La Saga de Njal

Chapter 8

Chapter 83,970 wordsPublic domain

Il vint des gens à Hlidarenda qui avaient passé à Thorolfsfell, et ils dirent à Halgerd que Thord était là. Halgerd alla trouver Thrain et Sigmund et leur dit: «Voici que Thord est à Thorolfsfell; il faut que vous le tuiez, quand il retournera chez lui».--«C'est ce que nous ferons» dit Sigmund. Ils sortirent, prirent leurs armes et montèrent à cheval, et s'en allèrent à sa rencontre sur la route. Sigmund dit à Thrain: «Il ne faut pas que tu t'en mêles; car il n'est pas besoin de nous tous».--«C'est mon avis» dit Thrain.

Bientôt après, voici que Thord arriva, chevauchant vers eux. Sigmund lui dit: «Rends tes armes; car tu vas mourir».--«Non pas, dit Thord, viens te battre avec moi en combat singulier».--«Je ne veux pas, dit Sigmund, il faut profiter de ce que nous sommes plusieurs. Je ne m'étonne pas que Skarphjedin soit si brave: car on dit que la bravoure d'un homme vient pour un quart de son père nourricier».--«Tu le verras bien, dit Thord, car Skarphjedin me vengera». Après cela ils tombèrent sur lui, et il leur brisa à chacun une lance, tant il se défendait bien. Alors Skjöld lui emporta la main d'un coup d'épée, et il se défendit avec l'autre quelque temps; à la fin Sigmund lui passa sa lance au travers du corps. Il tomba à terre, mort. Ils le couvrirent de gazon et de pierres. Thrain dit: «Nous avons fait de mauvaise besogne, et les fils de Njal prendront mal ce meurtre quand ils l'apprendront».

Ils revinrent à la maison et le dirent à Halgerd. Elle fut contente d'apprendre le meurtre. Ranveig, la mère de Gunnar, dit: «Tu sais, Sigmund, ce qu'il est dit: la main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a donné; il en sera ainsi encore cette fois. Et pourtant Gunnar te tirera de cette affaire. Mais si Halgerd te persuade de faire une autre sottise, ce sera ta mort».

Halgerd envoya un homme à Bergthorshval pour dire le meurtre. Et elle en envoya un autre au ting pour le dire à Gunnar. Bergthora dit qu'elle n'aurait garde de dire des injures à Halgerd; que ce n'était pas là la vengeance qu'il fallait à une si grosse affaire.

XLIII

Quand le messager arriva au ting, et dit le meurtre à Gunnar, Gunnar dit: «Voilà de mauvaises paroles; et jamais il n'est venu de nouvelle à mes oreilles qui me semblât plus fâcheuse. Mais il nous faut aller trouver Njal sur le champ; j'espère qu'il le prendra bien, quoique ce soit un grand coup pour lui».

Ils allèrent trouver Njal et lui firent dire de venir leur parler. Il vint de suite trouver Gunnar. Ils parlèrent ensemble, et il n'y avait d'abord nul homme présent que Kolskegg. «J'ai à te dire une dure nouvelle, dit Gunnar, le meurtre de Thord le fils de l'affranchi. Je viens t'offrir de prononcer toi-même la sentence». Njal se tut quelque temps, après quoi il dit: «Voilà une offre bien faite, et il faut que je l'accepte. Cependant il est à prévoir que j'en aurai des reproches de ma femme et de mes fils, car cela leur déplaira fort. Mais j'en courrai le risque, car je sais que j'ai affaire à un brave homme, et je ne veux pas qu'il vienne de mon côté le moindre accroc à notre amitié».--«Veux-tu qu'un de tes fils soit présent?» dit Gunnar.--«Non, dit Njal; ils ne rompront pas la paix que je ferai; mais s'ils étaient présents, ils n'y voudraient pas consentir».--«Qu'il en soit donc ainsi, dit Gunnar, prononce-toi seul». Ils se prirent par la main, et firent leur paix, vite et bien. Alors Njal dit: «Voici ma sentence; deux cents d'argent; tu trouveras que c'est beaucoup».--«Je ne trouve pas que ce soit trop» dit Gunnar, et il retourna dans sa hutte.

