La Saga de Njal

Chapter 6

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«Tu as pris plus de soin, vaillant corbeau, des aigles voraces qui mangent les hommes morts, que de toi-même. Demain plus d'un viendra ici, boire le breuvage des loups; mais toi, tandis que tu tires l'épée, tu souffres les tourments de la soif».

Alors Kolskegg prit une corne pleine de mjöd et but. Après cela il recommença à combattre. Et il arriva que les deux frères sautèrent sur le vaisseau de Vandil; et Kolskegg venait le long d'un des bords, et Gunnar le long de l'autre. Vandil vint à la rencontre de Gunnar, et lui porta un coup; et l'épée entra dans le bouclier. Gunnar fit tourner vivement le bouclier, où l'épée tenait, et elle se brisa au dessous de la poignée. Gunnar frappa à son tour, et il semblait qu'il y eût trois épées en l'air, et Vandil ne savait de quel côté parer. D'un coup d'épée, Gunnar lui coupa les deux jambes. En même temps Kolskegg perçait Karl d'un javelot. Après cela ils firent beaucoup de butin.

De là ils allèrent au Sud, en Danemark, et de là à l'est dans le Smaland. Et ils se battaient partout, et ils avaient toujours la victoire. Ils ne revinrent pas à l'automne.

L'été suivant, ils allèrent à Rafal et trouvèrent là des pirates. Ils les attaquèrent et eurent la victoire. Après cela ils allèrent à l'est, jusqu'à Eysysl et ils restèrent là quelques temps sous un promontoire. Ils virent un homme qui descendait tout seul de la montagne. Gunnar vint à terre, à la rencontre de l'homme, et ils parlèrent ensemble. Gunnar lui demanda son nom, il se nommait Tofi. Gunnar demanda ce qu'il voulait. «C'est toi que je cherche, dit-il; il y a ici des vaisseaux de guerre à l'ancre de l'autre côté du promontoire, et je vais te dire qui les commande. Deux frères les commandent: l'un s'appelle Hallgrim et l'autre Kolskegg. Je sais qu'ils sont grands hommes de guerre; et je sais aussi qu'ils ont des armes si bonnes qu'il ne s'en trouve pas de pareilles. Hallgrim a une hallebarde qu'il a fait ensorceler, de sorte que nulle autre arme que cette hallebarde ne pourra lui donner la mort. Et il y a ceci encore: c'est qu'il sait tout d'abord quand la hallebarde doit aller au combat; car alors elle résonne si fort qu'on l'entend de loin; si grande est la vertu qu'il y a en elle». Alors Gunnar chanta:

«Je l'aurai bientôt, cette hallebarde, quand j'aurai tué le guerrier terrible. J'entasserai les morts, et les armes résonneront sur les casques. Alors je m'en irai sur le coursier d'Endil [vaisseau], quand les sorciers auront perdu la vie dans la tempête de Sigar [bataille]».

«Kolskegg, dit Tofi, a une épée courte. C'est l'arme la meilleure qu'on puisse voir. Ils ont du monde, un tiers de plus que vous. Ils ont aussi beaucoup de butin qu'ils ont mis en sûreté à terre et je sais au juste où il est. Ils ont envoyé un vaisseau pour vous épier, le long du promontoire, et ils savent que vous êtes là. Ils font maintenant de grands apprêts de combat, et ils veulent tomber sur vous, sitôt qu'ils auront fini. Vous n'avez donc que deux choses à faire: ou vous en aller tout de suite, ou vous préparer à combattre le plus vite que vous pourrez. Mais si vous avez la victoire, je vous mènerai là où est tout le butin».

Gunnar lui donna un anneau d'or. Puis il alla vers ses hommes et leur dit qu'il y avait des vaisseaux de guerre de l'autre côté du promontoire: «et ils savent déjà que nous sommes là. Prenons donc nos armes et préparons toutes choses vite et bien; car il y a du butin à gagner». Ils firent donc leurs préparatifs. Et sitôt qu'ils sont prêts, ils voient des vaisseaux qui viennent à eux. La bataille s'engage, et ils combattent longtemps, et il se fait une grande tuerie. Gunnar tuait quantité d'hommes. Ceux d'Hallgrim sautèrent sur le vaisseau de Gunnar. Gunnar vint à la rencontre d'Hallgrim. Hallgrim pointa sur lui sa hallebarde. Il y avait une poutre en travers du vaisseau, et Gunnar sauta en arrière, par dessus la poutre. Son bouclier restait devant, et la hallebarde de Halgrim y entra, et dans la poutre après. Gunnar donna un coup d'épée sur le bras d'Hallgrim, et le bras fut paralysé, mais l'épée ne mordait pas; alors la hallebarde tomba à terre. Gunnar la prit et transperça Halgrim. Puis il chanta:

