La Saga de Njal

Chapter 7

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La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: «J'ai de l'ouvrage pour toi» et elle lui donna une hache. «Va-t'en à Raudaskrida. Là, tu trouveras Svart.»--«Que ferai-je de lui?» dit-il.--«Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus méchant des hommes? Tu le tueras.»--«Je le ferai, dit-il, mais il est à croire que j'y laisserai ma vie.»--«Tu te fais des montagnes de toutes choses, dit-elle, et cela ne te convient guère, quand j'ai parlé pour toi en toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.» Kol prit la hache, et il était fort en colère. Il monta sur un cheval qui était à Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. Là il descendit et resta à attendre dans le bois que les gens eussent emporté le bois coupé, et que Svart fût resté seul. Alors Kol courut à lui et dit: «Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi» et il abattit la hache sur sa tête et lui donna le coup de la mort.

Après cela il revient à la maison et conte le meurtre à Halgerd. «Grand bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il ne t'arrivera point de mal.»--«Il se peut, dit-il, et pourtant c'est autre chose que j'ai rêvé avant de faire le coup.»

Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tué et le rapportent à la maison.

Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre à Gunnar. Gunnar ne dit pas un mot de blâme sur Halgerd devant le messager, et les gens ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu après il se leva et dit à ses hommes de venir avec lui.

Ainsi firent-ils, et ils allèrent à la hutte de Njal. Gunnar envoya un homme dire à Njal de sortir. Njal sortit aussitôt, et ils se mirent à parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer un meurtre: c'est Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a tué l'homme, mais celui qui a été tué est Svart ton serviteur.» Njal se taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: «Prends garde de la laisser faire à sa tête en toutes choses.» Gunnar dit: «Prononce toi-même la sentence.» Njal dit: «Tu auras de la peine à payer l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela laissera plus de traces qu'ici, où c'est entre nous deux; ici même il s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prévois que tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.»

Njal prononça lui-même la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit: «Je ne pousserai pas les choses à l'extrême dans cette affaire: tu payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez nous quelque chose sur quoi vous ayez à prononcer, il ne faudra pas nous faire de plus mauvaises conditions.» Gunnar dit que c'était juste. Il compta la somme, et après cela il monta à cheval et retourna chez lui.

Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit: «Voilà une affaire bien arrangée; niais il faudra en payer autant pour Kol avant qu'il soit longtemps.»

Gunnar revint du ting et fit des reproches à Halgerd. Elle dit que bien des hommes qui valaient mieux que Svart étaient sous terre sans qu'on eût payé d'amende pour eux. «Mène tes entreprises comme tu l'entends, dit Gunnar, mais c'est à moi de décider comment il faut arranger l'affaire.» Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et Bergthora n'aimait pas cela.

Njal alla à Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son domaine. Ce même jour il arriva que Bergthora était dehors; elle vit un homme qui venait vers la maison, monté sur un cheval noir. Elle resta là, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un épieu à la main, et une épée courte pendait à son côté. Elle lui demanda son nom. «Je m'appelle Atli» dit-il. Elle demanda d'où il était. «Je suis du pays des fjords de l'est» dit-il.--«Où vas-tu?» dit-elle. «Je suis sans domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir s'ils voudraient me prendre chez eux.»--«Que saurais-tu bien faire?» dit-elle. «Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures à bander.»--«Je ne te blâmerai pas de n'être pas un poltron» dit Bergthora. Atli dit: «As-tu donc quelque chose à dire ici?»--«Je suis la femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien que lui».--«Veux-tu me prendre?» dit-il.--«Je le ferai, dit-elle, à une condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand même je t'enverrais tuer un homme.»--«Tu ne manques pas de gens à tes ordres, dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.»--«Je ferai en cela comme je l'entendrai,» dit-elle.--«Faisons donc le marché de la manière que tu veux» dit-il. Et elle le prit à son service.

Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda à Bergthora qui était cet homme. «C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris à mon service, parce qu'il a l'air prompt à la besogne.»--«Il se peut qu'il en fasse beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne.» Skarphjedin prit Atli en amitié.

Quand vint l'été, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar était au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine d'argent. «Quel argent est-ce là, père?» demanda Skarphjedin. «C'est l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a payé pour notre serviteur l'été dernier.»--«Il te servira à quelque chose», dit Skarphjedin, et il riait en disant cela.

