La sagesse et la destinée

Chapter 10

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Être sage, ce n'est point n'avoir pas de passions; mais c'est apprendre à purifier celles qu'on a. Tout dépend de la position que l'on prend sur l'escalier des jours. Pour l'un, les défaillances et les infirmités morales sont des marches qu'on descend; pour l'autre elles représentent des degrés que l'on monte. Il se peut que le sage fasse encore bien des choses que fait celui qui n'est pas sage; mais les passions de celui-ci l'enfoncent davantage dans l'instinct; au lieu que celles du sage finissent toujours par éclairer un coin perdu de sa conscience. Il ne faut pas qu'il aime comme un fou, par exemple; mais s'il aime comme un fou, il deviendra probablement plus sage que s'il n'eût jamais aimé que sagement. Ce n'est pas la sagesse, mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospère dans l'immobilité et dans le vide. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut faire, ou de prévoir avec certitude ce que les héros auraient fait. Cela peut s'apprendre extérieurement en quelques heures. Il ne suffit pas d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa cellule pour y cultiver cette intention. La sagesse que vous aurez acquise de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir réellement votre âme que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de l'embellir. «Il faut, dit un proverbe hindou, chercher la fleur qui doit s'épanouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant.»

LXXXIX

Plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence, plus on croit à la vérité, à la beauté et à la profondeur des lois les plus humbles et les plus quotidiennes de la vie. On apprend à les admirer justement parce qu'elles sont si générales, si uniformes, si quotidiennes. On cherche et on attend de moins en moins l'extraordinaire: car on ne tarde pas à reconnaître que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement paisible et monotone de la nature, ce sont les exigences enfantines de notre ignorance et de notre vanité. On ne demande plus aux heures qui passent des événements étranges et merveilleux, car les événements merveilleux n'arrivent qu'à ceux qui n'ont pas encore confiance en eux-mêmes ou dans la vie. On n'attend plus, les bras croisés, l'occasion d'un acte surhumain, car on sent qu'on existe dans tous les actes humains. On ne demande plus que l'amour, l'amitié et la mort se présentent à nous, parés d'ornements imaginaires, entourés de coïncidences et de présages prodigieux, on sait les accueillir dans leur simplicité et dans leur nudité réelles. On se convainc enfin qu'on peut trouver l'équivalent de l'héroïsme et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles, des inconscients et des inquiets, le sublime et l'exceptionnel, dans l'existence bravement et complètement acceptée. On ne se croit plus le fils unique et préféré de l'univers; mais on augmente sa conscience, on éclaire son sourire et sa sérénité de tout ce qu'on enlève à son orgueil.

Quand nous sommes arrivés à ce point, les aventures miraculeuses d'une sainte Thérèse ou d'un Jean de la Croix, l'extase des mystiques, les incidents surnaturels des amours légendaires, l'étoile d'un Alexandre ou d'un Napoléon, nous paraissent de bien puériles illusions, comparés à la bonne et saine loyauté d'une sagesse humaine et sincère, qui ne songe pas à s'élever au-dessus des hommes pour éprouver ce qu'ils n'éprouvent pas, mais sait trouver dans ce que tous éprouveront toujours, ce qui est nécessaire pour élargir le coeur et la pensée. Ce n'est pas en voulant être autre chose qu'un homme qu'on devient un homme véritable. Que d'êtres usent ainsi leur vie à attendre l'apparition d'une comète invraisemblable, qui ne songent jamais à regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous et qu'ils sont innombrables! Le désir de l'extraordinaire est souvent le grand mal des âmes ordinaires. Il faudrait se dire, au contraire, que plus ce qui nous arrive nous paraît normal, général, uniforme, plus nous parvenons à discerner et à aimer les profondeurs et les joies de la vie dans cette généralité même, plus nous nous rapprochons de la tranquillité et de la vérité de la grande force qui nous anime. Il n'est rien de moins extraordinaire que l'océan, par exemple, puisqu'il couvre les deux tiers de notre globe; et pourtant il n'est rien de plus vaste. Il n'y a pas dans l'homme, une pensée, un sentiment, un acte de beauté ou de grandeur qui ne puisse s'affirmer dans la simplicité de l'existence la plus normale; et tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la paresse, de l'ignorance ou de la vanité.