«Je l'ai tué, le grand tueur d'hommes. Il levait son épée comme un éclair dans le combat. J'ai appris aux pays lointains la vertu des armes magiques d'Hallgrim. Tous les vaillants hommes sauront comment elle est venue en ma puissance, la hallebarde qui nourrit les loups. Voici qu'elle me suivra dans les combats jusqu'à la fin de ma vie».

Et Gunnar tint son serment, et il porta la hallebarde tant qu'il vécut.

Les deux Kolskegg combattaient l'un contre l'autre, et c'était chose douteuse de savoir de quel côté la chance tournerait. Alors Gunnar approcha et donna à Kolskegg le coup de la mort.

Après cela les pirates demandèrent merci. Gunnar consentit à leur demande. Il fit reconnaître les morts, et prit le butin qui était à eux. Mais à ceux à qui il avait fait merci, il donna leurs armes et leurs vêtements, et leur dit de retourner dans leurs pays. Ils s'en allèrent, et Gunnar prit tout le butin qu'ils laissaient derrière eux.

Tofi vint trouver Gunnar après la bataille et lui offrit de le conduire au butin que les pirates avaient mis en sûreté, et il dit qu'il y en avait plus, et du meilleur, que celui qu'ils avaient pris jusque là. Gunnar dit qu'il voulait bien. Il alla à terre avec Tofi. Tofi marchait le premier, vers le bois, et Gunnar derrière lui. Ils vinrent à un endroit où il y avait beaucoup de bois amoncelé. Tofi dit que le butin était dessous. Ils ôtèrent le bois et trouvèrent dessous de l'or et de l'argent, des vêtements et de bonnes armes. Ils portèrent ce butin jusqu'aux vaisseaux.

Gunnar demanda à Tofi comment il voulait être récompensé. Tofi répondit: «Je suis un homme de race danoise, et je désire que tu me ramènes vers mes parents». Gunnar demanda comment il se trouvait dans les pays de l'est. «J'ai été pris par des pirates, dit Tofi, et ils m'ont jeté à terre ici à Eysysl, et j'y suis resté depuis lors».

XXXI

Gunnar le prit avec lui et dit à Kolskegg et à Hallvard: «Nous devrions maintenant aller en Norvège». Ils furent contents de cela et dirent que c'était à lui de décider. Gunnar fit donc voile loin du pays de l'est avec beaucoup de butin. Il avait dix vaisseaux, il les amena à Heidabær en Danemark. Le roi Harald fils de Gorm, régnait dans ce pays. On lui parla de Gunnar, et on lui disait qu'il n'avait pas son pareil en Islande. Et le roi lui envoya ses hommes pour le prier de venir le voir. Gunnar alla tout de suite trouver le roi. Le roi le reçut bien, et le fit asseoir à côté de lui. Gunnar fut là un demi-mois. Le roi prenait plaisir à faire lutter Gunnar contre ses hommes en toutes sortes de prouesses; et il n'y en avait pas un qui en une seule prouesse fût son égal. Le roi dit à Gunnar; «Il me semble que nulle part on ne trouverait ton pareil». Et il lui offrit de lui donner une femme et beaucoup de terres à gouverner, s'il voulait s'établir là. Gunnar remercia le roi de son offre et dit: «Je veux d'abord aller en Islande trouver mes amis et mes parents».--«Alors tu ne reviendras jamais vers nous» dit le roi,--«Le destin décidera, seigneur» dit Gunnar. Gunnar donna au roi un bon vaisseau long et beaucoup d'autres choses précieuses, qu'il avait prises en guerroyant. Le roi lui donna son vêtement d'honneur et des gants brodés d'or, et un bandeau pour le front, avec un bouton d'or dessus et un bonnet russe.

Gunnar partit, et vint au nord, à Hising. Ölvir le reçut à bras ouverts. Il rendit à Ölvir ses vaisseaux, et dit que c'était sa part de butin. Ölvir prit les trésors et dit que Gunnar était un bon compagnon, et il le pria de rester là quelque temps. Hallvard demanda à Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. Gunnar dit qu'il avait cela en tête: «car maintenant j'ai fait quelque peu mes preuves; et je n'en étais pas là, quand tu m'as proposé cela d'abord».