XXXVII

Voici maintenant ce qui arriva à la maison de Njal. Atli demanda à Bergthora ce qu'il ferait ce jour là. «J'ai de l'ouvrage pour toi, dit-elle, tu vas aller chercher Kol jusqu'à ce que tu le trouves; car il faut que tu le tues aujourd'hui, si tu veux faire ma volonté».--«Cela se trouve bien, dit Atli, car nous sommes tout deux de méchants vauriens. Je vais m'y prendre de telle sorte qu'un de nous deux mourra».--«Bonne chance, dit Bergthora; tu n'auras pas travaillé pour rien».

Il alla prendre ses armes et son cheval, et partit. Il chevaucha jusqu'au Fljotshlid, là il rencontra des hommes qui venaient de Hlidarenda. C'étaient des habitants de Mörk, dans l'est. Ils demandèrent à Atli où il allait. Il dit qu'il courait après une vieille rosse. «C'est une petite besogne pour un homme comme toi, dirent-ils, mais il faudrait demander à ceux qui ont été sur pied cette nuit».--«Qui sont-ils» dit Atli.--«Kol l'assassin, le serviteur d'Halgerd, dirent-ils; il vient du pâturage et il a veillé toute la nuit».--«Je ne sais si j'oserai aller le trouver, dit Atli; il a mauvais caractère, et le dommage d'autrui devrait me rendre prudent».--«Tes yeux disent pourtant, répondirent-ils, que tu n'as pas peur de grand'chose» et ils lui montrèrent où était Kol.

Alors Atli donne des éperons à son cheval et part à toute vitesse. Il rencontre Kol et lui dit: «La besogne avance-t-elle?»--«Cela ne te regarde pas, vaurien, répond Kol, ni aucun de ceux qui sont là d'où tu viens».--«Il te reste encore à faire le plus dur, dit Atli, c'est de mourir». Et après cela Atli pointa son épieu sur lui, et l'atteignit au milieu du corps. Kol avait brandi sa hache et l'avait manqué. Il tomba de cheval et mourut sur le champ.

Atli se remit en route. Il rencontra des gens d'Halgerd et leur dit: «Allez là-bas où est le cheval, et occupez-vous de Kol. Il est tombé de cheval, et il est mort».--«Est-ce-toi qui l'as tué?» dirent-ils. Il répondit: «Halgerd pensera bien qu'il ne s'est pas tué tout seul». Après cela il retourna à la maison et dit le meurtre à Bergthora. Bergthora approuve son ouvrage, et les paroles qu'il a dites. «Je ne sais, dit Atli, ce qu'en pensera Njal».--«Il en prendra son parti, dit-elle, et je vais t'en donner une preuve: il a emporté au ting l'argent que nous avons reçu pour l'esclave l'été passé; et maintenant cet argent va servir pour Kol. Mais l'arrangement fait, tu feras bien pourtant de prendre garde à toi; car Halgerd ne gardera jamais de paix jurée».--«Enverras-tu quelqu'un à Njal, dit Atli, pour lui dire la chose?»--«Non, dit-elle, j'aimerais mieux qu'il n'y eût pas d'amende à payer pour Kol». Et ils n'en dirent pas davantage.

On dit à Halgerd le meurtre de Kol et les paroles d'Atli. Elle dit qu'Atli aurait sa récompense, et elle envoya un homme au ting pour dire à Gunnar le meurtre de Kol. Gunnar ne répondit pas grand'chose et envoya un homme le dire à Njal. Njal ne répondit rien: «Nos esclaves sont d'autres hommes qu'au temps passé, dit Skarphjedin; ils se battaient alors, et personne ne s'en inquiétait; maintenant il faut qu'ils se tuent» et il riait.