XC

Est-ce à dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les autres hommes, qu'il faut aimer la médiocrité, se contenter de peu, limiter ses désirs et borner son bonheur de peur de ne pas être heureux? Au contraire, la sagesse qui renonce trop facilement à quelque espoir humain est maladive et boiteuse. L'homme a plus d'un désir légitime qui se passe fort bien de l'approbation d'une raison trop sévère. Mais il ne faut pas se croire malheureux tant qu'on ne possède qu'un bonheur qui ne semble pas extraordinaire à ceux qui nous entourent. Plus on est sage, moins on a de peine à se persuader qu'on possède un bonheur. Il est bon de se convaincre que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments les plus simples. Le sage apprend à animer et à aimer la substance silencieuse de la vie. Il n'y a de joie fidèle qu'en cette substance silencieuse, et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent accompagner nos pas jusqu'au tombeau.

Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres le jour qui s'approche et s'éloigne sans faire un geste inaccoutumé de joie ou d'espérance. Il a parcouru, pour venir jusqu'à nous, les mêmes espaces et les mêmes univers que le jour qui nous trouve sur un trône ou dans le lit d'un grand amour. Peut-être cache-t-il sous son manteau des heures moins éclatantes, mais plus humblement dévouées. On compte le même nombre de minutes éternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure semble nous dire, c'est nous-mêmes qui nous le disons. L'heure est une voyageuse hésitante et timide, qui se réjouit ou s'attriste selon le sourire ou l'oeil morne de l'hôte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargés de rendre heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre âme. Il est sage celui qui a toujours quelque chose de paisible à lui dire sur le seuil. Il faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est pourquoi, ne négligeons aucune occasion d'être heureux. Tâchons d'éprouver d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui préférer ensuite, en connaissance de cause, le bonheur selon nous-mêmes. Il en est de ceci comme de l'amour. Il faut avoir aimé profondément pour savoir de quelle manière il faudrait qu'on aimât alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'être heureux par moments d'une manière visible, pour apprendre à être heureux d'une manière invisible; et peut-être n'est-il nécessaire de prêter l'oreille aux heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu à peu le langage de celles qui ne parlent jamais qu'à voix basse. Elles seules sont nombreuses, inépuisables, incapables de trahir ou de fuir à cause de leur nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. Être heureux, c'est s'exercer à voir le sourire caché et les ornements mystérieux des heures incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.

XCI

Mais rien ne serait plus opposé à la sagesse dont nous parlons ici qu'une prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur idéal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu. Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments, par exemple, ne va pas infiniment au delà de ce que la raison lui permet, ou de ce que l'expérience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous pas sage l'ami qui ne se livre point à son ami parce qu'il prévoit la fin de l'amitié, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de s'anéantir dans l'amour.

Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlèvent que les parties périssables de notre énergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'énergie purifiée du bonheur. Être sage, c'est avant tout apprendre à être heureux, pour apprendre en même temps à attacher une importance de moins en moins grande à ce que le bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin d'eux-mêmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage éclaire en même temps son coeur et toute son âme, au lieu que la tristesse n'éclaire bien souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas été heureux ressemble un peu au voyageur qui n'aurait jamais voyagé que de nuit.

Et puis, on trouve dans le bonheur une humilité plus profonde et plus noble, plus pure et bien plus étendue que celle qu'on trouve dans le malheur. Il y a une humilité que l'on doit mettre au nombre des vertus parasites, avec l'abnégation stérile, la pudeur, la chasteté arbitraire, le renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pénitence et tant d'autres, qui détournèrent si longtemps au profit d'un étang endormi, autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale humaine. Je ne parle pas d'une humilité basse, qui n'est trop souvent qu'un calcul, ou, à prendre les choses au mieux, une timidité de l'orgueil et une sorte de prêt usuraire que la vanité d'aujourd'hui consent à la vanité de demain. Mais le sage lui-même s'imagine parfois qu'il est salutaire de se diminuer un peu à ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mérites qu'il a souvent le droit de se reconnaître lorsqu'il se compare à d'autres hommes. Une telle humilité, bien qu'elle soit sincère, enlève à notre loyauté intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle peut ajouter à la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle décèle une certaine timidité de conscience, et la conscience du sage ne doit avoir aucune pudeur, aucune timidité.

