Chapter 4
Le matin de bonne heure, Höskuld envoya chercher Hrut, et Hrut vint aussitôt. Höskuld était dehors à l'attendre, quand il entra dans l'enclos. Höskuld dit à Hrut quels gens étaient venus. «Que peuvent-ils vouloir?» dit Hrut.--«Ils ne m'ont pas encore fait de message» dit Höskuld. «Pourtant ils en ont un à te faire, dit Hrut. Ils viennent demander Halgerd en mariage. Que répondras-tu?»--«Que t'en semble?» dit Höskuld.--«Il faut que tu donnes une bonne réponse, mais que tu dises aussi le bien et le mal sur son compte» dit Hrut.
Pendant que les deux frères parlaient, les hôtes sortirent. Höskuld et Hrut allèrent à leur rencontre. Hrut fit beaucoup d'amitiés à Thorarin et à son frère. Après quoi ils commencèrent à parler ensemble. Thorarin dit: «Je suis venu ici avec mon frère Glum, demander en mariage ta fille Halgerd, Höskuld, pour Glum mon frère. Il faut que tu saches que c'est un homme d'importance.»--«Je sais dit Höskuld, que vous êtes tous deux des hommes de grand renom. Mais il y a une chose que je veux te dire. J'ai déjà donné ma fille une fois, et cela a été cause de grands malheurs pour nous.»--«Il ne faut pas que cela empêche le marché, répondit Thorarin, tout le monde n'a pas le même sort et ceci peut tourner bien, quoique cela ait tourné mal. C'est aussi Thjostolf qui a eu les plus grands torts.»
Alors Hrut: «Je vais vous donner un conseil, si ce qui est arrivé à Halgerd ne vous a pas fait changer d'avis. C'est que vous ne laissiez pas Thjostolf aller dans le Sud avec elle, au cas où le mariage se ferait, et qu'il soit convenu qu'il n'y restera jamais plus de trois nuits, sans la permission de Glum, et que Glum pourra le tuer sans amende, s'il reste plus longtemps. Cela, il dépendra de Glum de le permettre; mais ce n'est pas mon avis. Il faut aussi qu'on ne fasse pas comme la première fois, où on n'a pas parlé à Halgerd; il faut qu'elle sache toute cette affaire, qu'elle voie Glum, et qu'elle décide elle-même si elle veut l'avoir, ou non; de cette façon elle ne pourra s'en prendre à d'autres, si cela ne tourne pas bien. Et nous aurons agi sans détour.»
Thorarin dit: «C'est maintenant comme toujours: si nous suivons ton conseil, nous nous en trouverons mieux.»
On envoya chercher Halgerd: elle vint, et deux femmes avec elle. Elle avait une cape bleue, d'étoffe tissée, et par dessous une robe écarlate, et une ceinture d'argent autour de la taille; ses cheveux tombaient des deux côtés de sa poitrine, et elle les avait noués dans sa ceinture. Elle s'assit entre Hrut et son père. Elle les salua tous avec de bonnes paroles, parlant bien, et hardiment, et demandant les nouvelles. Puis elle se tut et Glum dit: «Nous venons, mon frère Thorarin et moi, de parler d'un marché avec ton père. Je voudrais, Halgerd, te prendre pour femme, si c'est ta volonté, comme c'est la leur. Il faut maintenant que tu dises sans crainte si cela est à ta convenance. Et si tu n'as pas envie d'entrer en marché avec nous, nous n'en parlerons plus.» Halgerd dit: «Je sais que vous êtes des hommes considérables, tes frères et toi, et que je serai beaucoup mieux mariée que la première fois. Mais je veux savoir ce que vous avez dit, et jusqu'où vous avez mené l'affaire. À ce que je vois de toi, il me semble que j'aurai de l'amitié pour toi, si notre humeur peut s'accorder». Glum lui dit lui-même toutes les conditions, sans rien oublier, et il demanda à Höskuld et à Hrut s'il avait bien dit. Höskuld dit que c'était bien.
Alors Halgerd dit: «Vous avez si bien mené cette affaire pour moi, toi mon père, et toi Hrut, que je ferai selon votre désir; et ce marché sera conclu comme vous l'avez décidé.»
Hrut dit: «Mon avis est que nous nommions des témoins, Höskuld et moi, et Halgerd se fiancera elle-même, si l'homme de la loi trouve cela légal.»--«Cela est légal» dit Thorarin.