Njal prit la bourse pleine d'argent qui pendait à un clou dans la hutte, et sortit. Ses fils étaient avec lui. Ils allèrent à la hutte de Gunnar. Skarphjedin dit à un homme qui était debout à la porte de la hutte: «Va dire à Gunnar que mon père veut lui parler». L'homme le dit à Gunnar. Gunnar sortit aussitôt et fit bon accueil à Njal et à ses fils. Ensuite ils entrèrent en conversation. «C'est une mauvaise chose, dit Njal, que ma femme ait rompu la paix et fait tuer ton serviteur».--«Elle n'en aura pas de reproches de moi» dit Gunnar.--«Prononce toi-même la sentence» dit Njal--«Je le ferai, dit Gunnar; mettons-les tous deux, Svart et Kol, au même prix l'un que l'autre: tu me paieras douze onces d'argent». Njal prit la bourse pleine d'argent et la remit à Gunnar. Gunnar reconnut l'argent, et c'était le même qu'il avait payé à Njal. Njal retourna à sa hutte, et ils furent après cela aussi bons amis qu'avant.

Quand Njal revint chez lui, il fit des reproches à Bergthora. Elle répondit qu'elle ne céderait jamais devant Halgerd.

Halgerd fit de grands reproches à Gunnar pour avoir fait la paix au sujet du meurtre. Gunnar dit qu'il ne se brouillerait jamais avec Njal ni avec ses fils. Elle se fâcha beaucoup. Gunnar n'y fit pas attention. Ils passèrent ainsi une demi-année, sans que rien de nouveau arrivât.

XXXVIII

Au printemps, Njal dit à Atli: «Tu devrais t'en aller aux fjords de l'est, car Halgerd en veut à ta vie».--«Je n'ai pas peur de cela, dit Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix».--«Ce n'est pourtant pas sage» dit Njal.--«J'aime mieux être tué dans ta maison que de changer de maître, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tué, qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave».--«Tu auras le prix d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta mort par une autre, et elle tiendra sa promesse». Atli resta donc au service de Njal.

Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest, au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'était un fils bâtard de Svan, et le plus méchant homme qu'on pût voir. Gunnar ne sut rien de cela. Halgerd disait qu'il était très propre à faire un intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il venait faire. Il répondit qu'il venait pour rester là. «Tu n'apportes rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd qu'elle voudra avoir chez elle». Gunnar ne lui parlait guère, mais il ne le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting.

Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils arrivèrent, ils se rencontrèrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient souvent, et ils étaient bien ensemble.

Bergthora dit à Atli: «Va-t'en à Thorolfsfell et travaille-là pendant une semaine». Atli partit, et commença sa tache: il brûlait du charbon dans le bois. Halgerd dit à Brynjolf: «On m'a dit qu'Atli n'était pas à la maison; il doit travailler à Thorolfsfell.»--«Que penses-tu qu'il fasse?» dit Brynjolf.--«Quelque besogne dans le bois», dit-elle.--«Que lui ferai-je?» dit-il.--«Tu le tueras» dit-elle. Il resta pensif. «Si Thjostolf était en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli soit chose si effrayante.»--«Tu n'as pas besoin de te fâcher» répondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit pour Thorolfsfell. Il vit une grande fumée de charbon à l'est du domaine. Il arrive à la fosse au charbon, et il y a un homme auprès. Et il voit que cet homme a mis son épieu en terre à côté de lui. Brynjolf marche le long de la fumée, droit sur l'homme; et l'autre était tout à son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de hache sur la tête. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa échapper la hache. Alors Atli prit son épieu et le lança à Brynjolf. Brynjolf se jeta à terre, et l'épieu passa au-dessus de lui. «Tu as de la chance que je n'aie pas été prêt» dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera bientôt; reprends ta hache que tu as laissée là.» Brynjolf ne répondit rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire à Thorolfsfell la mort d'Atli. Après cela il retourna à Hlidarenda et conta la chose à Halgerd. Elle envoya un homme à Bergthorshval dire à Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa récompense. Puis elle envoya un homme au ting dire à Gunnar le meurtre d'Atli.

Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. «Les parents d'Halgerd feront ta perte» dit Kolskegg. Ils allèrent trouver Njal. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer la mort d'Atli» et il lui dit qui l'avait tué; «je viens maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le fixes toi-même.» Njal dit: «Nous avons toujours souhaité tous deux que rien ne vînt à nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix d'un esclave.» Gunnar dit que c'était bien, et lui tendit la main. Njal prit des témoins, et ils firent leur paix à ces conditions. «Halgerd ne laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse» dit Skarphjedin. Gunnar répondit: «Et ta mère aura soin que les coups soient pareils des deux côtés.»--«Cela m'en a bien l'air» dit Njal. Après cela Njal fixa le prix à cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux qui étaient là dirent que le prix était trop élevé. Gunnar se fâcha et dit qu'on avait payé l'amende entière pour des gens qui n'étaient pas plus braves qu'Atli. Et là-dessus ils quittèrent le ting et retournèrent chez eux.