Mais, à côté de cette humilité trop personnelle, existe une humilité générale, une humilité haute et ferme qui se nourrit de tout ce qu'apprennent notre esprit, notre âme et notre coeur. Une humilité qui nous montre exactement ce que l'homme peut attendre et espérer, une humilité qui ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une humilité qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tâche d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le domaine de cette humilité, mais elle ne le fait guère que pour nous conduire trop directement à je ne sais quelle porte d'espérance, sur le seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur, n'ayant pas autre chose à faire au bout de quelques heures, nous en fait parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant, aussi peu orgueilleux qu'on peut l'être. C'est lorsqu'il sait qu'il possède enfin tout ce qu'il est permis à l'homme de posséder, qu'il commence à comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possède ne se trouve que dans la manière dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais posséder. Aussi n'est-ce guère qu'au sein d'un bonheur prolongé qu'on acquiert une vue indépendante de la vie. Il ne faut pas être heureux pour être heureux, mais pour apprendre à voir distinctement ce que nous cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.

XCII

Mais, laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout à l'heure. Dans le royaume de notre coeur qui est, pour presque tous les hommes, le royaume où se récolte la substance même de la vie, il n'y a pas d'économies inutiles. Il serait préférable de n'y rien faire que de n'y faire les choses qu'à demi, et c'est toujours ce qu'on n'a pas osé risquer que l'on perd sûrement. Une passion ne nous enlève véritablement que ce que nous croyons lui dérober, et nous sommes toujours diminués de la part que nous pensons avoir retenue pour nous-mêmes. D'ailleurs, il y a, dans notre âme, certaines retraites si profondes, que l'amour seul ose en descendre les degrés, et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprévus, dont nous n'apercevons l'éclat que dans le bref moment où nos mains s'ouvrent pour les offrir à des mains bien-aimées. On dirait, en effet, que nos mains, en s'ouvrant pour donner, répandent parfois une clarté spéciale, qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystérieux qu'on vient de découvrir.

XCIII

À quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes? Quoi qu'il arrive, aux dernières minutes de l'heure la plus triste, au bout de la semaine, à la fin de l'année, il y aura toujours lieu de sourire pour l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-même. Il apprend peu à peu à regretter sans larmes. Il est le père de famille qui, vers le soir, et le travail fini, revient à la maison. Il se peut que les enfants pleurent, jouent à des jeux dévastateurs ou dangereux, aient dérangé les meubles, brisé un verre, renversé une lampe; ira-t-il se désespérer? Certes, il eût été préférable, au point de vue de la morale théorique, qu'ils se fussent tenus bien tranquilles, qu'il eussent appris à lire ou à écrire, mais quel père raisonnable, au milieu des reproches les plus vifs, pourra s'empêcher de sourire en détournant la tête? Il ne déplore pas ces manifestations un peu folles de la vie. Rien n'est perdu, tant qu'il peut revenir, tant qu'il porte sur lui la clef du logis protecteur. Les bienfaits de notre descente en nous-mêmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre âme, notre esprit, notre coeur, ont entrepris ou achevé durant notre absence, que dans cette descente même. Et si les heures sont passées sans dénouer sur notre seuil leurs ceintures mystérieuses, si les salles sont vides comme au jour du départ, si nul de ceux qui devaient travailler n'a remué les mains, la sonorité des pas du retour nous apprend, en tout cas, quelque chose sur l'étendue, sur l'attente, sur la fidélité de la demeure.

XCIV

Il n'y a de jours médiocres qu'en nous-mêmes, mais il y aurait toujours place pour la destinée la plus haute dans les jours les plus médiocres, car une telle destinée se déroule bien plus complètement en nous qu'à la surface de l'Europe. Le lieu d'une destinée, ce n'est pas l'étendue d'un empire, mais l'étendue d'une âme. Notre destinée véritable se trouve dans notre conception de la vie, dans l'équilibre qui finit par s'établir entre les questions insolubles du ciel et les réponses incertaines de notre âme. À mesure que ces questions s'étendent, elles deviennent plus paisibles, et tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces réponses.