Après cela ils s'apprêtèrent à partir et s'en allèrent au nord à Thrandheim trouver le jarl Hakon. Il reçut bien Gunnar et le pria de rester avec lui pendant l'hiver. Gunnar consentit à cela. Tous les hommes qui étaient là pensaient grand bien de lui. Après la fête de Jol le jarl lui donna un anneau d'or. Gunnar prit de l'inclination pour Bergljot, parente du jarl; et on voyait bien à l'air du jarl, qu'il la lui aurait donnée à épouser, si Gunnar avait demandé cela si peu que ce fût.

XXXII

Au printemps le jarl demanda à Gunnar quel projet il avait en tête. Gunnar dit qu'il voulait aller en Islande. Le jarl dit que l'année avait été mauvaise dans le pays «et il y aura peu de vaisseaux qui s'en iront au loin: pourtant tu auras de la farine et du bois sur ton vaisseau, tant que tu en voudras». Gunnar le remercia et mit son vaisseau au plus vite en état de partir. Hallvard partit avec lui et Kolskegg.

Ils arrivèrent de bonne heure, en été, et débarquèrent à Arnarbæli, et c'était avant le ting. Gunnar quitta son vaisseau et chevaucha tout droit chez lui; il laissa des hommes pour décharger le vaisseau, et Kolskegg vint avec lui. Quand ils arrivèrent à la maison, leurs hommes furent joyeux de les voir. Ils étaient doux avec leurs gens, et ils n'avaient pas plus de hauteur qu'avant leur absence.

Gunnar demanda si Njal était chez lui. On lui dit qu'il y était. Il fit alors amener son cheval et s'en alla à Bergthorshval et Kolskegg avec lui. Njal fut joyeux de leur arrivée et les pria de rester là pendant la nuit. Ils le firent, et Gunnar lui conta ses voyages. Njal dit qu'il était maintenant le plus vaillant de tous «et tu as fait tes preuves en maint endroit. Mais tu en feras encore davantage à partir d'aujourd'hui; car beaucoup de gens seront jaloux de toi».--«Je voudrais être bien avec tous» dit Gunnar.--«Il arrivera beaucoup de choses, dit Njal, et tu auras souvent à te défendre».--«J'aurai ceci pour moi, dit Gunnar, que le bon droit sera de mon côté».--«Et il en sera ainsi, dit Njal, si tu n'as pas à payer pour d'autres».

Njal demande à Gunnar s'il pense à aller au ting. Gunnar dit qu'il ira, et demande si Njal doit y aller. Mais Njal dit qu'il n'y songe pas «et j'aurais voulu que tu fisses de même» ajoute-t-il.

Gunnar revint chez lui; avant de partir il fit à Njal de beaux présents et le remercia d'avoir pris soin de ses biens. Kolskegg son frère le pressait d'aller au ting: «Ta gloire s'étendra au loin, disait-il; car plus d'un viendra là pour te voir».--«Ce n'est guère mon habitude, dit Gunnar, de me donner en spectacle; mais c'est une bonne chose, à ce qu'il me semble, de rencontrer de braves gens».

Hallvard était arrivé à son tour, et il offrit d'aller au ting avec eux.

XXXIII

Gunnar monta à cheval, et les autres avec lui, pour aller au ting. Et quand ils arrivèrent, ils étaient si bien équipés, qu'il n'y en avait pas un seul là qui fût équipé de même; et les hommes sortaient de toutes les huttes et s'émerveillaient de les voir.

Gunnar chevaucha jusqu'aux huttes de ceux de la Ranga, et il demeura là avec ses parents. Beaucoup d'hommes venaient le trouver et lui demander des nouvelles. Il était avec tout le monde affable et gai, et disait à chacun ce qu'il voulait savoir.