Bergthora dit à Njal quand elle vit l'argent: «Tu penses que tu as rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.»--«Il n'est pas nécessaire que tu la tiennes» dit Njal.--«Tu as pourtant deviné que je le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.»

Cependant Halgerd dit à Gunnar: «Tu as donc payé cent onces d'argent pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?»--«Il était libre avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens pour qui il n'y a point d'amende à payer.»--«Vous êtes tous deux pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que l'autre.»--«C'est ce qu'on verra», dit-il. Et après cela Gunnar fut longtemps froid pour elle, jusqu'à ce qu'elle eut fait sa soumission.

Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le nombre de ses gens. Et voilà que l'été arrive, et les hommes partent pour le ting.

XXXIX

Il y avait un homme nommé Thord. On l'appelait le fils de l'affranchi. Son père s'appelait Sigtryg. Il avait été affranchi d'Asgerd, et se noya dans le Markarfljot. Depuis ce temps-là Thord était chez Njal. C'était un homme grand et fort. Il avait élevé tous les fils de Njal. Thord prit de l'inclination pour une parente de Njal qui s'appelait Gudfinna, fille de Thorolf. Elle était chargée de gouverner la maison de Njal. À ce moment-là elle était enceinte.

Bergthora vint parler à Thord: «Tu vas, dit-elle, aller tuer Brynjolf, le parent d'Halgerd.»--«Je ne suis pas un meurtrier, dit-il; il faudra bien pourtant que je m'y risque, si tu le veux.»--«Je le veux» dit-elle. Alors il monta à cheval et s'en alla à Hlidarenda. Il fit appeler Halgerd et lui demanda où était Brynjolf. «Que lui veux-tu?» dit-elle. Il répondit: «Je veux qu'il me dise où il a enterré le cadavre d'Atli. On m'a dit qu'il l'avait mal enterré.» Elle lui montra l'endroit et dit qu'il était en bas à Akratunga. «Prends garde, dit Thord, qu'il ne lui arrive comme à Atli.»--«Tu n'es pas de ceux qui tuent, dit-elle, et si vous vous rencontrez, il n'en sortira rien.»--«Je n'ai jamais vu le sang de personne, dit-il, et je ne sais pas quel effet cela me ferait.» Il sortit de l'enclos au galop, et descendit à Akratunga. Ranveig, la mère de Gunnar avait entendu leur conversation. «Tu railles son courage, Halgerd, dit-elle; mais moi je le tiens pour un homme qui n'a pas peur, et ton parent le verra bien.»

Ils se rencontrèrent sur le grand chemin, Brynjolf et Thord. Thord dit: «Défends-toi, Brynjolf, car je ne veux pas agir en traître envers toi.» Brynjolf courut sur Thord et lui porta un coup de sa hache. Thord leva la sienne en même temps et fendit le manche en deux entre les mains de Brynjolf; vite il frappa une seconde fois, et la hache atteignit Brynjolf à la poitrine et s'y enfonça. Brynjolf tomba de cheval, et mourut aussitôt.

Thord rencontra un berger d'Halgerd et lui annonça le meurtre. Il lui dit où était Brynjolf, et le chargea de dire la chose à Halgerd. Après cela il revint à Bergthorshval et dit le meurtre à Bergthora et aux autres. «Grand bien t'en fasse» dit-elle.

Le berger dit le meurtre à Halgerd. Elle fut fort en colère et dit qu'il sortirait beaucoup de mal de tout cela, si on la laissait faire.

XL

Et voilà que la nouvelle arriva au ting. Njal se le fit dire trois fois. «Il y a plus de gens que je ne pensais, dit-il, qui deviennent des meurtriers.» Skarphjedin dit: «Il faut que cet homme ait été deux fois poltron pour se laisser tuer par notre père nourricier qui n'a jamais vu le sang de personne.» Et il chanta: «Je l'appellerai toujours deux fois poltron, cet homme, et je ris en y pensant. On aurait cru cela plutôt de nous autres qui sommes des hommes de meurtre, que de notre père nourricier.»

