à sa destinée tout ce qu'on peut offrir à une destinée humaine? Mieux vaut une oeuvre inachevée qu'une vie incomplète. Il est bon de négliger les satisfactions vaniteuses ou inutiles, mais il n'est pas sage d'écarter presque volontairement les principales chances d'un bonheur essentiel. Il n'est pas interdit à l'âme malheureuse de nourrir de nobles regrets. Avoir une vue quelque peu étendue de la tristesse de son existence, c'est déjà essayer dans l'ombre les ailes qui nous aideront un jour à planer sur toute cette tristesse.

Peut-être manque-t-il un effort dans la vie d'Emily. Elle avait toutes les audaces, toutes les passions, toutes les indépendances dans son âme; mais dans sa vie, toutes les timidités, tous les silences, toutes les inactions, toutes les restrictions, toutes les abstentions et tous les préjugés qu'elle méprisait dans sa pensée. Trop souvent, c'est l'histoire des âmes trop pensives. Il est bien difficile de juger une existence en soi, et pour Emily Brontë notamment, il y aurait beaucoup à dire sur le dévouement avec lequel elle sacrifia les meilleures années de sa jeunesse à un frère indigne, mais malheureux. On ne peut donc parler ici que d'une façon très générale, mais qu'il est long, qu'il est étroit chez presque tous les êtres, le chemin qui conduit de leur âme à leur vie! Il en est de nos pensées d'audace, de justice, de loyauté et d'amour comme des glands du chêne dans la forêt: mille et dix mille s'égarent et pourrissent dans la mousse, avant qu'un seul arbre ne naisse. «Elle avait, disait en parlant d'une autre femme la femme dont je citais tout à l'heure une parole, elle avait une belle âme, une belle intelligence, un coeur sensible, mais tout cela n'arrivait dans la vie qu'après avoir passé par un caractère très étroit. Je remarque presque toujours le même défaut de clairvoyance, et surtout le même manque de retour sur soi-même. Quand un être veut nous montrer sa vie, il commence par nous dire sa manière de voir, de comprendre, de sentir; on voit alors une noble nature d'âme; puis, à mesure qu'on pénètre avec lui dans son existence, il nous énumère ses actes, ses douleurs et ses joies, et dans tout cela, il n'y a plus trace de l'âme qu'on avait aperçue un instant à travers les principes et les idées. Dès qu'il y a action, les instincts interviennent, le caractère s'impose, et l'âme, c'est-à-dire la partie supérieure de l'être, nous semble anéantie, on dirait une princesse qui aime mieux vivre dans une misère sordide que d'endurcir ses mains à des besognes ordinaires.»

CVI

Hélas! rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris à endurcir ses mains, tant qu'on n'a pas appris à transformer l'or et l'argent de ses pensées en une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison, en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau merveilleuse de nos rêves, mais qui ne laisse pas fuir l'eau très réelle qui tombe sur notre toit, en une balance qui ne se contente pas de peser vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir, mais qui nous marque avec exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui. L'idéal le plus haut n'est qu'un idéal provisoire tant qu'il ne pénètre pas familièrement tous nos membres, tant qu'il n'a pas trouvé moyen de se glisser pour ainsi dire jusqu'à l'extrémité de nos doigts. Il y a des êtres en qui le retour sur soi ne profite qu'à leur intelligence. Il en est d'autres en qui ce même retour ajoute toujours quelque chose à leur caractère. Les uns sont clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mêmes, tant qu'il n'est pas question d'agir; les yeux des autres s'illuminent surtout quand il s'agit d'entrer dans la réalité, quand il s'agit d'un acte. On dirait qu'il y a une conscience intellectuelle, éternellement assise, éternellement couchée sur un trône immobile, et qui ne communique avec la volonté que par la voie d'ambassadeurs infidèles ou tardifs, et une conscience morale toujours debout sur ses deux pieds, toujours prête à marcher. Il est vrai que celle-ci dépend peut-être de la première, n'est peut-être que la première, qui, fatiguée d'un long repos, ayant appris dans ce repos tout ce qu'elle peut apprendre, se décide à se lever enfin, à descendre les marches inactives, à sortir dans la vie. Tout est bien, pourvu qu'elle ne s'attarde point jusqu'au jour où ses membres refusent de la porter.

Qui nous dira s'il n'est pas préférable d'agir parfois contre sa pensée que de n'oser jamais agir selon ses pensées? L'erreur active est rarement irrémédiable; les choses et les hommes se chargent de la redresser tôt, mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui évite tout contact avec la réalité? Au demeurant, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modérer notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant notre conscience morale. N'ayons pas peur d'avoir un idéal trop admirable pour qu'il puisse s'adapter à la vie. Il faut un fleuve de bonne volonté pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour. Il faut que nos idées soient dix fois supérieures à notre conduite pour que notre conduite soit simplement honnête. Il faut vouloir énormément le bien pour éviter un peu le mal. Aucune force en ce monde n'est sujette à déchet plus énorme que l'idée qui doit descendre dans l'existence quotidienne; c'est pourquoi il est nécessaire d'être héroïque dans ses pensées pour être tout au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions.

CVII

Approchons-nous une dernière fois des destinées obscures. Elles nous apprennent que, même au sein de grands malheurs physiques, il n'y a rien d'irréparable, et que se plaindre du destin c'est presque toujours se plaindre de l'indigence de son âme.