Il arriva, un jour, que Gunnar venait du tertre de la loi. Il passait devant la hutte de ceux de Mosfell. Il vit des femmes venir à sa rencontre, et elles étaient vêtues de beaux habits. Celle qui était en tête était la mieux vêtue de toutes. Et quand ils se rencontrèrent, elle parla tout de suite à Gunnar. Il lui rendit son salut et demanda qui elle était. Elle dit qu'elle se nommait Halgerd et qu'elle était fille d'Höskuld fils de Dalakol. Elle lui parlait hardiment, et elle le pria de lui conter ses voyages. Et il dit qu'il ne pouvait pas refuser de l'entretenir. Alors ils s'assirent et parlèrent ensemble. Elle était vêtue ainsi: elle avait une robe rouge, tout à fait magnifique. Elle avait par-dessus un grand manteau d'écarlate, orné de galons au bord. Ses cheveux tombaient sur sa poitrine, et ils étaient longs et beaux. Gunnar avait sur lui le vêtement d'honneur que le roi Harald fils de Gorm lui avait donné. Il avait au bras l'anneau de Hakon. Ils parlèrent longtemps tout haut. Ils en vinrent là qu'il demanda si elle n'était pas mariée. Elle dit qu'elle ne l'était pas «et il n'y en a pas beaucoup qui en courraient la chance», dit-elle.--«Penses-tu que nul n'est assez bon pour toi?» dit-il.--«Ce n'est pas cela, dit-elle; mais il faut que je sois prudente dans mon choix».--«Comment répondrais-tu si je te demandais en mariage?» dit Gunnar.--«Tu n'y penses pas» dit-elle.--«Tu te trompes» dit-il.--«Si c'est vraiment ton idée, dit-elle, va trouver mon père». Et après cela ils cessèrent l'entretien.

Gunnar alla tout droit à la hutte de ceux des vallées; il trouva des hommes dehors devant la hutte, et demanda si Höskuld était dedans. Et ils dirent qu'il y était certainement. Gunnar entra. Höskuld et Hrut le reçurent bien. Il s'assit entre eux deux, et il ne semblait pas à leur conversation, qu'il y eût eu entre eux la moindre inimitié. Le discours de Gunnar en vint là, qu'il demanda quelle réponse les deux frères lui feraient, s'il prétendait à la main d'Halgerd. «Une bonne, dit Höskuld, si tu y as bien pensé». Gunnar dit que c'était tout à fait sérieux «mais nous nous sommes quittés la dernière fois de telle manière, que bien des gens penseront qu'il vaudrait mieux ne pas faire d'alliance entre nous».--«Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» dit Höskuld. Hrut répondit: «Il me semble que ce ne serait pas un mariage bien assorti».--«Qu'y trouves-tu à redire?» dit Gunnar. Hrut dit: «Je vais te répondre là dessus selon la vérité: Tu es un vaillant homme, et un homme d'honneur, mais elle, elle est trompeuse, et je ne veux te faire tort en rien».--«Grand bien t'en fasse, dit Gunnar, mais je tiendrai ceci pour vrai, que vous vous rappelez notre ancienne querelle, si vous ne voulez pas m'accorder ma demande».--«Ce n'est pas cela, dit Hrut; c'est plutôt parce que je vois que tu ne sauras pas lui tenir tête. Mais si nous ne faisons pas le marché, nous voulons pourtant être tes amis». Gunnar dit: «J'ai parié avec elle, et elle n'est pas éloignée de cette idée». Hrut dit: «Je sais que c'est ainsi, et que tous les deux vous en avez envie. C'est vous deux aussi qui courez le plus de risques, quant à la manière dont cela tournera». Et Hrut dit à Gunnar, sans que Gunnar l'eût demandé, tout ce qui concernait l'humeur d'Halgerd. Et Gunnar fut d'abord d'avis que tout n'était pas comme il aurait fallu. Et pourtant il arriva à la fin que leur marché fut conclu.

Alors on envoya chercher Halgerd, et on parla de l'affaire, elle étant présente. Ils firent comme la première fois, et la laissèrent se fiancer elle-même. On convint que la noce se ferait à Hlidarenda, et que la chose serait d'abord tenue secrète; mais il arriva que chacun le sut.

Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il alla tout droit trouver Njal et lui dit son marché. Njal prit la chose tristement. Gunnar lui demanda ce qu'il voyait là-dedans de si peu sage. Njal répondit: «Il viendra d'elle toute sorte de mal, si elle arrive ici dans l'est».--«Jamais elle ne gâtera notre amitié» dit Gunnar. «Mais il ne s'en faudra pas de beaucoup, dit Njal, et tu auras plus d'une fois à payer l'amende pour elle». Gunnar invita Njal à la noce, et tous ceux de chez lui qu'il voudrait pour l'accompagner. Njal promit de venir. Après cela Gunnar s'en alla chez lui. Et il chevauchait par tout le district pour inviter les gens.