Njal dit: «Bien des gens croiront, avec l'humeur qu'on vous connaît; que c'est vous qui avez fait le coup. Vous en viendrez là avant qu'il soit longtemps, mais il y en aura qui diront que vous y étiez bien forcés». Alors ils allèrent trouver Gunnar et lui dirent le meurtre. Gunnar dit que ce n'était pas une grande perte: «Pourtant c'était un homme libre». Njal lui offrit la paix. Gunnar accepta et on convint qu'il prononcerait lui-même. Et tout de suite il fixa le prix à cent onces d'argent. Njal paya aussitôt, et ainsi la paix fut faite entre eux.

XLI

Il y avait un homme nommé Sigmund. Il était fils de Lambi, fils de Sighvat le rouge, il était grand voyageur, accort et beau, grand et fort. C'était un homme d'humeur fière: il était bon skald et s'entendait bien à toutes sortes de prouesses; mais il était vantard, moqueur et querelleur. Il était venu à terre à l'est dans le Hornafjord. Son compagnon s'appelait Skjöld. C'était un Suédois, auquel il n'était pas bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittèrent le pays de l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrêtèrent de chevaucher que lorsqu'ils furent arrivés dans le Fljotshlid, à Hlidarenda. Gunnar les reçut bien. Ils étaient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit à Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si Skjöld son compagnon restait aussi. «J'ai ouï dire de lui, dit Gunnar, qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin qu'elle fût adoucie. De plus le séjour ici est dangereux, et je veux vous donner, comme à mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop vite si ma femme Halgerd veut vous pousser à quoi que ce soit; car elle fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais».--«Qui avertit veut du bien» dit Sigmund.--« Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais selon mes avis». Après cela ils restèrent chez Gunnar. Halgerd était bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent, et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait là-dessous.

Halgerd dit à Gunnar: «Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai sa mort si je le peux». Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit: «Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde à lui, quoique nous ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance». Kolskegg alla le dire à Njal, et Njal le dit à Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amitié.

Il arriva une fois que Njal et Thord étaient assis dehors. Il y avait un bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne ne le chassait. Thord dit: «Voilà qui est étrange».--«Que vois-tu qui te semble étrange?» dit Njal.--«Il me semble que je vois le bouc couché là dans ce creux, et il est tout sanglant». Njal dit qu'il n'y avait là ni bouc ni rien d'autre. «Qu'y a-t-il donc?» dit Thord.--«Tu dois être près de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais génie que tu as vu, tiens-toi donc sur tes gardes».--«Cela ne me servira de rien, dit Thord, si pareille chose doit m'arriver».

Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: «Tu seras un bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi».--«Je ne le ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colère de mon parent Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera vengé sur le champ».--«Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drôle sans barbe?»--«Non pas lui, dit-il, mais ses fils». Après cela ils parlèrent longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient décidé.

Un jour il arriva que Gunnar n'était pas à la maison. Sigmund était là, et aussi son compagnon. Thrain était venu de Grjota. Ils étaient assis dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: «Vous m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjöld, de tuer Thord le fils de l'affranchi, le père nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu m'as promis de les aider». Ils convinrent tous qu'ils avaient promis cela. «Je vais donc vous dire la manière de vous y prendre, dit-elle; il faut monter à cheval et vous en aller à l'est dans le Hornafjord chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commencé; car si vous étiez à la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord». Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Après cela ils s'apprêtèrent à partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas de malice. Gunnar partit pour le ting.

Njal envoya Thord le fils de l'affranchi à l'est, au pied de l'Eyjafjöll et lui dit de rester là une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint pas; car la rivière était si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin qu'on allât, de la passer à gué. Njal l'attendit une nuit; car il voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit à Bergthora de lui envoyer Thord au ting, sitôt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting; «Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller à Thorolfsfell donner un coup d'oeil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux».

XLII

Sigmund revint de l'est, et son compagnon avec lui. Halgerd leur dit que Thord était à Bergthorshval, mais qu'il partirait pour le ting dans peu de jours. «L'occasion est bonne, dit-elle, si vous la laissez passer, vous ne pourrez plus arriver jusqu'à lui».