Ne parlez pas de destinée tant qu'un événement vous réjouit ou vous attriste sans rien changer à la manière dont vous admettez l'univers. La seule chose qui nous reste après le passage de l'amour, de la gloire, de toutes les aventures, de toutes les passions humaines, c'est un sentiment de plus en plus profond de l'infini; et si cela ne nous est pas resté, il ne nous reste rien. J'entends un sentiment, et non pas seulement un ensemble de pensées, car les pensées ne sont ici que les marches innombrables qui nous mènent peu à peu au sentiment dont je parle. Il n'y a aucun bonheur dans le bonheur lui-même, tant qu'il ne nous aide pas à songer à autre chose; tant qu'il ne nous aide pas à comprendre en quelque sorte la joie mystérieuse que l'univers éprouve à exister.

Arrivé à une certaine hauteur, tout événement apaisera le sage, car l'événement qui l'afflige d'abord selon les hommes, finit aussi bien que les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie. Il est bien difficile d'enlever une satisfaction à celui qui a appris à transformer toute chose en un sujet d'étonnement désintéressé; il est difficile de lui enlever une satisfaction, sans que de l'idée même qu'il peut se passer de cette satisfaction ne naisse immédiatement une pensée plus haute qui l'enveloppe d'une lumière protectrice. Une belle destinée est celle où pas une aventure, heureuse ou malheureuse, n'est passée sans nous faire réfléchir, sans élargir la sphère où notre âme se meut, sans augmenter la tranquillité de notre adhésion à la vie. Aussi pouvons-nous dire que notre destinée se trouve bien plus réellement dans la façon dont nous sommes capables de regarder un soir le ciel et ses étoiles indifférentes, les hommes qui nous entourent, la femme qui nous aime et les mille pensées qui s'agitent en nous, que dans l'accident qui nous arrache notre amour, nous prépare une entrée triomphale ou nous élève sur un trône.

XCV

Quelqu'un disait un jour à une femme, qui lui semblait l'être le plus admirable, le plus comblé des dons les plus divers, y compris la jeunesse et la beauté physique, qu'il fût possible de trouver: «Qu'allez-vous faire? Qui pourrez-vous aimer? Je ne vois pas d'issue; il n'y a pas de destinée qui soit à la hauteur d'une âme telle que la vôtre.» Qu'en savait-il? Ce n'est pas la destinée, mais l'âme qui doit avoir de la hauteur. Sans doute, qu'il songeait, selon l'habitude des hommes, à un trône, à des triomphes, à des aventures merveilleuses. Mais celui pour qui ces choses représentent la destinée d'un être, n'a pas la moindre idée de ce que c'est qu'une destinée. Et d'abord, pourquoi dédaigner aujourd'hui? Dédaigner aujourd'hui, c'est prouver qu'on n'a pas compris hier. Dédaigner aujourd'hui, c'est se déclarer étranger; et qu'espérez-vous faire en ce monde si vous y passez comme un étranger? Aujourd'hui a sur hier qui n'est plus, l'avantage d'exister et d'être fait pour nous. Aujourd'hui, quel qu'il soit, en sait plus long qu'hier, et, par conséquent, est plus vaste et plus beau.

Croyez-vous que la femme dont je parle eût eu une destinée plus belle à Venise, à Florence, ou à Rome? Elle y eût assisté à des fêtes éclatantes, et sa beauté s'y fût promenée en des paysages parfaits. Elle y eût vu, peut-être, des princes, des rois et une foule d'élite à ses pieds; et peut-être eût-elle pu, par un de ses sourires, augmenter le bonheur d'un grand peuple, adoucir ou ennoblir la pensée d'une époque. Aujourd'hui, toute sa vie s'écoulera probablement entre quatre ou cinq âmes qui connaissent son âme et qui l'aiment. Il se peut qu'elle ne sorte pas de sa maison, et que son existence, sa pensée et sa force ne laissent aucune trace distincte et permanente parmi les hommes. Il se peut que toute sa beauté, toute sa puissance, toute son énergie morale demeurent ensevelies en elle-même et dans le coeur de quelques-uns de ceux qui l'approchèrent. Il est possible aussi que son âme trouve une issue. De nos jours, les grandes portes qui donnent accès à une vie utile et mémorable ne roulent plus sur leurs gonds avec le même fracas qu'autrefois. Elles sont peut-être moins monumentales, mais leur nombre est plus grand et elles s'ouvrent sur des sentiers plus silencieux parce qu'ils mènent plus loin.