XXXIV

Il y avait un homme nomme Thrain. Il était fils de Sigfus, fils de Sighvat le rouge. Il demeurait à Grjota dans le Fljotshlid. Il était parent de Gunnar et c'était un homme de grande importance. Il avait pour femme Thorhild Skaldkona. Elle avait une méchante langue et faisait des vers moqueurs sur les gens. Thrain l'aimait peu. Il fut invité à la noce à Hlidarenda, et sa femme devait recevoir les hôtes avec Bergthora fille de Skarphjedin, femme de Njal.

Ketil était le nom du second fils de Sigfus. Il demeurait à Mörk, à l'est du Markarfljot. Il avait pour femme Thorgerd fille de Njal.

Le troisième fils de Sigfus s'appelait Thorkel, le quatrième Mörd, le cinquième Lambi, le sixième Sigmund, le septième Sigurd. Ils étaient tous parents de Gunnar, et vaillants champions. Gunnar les avait tous invités à la noce. Il avait invité aussi Valgard le rusé, et Ulf godi d'Ör et leur fils Runolf et Mörd.

Höskuld et Hrut arrivèrent, et beaucoup d'hommes avec eux. Il y avait là les fils d'Höskuld, Thorleik et Olof. La fiancée venait avec eux, et aussi Thorgerd sa fille, la plus jolie femme qu'on pût voir. Elle était alors âgée de quatorze hivers. Il y avait beaucoup d'autres femmes avec elles. Là était Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et les deux filles de Njal, Thorgerd et Helga.

Gunnar avait déjà beaucoup de monde, et il plaça ainsi ses hommes: il s'assit au milieu du banc, et après lui, du côté du dedans, Thrain fils de Sigfus, puis Ulf godi d'Ör, puis Valgard le rusé, puis Mörd et Runolf, puis les fils de Sigfus. Lambi venait le dernier. À côté de Gunnar, vers le dehors, s'assit Njal, puis Skarphjedin, puis Helgi, puis Grim, puis Höskuld, puis Haf le sage, puis Ingjald de Kelda, puis les fils de Thorir, qui venaient de l'est, de Holti. Thorir voulut être le dernier parmi les hôtes d'importance; et ainsi chacun trouva bon d'être assis où il était.

Höskuld s'était assis en face au milieu du banc et ses fils après lui, vers le dedans. Hrut était à côté d'Höskuld, vers le dehors. Et on n'a pas dit comment les autres étaient rangés.

La fiancée était assise au milieu du banc du fond. Elle avait d'un côté sa fille Thorgerd. De l'autre côté s'assit Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhild s'occupait des hôtes, et elle et Bergthora mettaient les viandes sur la table. Thrain fils de Sigfus dévorait des yeux Thorgerd fille de Glum. Sa femme Thorhild voit cela. Elle se met en colère et lui chante ce couplet:

«Te voilà bouche béante, Thrain. Tes yeux vont de travers».

Thrain se leva de table aussitôt. Il nomma des témoins et se déclara séparé de Thorhild: «Je ne veux plus, dit-il, de ses vers moqueurs ni des mauvaises paroles qu'elle me dit». Et il était si fort en colère qu'il ne voulut pas rester à la noce, si on ne la renvoyait: ainsi fit-on et elle s'en alla.

Et maintenant les hommes étaient assis, chacun à sa place, et ils buvaient et étaient joyeux. Alors Thrain se mit à dire: «Je n'ai pas besoin de parler en secret de ce que j'ai en tête: je veux te demander ceci, Höskuld fils de Dalakol: veux-tu me donner en mariage Thorgerd ta petite-fille?»--«Je ne sais pas, dit Höskuld, il me semble qu'il y a peu de temps que tu t'es séparé de celle que tu avais avant; et puis quel homme est-il, Gunnar?» Gunnar répondit: «Je ne veux pas parler de lui, car il est de ma famille. Mais parle, toi, Njal, et tous te croiront». Njal dit: «Voilà ce qu'il y a à dire de cet homme: Il est riche en biens, et accompli en toutes choses, et c'est un homme de grande importance; et à cause de cela vous pouvez bien entrer en marché avec lui». Alors Höskuld dit: «Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» Hrut répondit: «Tu peux bien faire le marché, c'est un bon parti pour elle.» Ils parlent donc ensemble des conditions du marché, et ils sont bientôt d'accord sur toutes choses.

Alors Gunnar se leva, et Thrain aussi, et ils allèrent vers le banc du fond. Gunnar demanda à la mère et à la fille si elles voulaient dire oui à ce marché. Elles dirent qu'elles n'avaient pas envie de le rompre, et Halgerd fiança sa fille Thorgerd. Alors les femmes changèrent entre elles. Thorhalla s'assit entre les deux fiancées. La noce continua joyeusement. Et quand ce fut fini, Höskuld et les siens montèrent à cheval et s'en allèrent à l'ouest, et ceux de la Ranga retournèrent dans leur pays. Gunnar fit à beaucoup de gens de beaux présents, et cela le rendit très considéré. Halgerd prit la haute main sur la maison et elle était avide et querelleuse. Thorgerd gouvernait à Grjota, et c'était une bonne ménagère.

XXXV

C'était la coutume entre Gunnar et Njal que chaque hiver, à tour de rôle, l'un des deux invitait l'autre à passer l'hiver chez lui, et c'était à cause de leur grande amitié. Cette année là Gunnar avait à recevoir l'hospitalité chez Njal, et ils partirent, lui et Halgerd, pour Bergthorshval. Helgi et sa femme n'étaient pas à la maison. Njal reçut bien Gunnar et sa femme. Et ils étaient là depuis quelque temps quand Helgi revint avec sa femme Thorhalla. Alors Bergthora alla au banc du fond, et Thorhalla avec elle, et Bergthora dit à Halgerd: «Il faut que tu fasses place à cette femme». Elle répondit: «Je ne ferai place à personne; car je ne suis pas une femme de peu qu'on met dans les coins»--«C'est moi qui commande ici» dit Bergthora. Après cela Thorhalla s'assit. Bergthora vint à la table avec le bassin à laver les mains. Halgerd prit la main de Bergthora et dit: «Vous allez bien ensemble, Njal et toi; tu as un ongle crochu à chaque doigt, et lui n'a point de barbe».--«C'est vrai, dit Bergthora, mais nous ne nous en faisons point de reproches l'un à l'autre; pour toi, ton mari Thorvald n'était pas sans barbe, et pourtant tu l'as fait tuer.»--«Il me sert de peu, dit Halgerd, d'avoir pour mari l'homme le plus brave d'Islande, si tu ne venges pas cela, Gunnar!» Gunnar se leva d'un bond; il quitta la table et dit: «Je m'en vais chez moi; et toi tu ferais mieux de te disputer avec tes gens que dans la maison des autres. Je suis redevable à Njal de toutes sortes d'honneurs, et je n'ai pas envie d'être ton jouet». Après cela, ils s'en allèrent chez eux. «Sache une chose, Bergthora, dit Halgerd, c'est que nous n'en avons pas fini». Et Bergthora lui répondit que son affaire n'en serait pas meilleure. Gunnar ne disait rien. Il revint à Hlidarenda et resta chez lui tout le long de l'hiver.

Et maintenant l'été s'approche et vient le moment d'aller au ting.

XXXVI

Gunnar partit pour le ting. Avant de monter à cheval, il dit à Halgerd: «Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne montre pas de méchanceté à mes amis, quand tu auras affaire à eux.»--«Que les mauvais esprits emportent tes amis.» dit-elle. Gunnar partit pour le ting. Il voyait qu'il n'était pas possible d'avoir de bonnes paroles avec elle.

Njal alla au ting et tous ses fils avec lui.

Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient un bois en commun à Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et jamais l'un des deux n'avait fait de reproche à l'autre là-dessus. L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il était avec elle depuis longtemps et c'était le plus méchant homme qu'on pût voir.

Il y avait un homme nommé Svart. C'était le serviteur de Njal et de Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller à Raudaskrida et de couper du bois: «et je t'enverrai des hommes pour l'apporter à la maison». Svart répond qu'il fera ce qu'elle lui a ordonné. Il s'en va à Raudaskrida. Là, il se met à couper du bois; et il devait rester là une semaine.

Il vient des mendiants à Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du Markarfljot, et ils dirent que Svart était à Raudaskrida, qu'il coupait du bois, et faisait beaucoup de besogne. «Bergthora a donc envie, dit Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte que Svart ne coupera plus de bois». Ranveig l'entendit, la mère de Gunnar, et elle dit: «Nous avons eu pourtant de bonnes ménagères dans notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les gens».