Après cela, on estima les biens d'Halgerd, et il fut convenu que Glum en apporterait autant, et que le tout serait mis en communauté. Glum se fiança à Halgerd, et ils retournèrent, son frère et lui, chez eux dans le Sud. Höskuld devait faire la noce dans sa maison.
XIV
Les deux frères rassemblèrent des gens en foule pour la noce, et cela faisait une troupe choisie. Ils s'en allèrent à l'Ouest vers les vallées et vinrent à Höskuldstad, où il y avait déjà beaucoup de monde. Höskuld et Hrut se placèrent sur un des bancs, et le fiancé sur l'autre. Halgerd était assise sur le banc de côté, et elle faisait bonne contenance. Thjostolf allait la hache levée et l'air terrible, mais personne ne faisait semblant de le voir.
Quand la fête fut finie, Halgerd partit pour le Sud avec eux. En arrivant à Varmalæk Thorarin demanda à Halgerd si elle voulait prendre le commandement dans la maison. «Je ne le veux pas» dit-elle. Elle se tint tranquille tout l'hiver, et on n'avait pas de mal à dire d'elle.
Au printemps, les frères parlaient un jour de leurs affaires. Thorarin dit: «Je vais vous laisser la maison de Varmalæk; car c'est ce qui vous convient le mieux. Je m'en irai au Sud à Laugarness et j'y demeurerai. Pour Engey nous l'aurons en commun. Glum approuva la chose, et Thorarin s'en alla dans le Sud. Les autres restèrent là. Halgerd prit des serviteurs. Elle était prompte à donner, et avide d'augmenter ses richesses.
L'été suivant elle mit au monde une fille. Glum lui demanda comment il fallait l'appeler. «Elle s'appellera dit-elle, Thorgerd, comme ma grand'mère». Car elle descendait par son père de Sigurd Fafnisbani. La petite fille fut aspergée d'eau, et on lui donna le nom qu'on avait dit. Elle grandit, et son visage devenait semblable à celui de sa mère. Ils s'accordaient bien, Glum et Halgerd; et cela dura ainsi quelque temps.
On apprit une nouvelle du nord, du Bjarnarfjord, que Svan s'en était allé pêcher, au printemps, qu'un grand vent d'est était venu sur eux, et les avait poussés vers Veidilausa, où ils s'étaient perdus, lui et ses gens. Et les pêcheurs qui étaient à Kaldbak disaient qu'ils avaient vu Svan entrer dans la montagne Kaldbakshorn, où il avait été très bien reçu par les démons. Mais d'autres disaient, qu'il n'y avait rien de vrai là dedans. Ce que chacun sut, c'est qu'on ne le trouva ni vivant ni mort. Quand Halgerd apprit cette nouvelle, elle pensa que la mort de son oncle était grand dommage.
Glum offrit à Thorarin d'échanger leurs domaines. Thorarin dit qu'il ne voulait pas; «Mais dis à Halgerd, que si je vis plus que toi, je veux avoir Varmalæk à moi». Glum le dit à Halgerd. Elle répondit: «Thorarin peut bien attendre cela de nous».
XV
Thjostolf avait battu un serviteur d'Höskuld et Höskuld le chassa de chez lui. Thjostolf prit son cheval et ses armes et dit à Höskuld: «Voilà que je m'en vais, et je ne reviendrai jamais».--«Et chacun s'en réjouira» dit Höskuld. Thjostolf s'en alla chevauchant jusqu'à Varmalæk. Il fut bien reçu par Halgerd, pas mal par Glum. Il dit à Halgerd que son père l'avait chassé, et lui demanda son aide. Elle répondit qu'elle ne pouvait lui promettre de le garder chez elle avant d'avoir parlé à Glum. «Êtes-vous bien ensemble?» dit-il.--«Nous nous aimons bien» répondit-elle. Après cela elle alla trouver Glum, lui mit ses bras autour du cou et lui dit: «M'accorderas-tu une demande que j'ai à te faire?»--«Je veux bien, répondit-il, si c'est une chose qui te fasse honneur; que demandes-tu?» Elle dit: «Thjostolf a été chassé de là-bas, et je veux que tu lui permettes de demeurer ici. Pourtant je ne le prendrai pas mal, si tu n'es pas de cet avis».--Glum dit: «Puisque tu te comportes si bien, je t'accorderai cela. Mais dis-lui qu'il sera chassé s'il fait quelque mauvais coup». Elle va trouver Thjostolf et le lui dit. Il répond: «Tu es bonne comme je m'y attendais». Il resta là et se tint tranquille quelque temps. Pourtant il vint un moment où on vit qu'il gâtait tout. Il ne laissait personne en paix, hormis Halgerd. Mais elle ne s'en mêlait pas quand il avait querelle avec d'autres. Thorarin, le frère de Glum, lui fit des reproches d'avoir gardé Thjostolf. Il dit que cela finirait mal, comme avant, si Thjostolf restait là. Glum lui répondit de bonnes paroles, et n'en fit qu'à sa tête.
