Chapter 11
Il y aurait eu, il est vrai, pour la femme, dont nous parlons ici, il y aurait eu à Athènes, Florence, ou à Rome, certains motifs d'exaltation et certaines occasions de beauté ou d'héroïsme qu'elle ne retrouvera pas aujourd'hui. Il y aurait eu aussi, pour elle, l'effort et le souvenir de ses actions; force vive et précieuse, car l'effort que nous faisons, et le souvenir de ce que nous avons fait, transforment souvent en nous plus de choses que la pensée la plus haute, qui moralement ou intellectuellement, vaudrait mille de ces efforts ou de ces souvenirs. Oui, et c'est cela seul qu'il faudrait envier à une destinée agitée et brillante, à savoir qu'elle étend et éveille un certain nombre de sentiments et d'énergies qui ne seraient jamais sortis de leur sommeil ou de l'enclos d'une existence trop paisible. Mais savoir ou soupçonner que ces sentiments ou ces énergies dorment en nous, n'est-ce pas déjà réveiller ce qu'ils ont de meilleur, n'est-ce déjà pas regarder un moment la belle destinée extérieure des hauteurs où elle ne parviendra qu'à la fin de ses jours, et récolter d'avance la fleur d'une moisson qu'elle ne pourra cueillir qu'après bien des orages?
XCVI
Hier soir, relisant Saint-Simon, où il semble que l'on voie, du haut d'une tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destinées humaines, j'ai compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destinée. Peut-être Saint-Simon ignore-t-il lui-même ce qu'il aime et ce qu'il admire en quelques-uns des héros qu'il entoure d'une sorte de respect résigné et inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vénérait, et mille qualités qu'il prônait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien petites. Mais sans qu'il s'en occupe spécialement, et bien qu'il désapprouve au fond l'idée qui les anime; quatre ou cinq visages graves, bienveillants et admirables, passent, à son insu pour ainsi dire, dans la foule éclatante qui ruisselle autour du trône du grand roi. C'est Fénelon, ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne remportent aucun succès définitif, aucune victoire retentissante. Ils vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fénelon encourt la disgrâce de cet esprit assez médiocre, mais avisé et perspicace, orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit dans les grandes, qu'était Louis XIV. Il est condamné, persécuté, exilé. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgré l'importance de leurs charges, vivent à la Cour dans une sorte de retraite prudente et volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient à briser sa jeune gloire militaire. Il est enveloppé de disgrâces, de contretemps et de malheurs qui semblent irréparables à cette Cour vaniteuse et servile, car les disgrâces et les malheurs prennent les proportions que les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours après Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aimée. Il meurt, peut-être empoisonné comme elle, et tombe en quelque sorte foudroyé, à l'heure même où les premiers rayons d'une faveur que l'on n'espérait plus venaient dorer les marches de son palais.
Voilà donc les tristesses, les mécomptes, les désappointements et les troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on considère leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'éclat intermittent et capricieux des autres, ces quatre destinées semblent vraiment belles et enviables. Une lumière commune les accompagne en toutes leurs vicissitudes. Elle sort de la grande âme de Fénelon. Fénelon est fidèle à de hautes pensées d'admiration, de sainteté, de justice, de douceur et d'amour; et les trois autres sont fidèles à leur maître et à leur ami.
Qu'importe, ici, que les idées mystiques de Fénelon ne soient plus les nôtres? Qu'importe aussi que les pensées que nous croyons les plus profondes et les meilleures et sur lesquelles nous établissons notre bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine derrière nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouvé des pensées qu'ils s'imagineront plus humaines et plus définitives? Ce qui compte, ce qui ennoblit et éclaire notre vie, c'est bien moins nos pensées que les sentiments qu'elles éveillent en nous. La pensée est peut-être le but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le trajet, ce sont les étapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce qui nous arrive par surcroît, qui nous intéresse le plus. Ce qui demeure ici, comme en toutes choses, c'est la sincérité d'un sentiment humain. Une pensée, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour dont nous l'avons aimée retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa clarté ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui nourrit l'être idéal que chacun de nous s'efforce de former en lui-même, ce n'est pas tant l'ensemble des idées qui en dessinent le contour, que la passion pure, la loyauté, le désintéressement dont nous enveloppons ces idées. La manière dont nous aimons ce que nous croyons être une vérité a plus d'importance que la vérité même. Ne devient-on pas meilleur par l'amour que par la pensée? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent mieux que de servir petitement une grande vérité.
Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme dans la foi. Il y a des doutes aussi passionnés, aussi généreux que les plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pensée qui nous paraît très haute, très pure ou profondément incertaine, c'est qu'elle nous offre l'occasion d'aimer quelque chose sans réserve. Que je me donne à un homme, à un Dieu, à une patrie, à un univers, à une erreur, le métal précieux qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-même. Ce qui laisse une trace qui ne s'efface pas, c'est la simplicité, l'ardeur, la fermeté d'un attachement sincère. Tout passe, se transforme, se perd peut-être, hormis le rayonnement de cette profondeur, de cette fermeté, de cette fécondité de notre coeur.
«Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là» dit Saint-Simon, parlant de l'un d'eux environné d'intrigues, de colères et de pièges. Et plus loin, c'est la «sage tranquillité» d'un autre, et cette «sage tranquillité» pénètre ce qu'il appelle «tout le petit troupeau». C'est, en effet, le petit troupeau de la fidélité aux meilleures pensées, le petit troupeau de l'amitié, de la loyauté, du respect de soi-même et de la satisfaction intérieure, qui passe dans une lumière simple et paisible au milieu des vanités, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de Versailles.
Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont pas retirés au fond des déserts ou des forêts, ils n'ont pas cherché un égoïste abri en d'étroites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas de la vie; ils demeurent dans la réalité. Ne croyons pas que leur piété les sauve, et que le refuge de leur âme ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'âme humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient à aimer Dieu qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et développés au contact des hommes. L'âme humaine reste profondément humaine malgré tout. On peut lui apprendre à aimer bien des choses invisibles, mais une vertu, un sentiment complètement et simplement humain, la nourrira toujours plus efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous rencontrons une âme vraiment tranquille et saine, soyons sûrs qu'elle doit sa santé et sa tranquillité à des vertus humaines. S'il était permis de lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-être verrait-on que la source de paix où Fénelon allait boire chaque soir en son exil, se trouvait bien plus dans sa fidélité à Mme Guyon malheureuse, dans son amour pour le Dauphin méconnu et persécuté, que dans l'attente d'une récompense éternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale, humainement irréprochable en un mot, que dans ses espérances de chrétien.
XCVIII
Admirable sécurité du «petit troupeau»! Aucune vertu n'allume ici des feux éblouissants sur la montagne, toutes les flammes restent dans l'âme et dans le coeur. Et pas d'autre héroïsme que celui de la confiance, de la sincérité et de l'amour qui se souviennent et qui patientent. Il est des êtres dont la vertu sort à certains moments avec un bruit de portes qu'on ouvre et qu'on referme. Il en est d'autres en qui elle demeure comme une servante silencieuse qui ne quitte pas la maison; et ceux qui viennent du dehors et qui ont froid la trouvent toujours laborieuse et attentive au coin du feu.
Peut-être faut-il, dans une belle vie, moins d'heures héroïques que de semaines graves, uniformes et pures. Peut-être une âme droite et absolument juste est-elle plus précieuse qu'une âme tendre et dévouée. Si l'on doit en espérer un peu moins d'abandon, un peu moins d'enthousiasme dans les aventures excessives de l'existence, on peut se reposer sur elle avec plus de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires; et quel homme, à tout prendre, si étrange, si troublée, si glorieuse que soit sa vie, ne la passe presque tout entière dans des circonstances ordinaires? Que sont, lorsqu'on y réfléchit, et surtout lorsqu'on y est mêlé, les instants les plus décisifs des événements les plus resplendissants? N'est-on pas étonné de voir évoluer, dans le grand tourbillon de l'heure la plus sublime, toutes les habitudes et toutes les réflexions de l'heure la plus calme? Il faut toujours en revenir à une vie normale: là se trouve le sol ferme et le roc primitif. On n'a pas à m'arracher chaque jour à la mort, au déshonneur, au désespoir, mais peut-être est-il indispensable que je puisse me dire, à chaque heure attristée de chaque jour, qu'une âme qui s'est approchée de mon âme existe quelque part, silencieuse, fidèle, insensible à tout ce qui ne lui semble pas conforme à la vérité, invariable, inébranlable.
Il est, certes, excellent de faire çà et là une action héroïque ou extrêmement généreuse, mais il est plus louable encore, et cela demande une force plus constante, de ne jamais se laisser tenter par une pensée inférieure, et de mener une vie moins hautaine, mais plus également sûre. Mettons parfois, dans nos méditations, notre désir de perfection morale au niveau de la vérité quotidienne, pour reconnaître qu'il est plus facile de taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal, de faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer.
XCIX
Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes, leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était irréprochable dans leur coeur.
Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables. Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut s'empêcher de blâmer.
Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours, convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences de la vie.
Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.
C
Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon. Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires, ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.
Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.
On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de la lampe qui ne s'éteint jamais.
Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources, nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.
CI
Sitôt que la conscience s'éveille et se met à vivre dans un être, c'est une destinée qui commence. Il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie et passive de la plupart des âmes, mais de la conscience active qui accepte l'événement, quel qu'il soit, comme une reine, alors même qu'on l'a jetée dans une prison, sait accepter un don. S'il ne vous arrive rien, votre conscience peut déjà créer un très grand événement en constatant, d'une certaine façon, l'absence de tout événement. Mais peut-être n'y a-t-il pas un homme à qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la conscience la plus avide, la plus infatigable.