Les fils de Njal rentrèrent; et Skarphjedin demanda d'où venait tout ce bon argent que son père avait dans les mains. Njal dit: «Je vous annonce le meurtre de Thord votre père nourricier. Moi et Gunnar nous venons d'arranger l'affaire, et il a payé pour lui deux fois le prix d'un homme».--«Qui l'a tué?» dit Skarphjedin.--«Sigmund et Skjöld, et Thrain était là tout près» dit Njal. «Il leur fallait donc bien du monde» dit Skarphjedin; et il chanta:

«Il n'était pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lèverons-nous le bras? Quand brandirons-nous nos épées? Voici que de vaillants hommes ont rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?»

«Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas; mais je tiens beaucoup à ce que vous ne rompiez pas cette paix».--«Nous la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine».--«Et je ne vous prierai pour personne» dit Njal.

XLIV

Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien.

Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu.

Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda. C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes. Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg.

Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille» dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas» dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta:

«Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni coeur ni vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles de mépris.»

«Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons couverts de fumier.»

«Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe».

«Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais».

À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles. Après cela il s'en alla.

Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose.

Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier; mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas des coeurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question, même quand on tient sa vengeance».

Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis, et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin chanta:

«Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais combattre».

«Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc, s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora.

XLV

Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient près de Hlidarenda, quand le matin vint.

Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur. Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante. Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où étaient Sigmund et Skjöld.

Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères». Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait. Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête, et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui, et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache; Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur» dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et après cela il lui donna le coup de la mort.

Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville. Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ.

Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris».

Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il n'avait pas osé tant qu'ils étaient là.

Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas, au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en sommes maintenant».

Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire, dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de moquerie pour tout le monde.»

Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours à le voir engager l'affaire.

Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il ne savait comment la prendre. Il monta à cheval, et alla trouver Njal. Njal reçut bien Gunnar. Gunnar lui dit: «Je suis venu chercher un bon conseil auprès de toi dans une affaire difficile.»--«Tu pouvais y compter» dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: «Voilà trop longtemps que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.»--«Il était payé à l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me fais.» Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de Njal. Njal dit à Gunnar de prononcer lui-même dans l'affaire, et il ne voulut entendre à rien d'autre. Gunnar prononça que Njal aurait à payer deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjöld. Et la somme entière fut comptée sur le champ.

Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassemblés, Gunnar déclara que l'affaire était arrangée. Il conta comme quoi Njal et ses fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises paroles qui avaient amené la mort de Sigmund. «Et que nul ne les répète à présent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende pour sa mort». Et ils déclarèrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils n'auraient jamais entre eux de différend qu'il ne leur fût possible d'arranger eux-mêmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent toujours amis.

XLVI

Il y avait un homme nommé Gissur le blanc. Il était fils de Teit, fils de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Gissur s'appelait Alof. Elle était fille de Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Isleif l'évêque fut fils de Gissur. La mère de Teit s'appelait Helga et était fille de Thord le barbu, fils de Hrap, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. Gissur le blanc habitait à Mosfell et c'était un grand chef.

Voici un autre homme dont la saga parle à présent. Il se nommait Geir, fils d'Asgeir, fils d'Ulf. On l'appelait Geir le godi. Sa mère se nommait Thorkatla et était fille de Ketilbjbörn le vieux, de Mosfell. Geir habitait à Hlid dans le Biskupstunga. Ils se tenaient toujours tous deux, Geir et Gissur, dans toutes les affaires.

En ce temps là Mörd fils de Valgard habitait à Hofi dans la plaine de la Ranga. Il était rusé et malfaisant. Valgard son père était à l'étranger, et sa mère était morte. Il portait beaucoup d'envie à Gunnar de Hlidarenda. Il était bien pourvu de richesses, mais il avait peu d'amis.

XLVII

Il y avait un homme nommé Otkel. Il était fils de Skarf, fils d'Halkel. Ce Halkel est celui qui combattit contre Grim de Grimsnæs, et le tua en combat singulier. Halkel et Ketilbjörn le vieux étaient frères. Otkel demeurait à Kirkjubæ. Sa femme s'appelait Thorgerd. Elle était fille de Mas, fils de Bröndolf, fils de Naddad, des îles Feröe. Otkel était riche en biens. Son fils s'appelait Thorgeir. Il était jeune d'âge, et déjà un vaillant homme.