XVI
Il arriva un certain automne que les gens avaient de la peine à rentrer le bétail, et il manqua à Glum plusieurs moutons, Glum dit à Thjostolf: «Va dans la montagne avec mes gens, et voyez si vous trouverez quelqu'une de mes bêtes».--«Ce n'est pas mon affaire de conduire des troupeaux, dit Thjostolf; et je ne veux pas marcher derrière les esclaves. Vas-y toi-même, et j'irai avec toi». Là dessus ils se dirent beaucoup d'injures.
Halgerd était assise dehors, et le temps était beau. Glum vint à elle et lui dit: «Nous avons eu de mauvaises paroles, Thjostolf et moi, et nous ne pouvons plus vivre ensemble à présent» et il lui dit tout ce qui s'était passé. Halgerd parla pour Thjostolf, et ils finirent par se dire des injures. Glum la frappa avec la main en disant: «Je ne discuterai pas plus longtemps avec toi» et là dessus il s'en alla.
Elle l'aimait beaucoup, et elle se mit à pleurer très fort, et elle ne pouvait se calmer. Thjostolf vint la trouver et lui dit: «On te traite mal, et il ne faut pas que cela arrive souvent».--«Tu n'as pas à me venger, dit-elle, ni à te mêler de ce qui se passe entre nous». Il s'en alla, et il ricanait.
XVII
Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses bêtes, et Thjostolf s'apprêta à partir aussi. Ils prirent au sud, et remontèrent le Reykjardal jusqu'à Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. Là ils se séparèrent. Les uns s'en allèrent dans le Skorradal; les autres, Glum les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvèrent tous beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum et Thjostolf. Ils s'en allèrent au sud du Tverfell et trouvèrent là des moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les bêtes se sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurièrent l'un l'autre, et Thjostolf dit à Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les bras d'Halgerd.--«Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi», répondit Glum. «Faut-il que j'écoute tes injures, esclave échappé que tu es?»--«Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je ne reculerai pas devant toi». Alors Glum entra en colère et leva sa hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de Glum entra dans le fer et s'y enfonça de deux doigts. Thjostolf frappa à son tour, sa hache atteignit Glum à l'épaule et lui brisa l'omoplate et la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais il dut lâcher prise, car la mort vint sur lui.
Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis il s'en retourna à Varmalæk. Halgerd était dehors et elle vit que sa hache était couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle. «Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache a-t-elle du sang»? Il répondit: «Je ne sais pas comment tu vas le prendre: je t'annonce la mort de Glum».--«C'est toi qui l'a tué», dit-elle. «C'est vrai», répondit-il. Elle se mit à rire et dit: «Tu n'es pas paresseux à la besogne».--«Que dois-je faire maintenant»? dit-il.--«Va trouver, répondit-elle, Hrut le frère de mon père, il prendra soin de toi».--«Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir sagement, je suivrai pourtant ton conseil».
Il monta à cheval et s'en alla; il ne s'arrêta pas avant d'être à Hrutstad. C'était la nuit; il attache son cheval derrière la maison, puis il va à la porte et frappe un grand coup. Après cela il retourne derrière la maison, du côté du nord.