J'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces âmes puissantes et passionnées, à côté de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur ou le malheur des hommes semblent avoir passé sans détourner la tête. Il s'agit de la femme de génie la plus étrange, la plus incontestable, de la première moitié de ce siècle, Emily Brontë. Elle ne nous a laissé qu'un livre, un roman, intitulé: _Wuthering Heights_, titre bizarre que l'on pourrait traduire ainsi: _Les sommets orageux._
Emily était la fille d'un clergyman anglais, le révérend Patrick Brontë, l'être le plus nul, le plus immobile, le plus prétentieux, le plus égoïste qu'on puisse imaginer. Deux choses lui semblaient importantes dans la vie: la pureté de son profil grec et la sécurité de ses digestions. Quant à la pauvre mère d'Emily, elle parut vivre tout entière dans l'admiration de ce profil et dans le respect de ces digestions conjugales. Au reste, à quoi bon rappeler ici son existence, puisqu'elle mourut deux ans après la naissance d'Emily? Ajoutons, néanmoins, ne fût-ce que pour prouver une fois de plus que dans la vie médiocre, la femme est presque toujours supérieure à l'homme qu'elle a dû accepter, ajoutons que longtemps après la mort de l'épouse si soumise du vaniteux et végétatif clergyman, on trouva une liasse de lettres où celle qui s'était toujours tue, jugeait très nettement l'indifférence, la fatuité et l'égoïsme de son mari. Il est vrai que pour apercevoir un défaut dans les autres il ne faut pas en être exempt, tandis que pour découvrir une vertu il est peut-être nécessaire d'en posséder le germe. Tels étaient les parents d'Emily. Autour d'elle, quatre soeurs et un frère regardaient couler gravement les mêmes heures uniformes. Toute la famille vivait, et toute l'existence d'Emily se passa dans le sombre, le désolé, le solitaire, misérable et stérile petit village de Haworth, au milieu des bruyères du Yorkshire.
Il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnées, plus attristées, plus monotones que celles d'Emily et de ses quatre soeurs. Pas une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui, agrandies et embellies ensuite par les années, forment au fond de l'âme le seul trésor inépuisable de la mémoire souriante de la vie. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, le lever, les soins du ménage, les leçons, le travail aux côtés d'une vieille tante, les repas, les promenades, la main dans la main, et presque toujours silencieuses, des graves petites filles sur la bruyère en fleurs ou couverte de neige. Au logis, l'indifférence absolue d'un père qu'on ne voyait presque jamais, qui prenait ses repas dans sa chambre, et ne descendait que le soir pour lire à haute voix, dans la salle commune du presbytère, les accablants débats du Parlement anglais. Au dehors, le silence du cimetière qui entourait la maison, le grand désert sans arbres, et les collines ravagées du printemps à l'hiver par le terrible vent du nord.
Les hasards de la vie--car il n'est pas de vie où les hasards ne fassent quelque effort-arrachèrent trois ou quatre fois Emily à ce désert qu'elle avait appris à aimer, et à considérer, ainsi qu'il arrive à ceux qui restent trop longtemps aux mêmes lieux, comme le seul endroit où le ciel, la terre, les plantes fussent réels et admirables. Mais au bout de quelques semaines d'absence elle languissait, ses beaux yeux ardents s'éteignaient, et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hâte à la solitaire maison du pasteur.
En 1843,--elle avait alors vingt-cinq ans,-elle y rentra pour ne plus la quitter qu'à la mort. Aucun événement, aucun sourire, aucun espoir d'amour dans toute son existence avant ce retour définitif. Pas même le souvenir de l'un de ces malheurs, de l'une de ces déceptions, qui permettent à tant d'êtres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie, de s'imaginer que la fidélité passive à ce qui s'est détruit soi-même est un acte de vertu, que l'inaction dans les larmes est une excuse à l'inaction, et qu'on a fait tout ce qu'il y avait à faire, quand on a tiré de sa souffrance toutes les tristesses et toutes les résignations qu'on y pouvait trouver.
Ici, il n'y avait même pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses d'une âme sans passé, le souvenir ou la résignation. Rien avant cette dernière étape, rien après, si ce n'est de pauvres et désolantes aventures de garde-malade, auprès d'un frère dont l'existence fut brisée par la paresse et par une grande passion malheureuse, d'un frère à peu près fou, alcoolique incorrigible et mangeur d'opium. Puis, comme elle allait accomplir sa vingt-neuvième année, par une après-midi de décembre, dans le parloir blanchi à la chaux du petit presbytère et tandis qu'elle peignait ses longs cheveux noirs au coin du feu, le peigne tomba dans les flammes, elle n'eut pas la force de le ramasser, et la mort, plus silencieuse encore que sa vie, vint l'enlever sans violence aux pâles étreintes des deux soeurs que le sort lui avait laissées.
CII
«Je n'aperçois pour toi, sur les grands genoux du destin, ni un signe d'amour, ni une étincelle de gloire, ni une heure souriante!» s'écrie, dans un beau mouvement de tristesse Miss Mary Robinson qui nous raconte cette existence. En effet, vue du dehors, il n'y a pas de vie plus morne, plus incolore, plus vaine, plus glacée que celle d'Emily Brontë.