Il y avait un homme nommé Skamkel. Il habitait un domaine nommé aussi Hofi. Il avait de grands biens. C'était un homme malfaisant et menteur, querelleur, et à qui il n'était pas bon d'avoir affaire. C'était un grand ami d'Otkel. Le frère d'Otkel s'appelait Halkel. C'était un homme grand et fort; il demeurait avec Otkel. Ils avaient un frère nommé Halbjörn le blanc. Il amena en Islande un esclave qui s'appelait Melkolf. Melkolf était un Irlandais, et un méchant homme. Halbjörn vint demeurer chez Otkel, et aussi son esclave Melkolf. L'esclave disait sans cesse qu'il serait heureux s'il était à Otkel. Otkel était bien avec lui; il lui donna un couteau et une ceinture, et un habillement complet, et l'esclave faisait tout ce qu'Otkel voulait. Otkel demanda à acheter l'esclave à son frère. Halbjörn dit qu'il le lui donnait. «Mais tu fais là, dit-il, un plus mauvais marché que tu ne crois». Et sitôt qu'Otkel eut l'esclave, celui-ci fit toutes choses de mal en pis. Otkel parlait souvent de cela avec Halbjörn, son frère, disant qu'il lui semblait que l'esclave faisait peu de bonne besogne. Mais son frère répondait qu'il y aurait pis encore.

Dans ces temps-là, il vint une grande disette. Les gens manquèrent à la fois de foin et de vivres, et c'était ainsi dans tous les cantons de l'Islande. Gunnar vint en aide à beaucoup de gens en leur donnant du foin et des vivres; et tous ceux qui venaient chez lui en eurent tant qu'il en eut, si bien qu'il vint à manquer aussi de foin et de vivres. Alors Gunnar fit demander à Kolskegg de venir avec lui, et aussi au fils de Sigfus, et à Lambi, fils de Sigurd. Ils allèrent à Kirkjubæ et appelèrent Otkel au dehors. Il les salua. Gunnar dit: «Les choses en sont au point que je suis venu t'acheter du foin et des vivres si tu en as». Otkel répondit: «J'ai l'un et l'autre, mais je ne te vendrai ni l'un ni l'autre».--«Veux-tu m'en donner alors, dit Gunnar, et courir la chance que je puisse te revaloir cela?»--«Je ne veux pas», dit Otkel. Skamkel était là, qui lui donnait de mauvais conseils. Thrain, fils de Sigfus, dit: «Vous méritez que nous prenions de force le foin et les vivres, en laissant le prix à la place».--«Les gens de Mosfell seront tous morts, dit Skamkel, quand vous autres fils de Sigfus ferez de pareilles pilleries».--«Nous ne pillerons jamais personne», dit Gunnar.--«Veux-tu m'acheter un esclave?» dit Otkel.--«Je ne refuse pas», dit Gunnar. Après cela Gunnar acheta l'esclave, et s'en alla.

Njal apprit cela et dit: «C'est mal fait de refuser de vendre à Gunnar. Il n'y a rien de bon à attendre pour les autres là où des hommes comme lui n'ont pas ce qu'ils demandent». Bergthora sa femme lui dit: «Que parles-tu tant? Ce serait plus agir en homme de lui donner du foin et des vivres, car tu ne manques ni de l'un ni de l'autre». Njal répondit: «Cela est clair comme le jour, et je ne manquerai pas de l'aider en quelque chose».

Il s'en alla à Thorolfsfell avec ses fils, et là ils chargèrent du foin sur quinze chevaux, et sur cinq chevaux ils chargèrent des vivres. Njal vint à Hlidarenda et appela Gunnar au dehors. Gunnar lui fit très bon accueil. Njal dit: «Voici du foin et des vivres que je te donne. Et je veux que tu ne demandes jamais à d'autres qu'à moi, quand tu manqueras de quelque chose».--«Tes dons sont les bienvenus, dit Gunnar, mais ton amitié, et celle de tes fils, vaut encore mieux pour moi». Après cela Njal retourna chez lui. Et le printemps se passe.

XLVIII

Gunnar alla au ting cet été-là. Et beaucoup d'hommes de l'est, venant de Sida, reçurent l'hospitalité chez lui. Gunnar les pria d'être encore ses hôtes quand ils reviendraient du ting. Ils dirent qu'ils voulaient bien, et on partit pour le ting. Njal était au ting et ses fils aussi. Le ting se passa tranquillement.