Mais, en supposant même que tout demeure dans l'ombre, aura-t-elle manqué sa destinée parce qu'aucun rayon n'aura franchi le seuil de sa demeure? Une destinée ne peut-elle être belle et complète en elle-même? Une âme vraiment forte qui jette un regard en arrière s'arrêtera-t-elle aux triomphes dont elle fut l'objet, si ces triomphes n'ont pas servi à la faire réfléchir sur la vie, à augmenter en elle la noble humilité de l'existence humaine, à lui faire aimer davantage le silence et la méditation dans lesquelles on récolte les fruits mûris en quelques heures à la chaleur des passions que la gloire, l'amour, l'enthousiasme font bouillonner? À la fin de ces fêtes et de ces actions héroïques, bienfaisantes ou harmonieuses, que lui restera-t-il, hormis quelques pensées, quelques souvenirs, quelque augmentation de conscience, en un mot, et un sentiment plus apaisé, plus étendu aussi, puisqu'il lui a fallu s'étendre à plus de choses, de la situation de l'homme sur cette terre? Au moment où les vêtements éclatants de l'amour, de la puissance ou de la gloire tombent autour de nous pour l'heure du repos,--et cette heure ne sonne-t-elle pas chaque soir, et chaque fois que nous nous trouvons seuls?--qu'emportons-nous dans la retraite, où le bonheur de toute vie finit par se peser au poids de la pensée, au poids de la confiance acquise, au poids de la conscience? Notre destinée véritable se trouve-t-elle dans ce qui passe autour de nous ou dans ce qui demeure dans notre âme? «Quelque puissants que soient les rayonnements de la gloire ou du pouvoir dont jouit un homme, dit un penseur, son âme a bientôt fait justice des sentiments que lui procure toute action extérieure, et il s'aperçoit promptement de son néant réel, en ne trouvant rien de changé, rien de nouveau, rien de plus grand dans l'exercice de ses facultés physiques. Les rois, eussent-ils la terre à eux, sont condamnés, comme les autres hommes, à vivre dans un petit cercle dont ils subissent les lois, et leur bonheur dépend des impressions personnelles qu'ils y éprouvent.»

Qu'ils y éprouvent et dont ils se souviennent, ajoutons-nous, parce qu'elles les ont améliorés, car les âmes dont nous nous occupons ici, de toutes les aventures de leur vie, ne retiennent jamais que celles qui les rendirent un peu plus grandes, un peu meilleures. Est-il donc impossible de trouver n'importe où, dans n'importe quel silence, la seule matière inaltérable qui reste au fond du creuset de la plus noble existence extérieure, et puisque nous ne possédons une chose qu'autant qu'elle nous accompagne dans l'obscurité et le silence, sera-t-elle moins fidèle au silence et à l'obscurité parce qu'elle y est née?

Mais n'allons pas plus loin dans ces chemins qui pourraient nous conduire à une sagesse trop théorique. Si une belle destinée extérieure n'est pas indispensable, il est néanmoins nécessaire de l'espérer et de faire ce qu'on peut pour l'obtenir, comme si on y attachait la plus grande importance. Le grand devoir du sage est de frapper à tous les temples, à toutes les demeures de la gloire, de l'activité, du bonheur, de l'amour. Si rien ne s'ouvre après un grave effort, après une longue attente, peut-être aura-t-il trouvé dans l'effort et dans l'attente mêmes l'équivalent de la clarté et des émotions qu'il cherchait. «Agir, dit quelque part Barrès, c'est annexer à notre réflexion de plus vastes champs d'expériences.» Agir, pourrait-on ajouter, c'est penser plus vite et plus complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n'est plus penser avec le cerveau seul, c'est faire penser tout l'être. Agir, c'est fermer dans le rêve, pour les ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée. Mais agir, ce n'est pas nécessairement triompher. Agir, c'est aussi essayer, attendre, patienter. Agir, c'est aussi écouter, se recueillir, se taire.