On raconte, dans l'histoire romaine, qu'un sénateur gaulois, Julius Sabinus, s'étant révolté contre l'empereur Vespasien, fut vaincu. Il lui eût été facile de fuir chez les Germains, mais ne pouvant emmener sa jeune femme, appelée Éponine, il n'eut pas le coeur de l'abandonner. Il semble qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique et véritable de la vie; il ne renonça donc pas à la vie. Il possédait une villa sous laquelle s'étendaient de vastes souterrains connus de lui seul et de deux affranchis. Il fit incendier cette villa et le bruit se répandit qu'il s'était empoisonné et que son corps avait été dévoré par les flammes. Éponine elle-même y fut trompée, dit Plutarque, dont je reprends ici le récit tel qu'il est complété par l'historien des Antonins, le comte de Champagny; et quand Martialis l'affranchi lui annonça le suicide de son mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosternée contre terre et refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur, en eut pitié, et fit dire à Éponine qu'il vivait. Elle continua comme de raison à porter le deuil de son mari et à le pleurer le jour, devant le public, mais elle le visita de nuit dans sa retraite. Pendant sept mois, elle descendit chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari. Elle essaya même de l'en faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tête de bandelettes, le déguisa, le fit emporter dans un paquet de vêtements et le conduisit dans sa ville natale. Mais bientôt ce séjour lui sembla trop dangereux, elle ramena son mari dans le souterrain, elle, tantôt habitant la campagne et passant ses nuits avec lui, tantôt retournant à la ville et se faisant voir aux femmes ses amies. Elle devint grosse, et, grâce à un onguent dont elle s'oignit, jamais femme, même aux bains qui se prenaient en commun, ne s'aperçut de sa grossesse. Quand le moment de l'enfantement fut venu, elle descendit dans le souterrain, et seule, sans une sage-femme, comme la lionne met bas dans sa tanière, elle mit au monde deux jumeaux. Elle les nourrit de son lait, elle les vit grandir; elle soutint son mari pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces ténèbres. Sabinus fut découvert pourtant, et amené à Rome. Il méritait certes la clémence de Vespasien; Éponine, présentant à l'empereur ses deux fils, qu'elle avait élevés sous terre: «Je les ai mis au monde, dit-elle, et je les ai élevés afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grâce.» Les assistants pleuraient; César fut pourtant inflexible, et la courageuse Gauloise fut réduite à demander à mourir avec son époux. «J'ai vécu, dit-elle, plus heureuse avec lui dans les ténèbres, que tu ne l'as jamais été, ô César! à la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton empire.»

CVIII

Quel coeur oserait en douter, quel coeur hésiterait à aimer des ténèbres illuminées d'un tel amour? Sans doute plus d'une heure s'écoula pour eux, affreuse ou misérable, au fond de leur repaire; mais qui, parmi ceux-là mêmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence, n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de tombeau, que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et à la lumière du soleil? L'admirable cri d'Éponine est le cri de tous ceux qui connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'âme sut trouver un intérêt, une curiosité, un espoir, un devoir dans la vie. La flamme qui l'animait au fond de ses ténèbres est la flamme même qui anime le sage au fond des heures uniformes. L'amour est le soleil inconscient de notre âme, mais les rayons les plus purs, les plus chauds, les plus stables de ce soleil, ressemblent étonnamment à ceux qu'une âme passionnée de justice, de grandeur, de beauté et de vérité s'efforce de multiplier en elle. Le bonheur qui se trouvait là, par hasard, dans le coeur d'Eponine, ne peut-on l'introduire dans tout coeur de bonne volonté? Tout ce qu'il y avait de plus consolant dans son amour, l'oubli de soi, la transfiguration des regrets en sourires, des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le coeur éternise, l'intérêt que l'on prend aux plus pâles lueurs de chaque jour lorsqu'elles éclairent une chose qu'on admire, l'immersion dans une lumière et dans une allégresse que nous pouvons étendre à volonté, puisqu'il nous suffit d'adorer davantage; tout cela et mille forces aussi douces, aussi secourables, ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente de notre coeur, de notre âme et de notre pensée? L'amour d'Éponine était-il autre chose qu'une sorte d'éclair involontaire, inattendu, immérité de cette vie? L'amour ne pense pas toujours; bien souvent il n'a besoin d'aucune réflexion, d'aucun retour sur lui-même, pour jouir de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pensée, mais ce qu'il y a de meilleur dans l'amour n'en est pas moins semblable à ce qu'il y a de meilleur dans la pensée. Éponine, parce qu'elle aimait, ne voyait que le visage lumineux de ses souffrances; mais réfléchir, méditer, regarder plus loin que sa peine, et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du destin, n'est-ce pas faire volontairement et sûrement ce que l'amour ne fait qu'à son insu par un hasard heureux? Chacune des souffrances d'Éponine allumait une torche aux creux du souterrain, et de même pour l'âme accoutumée à la retraite, toute douleur qui la fait rentrer en elle-même n'allume-t-elle pas de grandes consolations? Et puisque, avec notre noble Éponine, nous sommes au temps des persécutions, ne pourrait-on pas dire qu'une telle douleur est pareille au bourreau païen, qui, touché par l'admiration ou la grâce, au milieu des tortures qu'il inflige, s'agenouille soudain aux pieds de sa victime, l'encourage tendrement, veut souffrir avec elle, et lui demande enfin, dans un baiser, le chemin de son ciel?

CIX