Hrut s'était éveillé. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit son épée à la main. Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'éveillèrent comme il sortait. Il fit le tour de la muraille, vers le nord, et il vit là un homme de grande taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de nouveau. «Je t'annonce la mort de Glum », dit Thjostolf.--«Qui a fait cela»? dit Hrut.--«C'est moi», dit Thjostolf.--«Comment es-tu venu ici»? dit Hrut.--«C'est Halgerd qui m'a envoyé vers toi», dit Thjostolf.--«Ce n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela», dit Hrut, et il tire son épée, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrière, il porte un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de côté pour éviter le coup, et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfonça son épée dans la jambe, au-dessus du genou, après quoi il se jeta sur lui et le renversa. Thjostolf tomba en arrière et sa jambe pendait. Hrut lui donna un dernier coup à la tête, et ce fut le coup de la mort.
À ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui était arrivé. Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; après cela il alla trouver Höskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf. Höskuld fut d'avis que c'était grand dommage pour Glum, et il remercia Hrut d'avoir tué Thjostolf.
Il faut conter maintenant que Thorarin, frère de Ragi, apprend la mort de son frère Glum. Il monte à cheval avec douze hommes et s'en va vers les vallées de l'ouest. Il arrive à Höskuldstad. Höskuld le reçoit à bras ouverts, et il y passe la nuit. Höskuld envoie en hâte vers Hrut, et lui fait dire de venir.
Hrut arriva aussitôt. Et le jour d'après, ils parlèrent longtemps de la mort de Glum. Thorarin dit: «Veux-tu me faire des offres pour la mort de mon frère? car j'ai perdu beaucoup en le perdant.» Höskuld répondit: «Ce n'est pas moi qui ai tué ton frère, et ce n'est pas ma fille qui l'a fait tuer; et sitôt que Hrut l'a su, il a tué Thjostolf.» Alors Thorarin se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit: «Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des présents, et qu'il soit notre ami pour le temps à venir.» On fit comme il avait dit, et les deux frères lui firent des présents. Après cela il retourna dans le Sud.
Au printemps, ils changèrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle s'en alla au Sud, à Laugarness, et lui vint à Varmalæk. Et maintenant la saga ne parle plus de Thorarin.
XVIII
Il faut conter maintenant que Mörd Gigja, tomba malade et mourut; et on pensa que c'était grand dommage. Sa fille Unn eut tous ses biens après lui. Elle ne s'était pas remariée. Elle était prodigue et mauvaise ménagère, et l'argent lui fondait dans les mains, si bien qu'il ne lui resta plus que les terres et le bétail.
XIX
Il y avait un homme qui s'appelait Gunnar. Il était parent d'Unn. Sa mère s'appelait Rannveig et elle était fille de Sigfus, fils de Sighvat le rouge, qui fut tué au gué de Sandhola. Le père de Gunnar s'appelait Hamund. Il était fils de Gunnar fils de Baug qui a donné son nom à Gunnarsholt. La mère d'Hamund s'appelait Hrafnhild. Elle était fille de Storolf, fils de Hæing. Storolf était frère de Hrafn, l'homme de la loi. Le fils de Storolf était Orm le fort.
Gunnar fils d'Hamund demeurait à Hlidarenda dans le Fljotshlid. C'était un homme de grande taille, fort, et le plus brave qu'on pût voir. Il frappait de l'épée et lançait l'épieu de l'une et de l'autre main, comme il lui plaisait; et il était si prompt à brandir son épée qu'il semblait qu'on en vît trois en l'air. Il tirait de l'arc mieux qu'aucun homme, et touchait tout ce qu'il visait. Il sautait plus haut que sa taille avec toute son armure de guerre, et aussi loin en arrière qu'en avant. Il nageait comme un phoque; et il n'y avait pas de jeu où quelqu'autre pût lutter avec lui. Aussi on a dit avec vérité, qu'il n'avait pas son pareil. Il était beau de visage: il avait le teint clair, le nez droit et retroussé du bout, les yeux bleus et vifs et les joues rouges; il avait une belle chevelure, longue et jaune comme de l'or. C'était le plus courtois des hommes, hardi en toute occasion, de bon conseil et de bon vouloir: doux, sensé, fidèle à ses amis, et prudent à les choisir. Il était riche en biens. Son frère s'appelait Kolskeg. C'était un homme grand et fort, bon champion, et qui n'avait peur de rien. L'autre frère de Gunnar s'appelait Hjört. Il était encore enfant. Orm Skogarnef était frère bâtard de Gunnar. Il n'est pas dans la saga. La soeur de Gunnar s'appelait Arngunn. Elle était la femme de Hroar, godi de Tunga, fils d'Uni le bâtard, fils de Gardar, qui découvrit l'Islande. Le fils d'Arngunn était Hamund Halti, qui demeurait à Hamundstad.
XX
Il y avait un homme nommé Njal. Il était fils de Thorgeir Gollnir, fils d'Ufeig. La mère de Njal s'appelait Asgerd. Elle était fille du seigneur Askel le muet. Elle était venue de Norvège en Islande, et avait pris des terres à l'ouest du Markarfljot, entre Öldustein et Seljalandsmula. Elle eut pour fils Holtathorir, père de Thorleif Krak, de qui sont descendus les Skogverjar, de Thorgrim le grand et de Thorgeir Skorargeir.
Njal demeurait à Bergthorshval dans le pays des îles. Il avait un autre domaine à Thorolfsfell. Njal était riche en biens et beau de visage. Mais le destin voulut qu'il ne lui poussât point de barbe. Il était si fort sur la loi qu'il n'avait pas son pareil; c'était un homme sage et qui lisait dans l'avenir, de bon conseil et de bon vouloir; et tout ce qu'il conseillait aux gens était bien fait. Il était pacifique et pourtant plein de bravoure; il prévoyait les choses à venir et se rappelait les choses passées. Il ôtait d'embarras tous ceux qui venaient le trouver. Sa femme s'appelait Bergthora. Elle était fille de Skarphjedin. C'était une vaillante femme, au coeur d'homme, mais un peu rude. Elle et Njal avaient six enfants, trois fils et trois filles. Ils seront tous dans cette saga.
XXI
Nous disions donc qu'Unn avait perdu tout son argent comptant. Elle partit de chez elle et se mit en route pour Hlidarenda. Gunnar reçut bien sa parente, et elle passa la nuit chez lui.
Le jour d'après, ils s'assirent dehors et parlèrent ensemble. Tout en parlant, elle finit par lui dire combien elle était pressée d'argent. «C'est une mauvaise chose» dit-il.--« Quel conseil me donneras-tu?» dit-elle. Il répondit: «Prends autant d'argent qu'il t'en faudra, de celui que j'ai placé à intérêt.»--«Je ne veux pas, dit-elle, dissiper ton bien.»--«Que veux-tu donc?» dit-il.--«Je veux que tu reprennes mon bien à Hrut» dit-elle.--«Ce n'est pas à espérer, dit-il, quand ton père n'a pu le ravoir; et c'était un grand homme de loi; mais moi je n'y entends rien.» Elle répondit: «Hrut s'en est tiré par la force, et non selon la loi; mon père était vieux, et les gens ont trouvé qu'il valait mieux ne pas poursuivre l'affaire. Et moi je n'ai pas d'autres parents pour porter ma cause devant la justice, si tu n'as pas assez de courage pour cela.»--«Je veux bien essayer, dit-il, de réclamer ton bien; mais je ne sais comment il faut s'y prendre.» Elle répondit: «Va trouver Njal à Bergthorshval. Il te donnera un conseil, car il est fort ton ami.»--«Il me tirera bien de peine, comme il a fait pour tant d'autres.» dit-il. Et l'entretien finit de cette sorte que Gunnar se chargea de l'affaire et lui donna de l'argent pour sa maison, tant qu'il lui en fallait. Et elle retourna chez elle.
Alors Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Njal le reçut très bien, et ils se mirent tout de suite à parler ensemble. Gunnar dit: «Je suis venu te demander un bon conseil.» Njal répondit: «J'ai beaucoup d'amis qui peuvent attendre cela de moi, mais je crois que c'est pour toi que je me donnerai le plus de peine.» Gunnar dit: «Je te fais savoir que j'ai pris en main la cause d'Unn au sujet des biens qu'elle réclame à Hrut.»--«C'est une affaire bien chanceuse, dit Njal, et nul ne peut savoir comment elle tournera. Je vais pourtant te donner un conseil, et te dire ce que je crois le meilleur; et tu mèneras la chose à bien si tu ne t'en écartes en rien; mais ta vie est en jeu, si tu fais autrement.»--«Je ne m'en écarterai en rien» dit Gunnar. Alors Njal se tut pendant quelques instants, et après cela il dit: «J'ai bien pensé à la chose, et voici ce qui fera l'affaire.»
XXII
«Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut.
Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre. Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal, et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant homme.
Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu.