Chapter 28
Björn de Mörk vit cette troupe d'hommes qui s'approchait; il vint à leur rencontre, et ils se souhaitèrent le bonjour. Les fils de Sigfus demandèrent des nouvelles de Kari fils de Sölmund. «J'ai rencontré Kari, dit Björn, il y a déjà longtemps. Il chevauchait vers le Nord, par le Gasasand, et il s'en allait à Mödruvöll chez Gudmund le puissant. Il m'a semblé qu'il avait grand'peur de vous, car il est tout seul à présent.»--«Il aura bien plus peur encore, dit Grani fils de Gunnar. Et il le verra bien, quand il viendra à portée de nos javelots. Il n'est plus à craindre pour nous, maintenant que tous les siens l'ont abandonné.» Ketil de Mörk lui dit de se taire et de laisser là ses grands mots. Björn leur demanda quand ils reviendraient. «Nous resterons, répondirent-ils, environ une semaine dans le Fljotshlid» et ils lui dirent quel jour ils comptaient repasser la montagne. Ils se séparèrent là-dessus.
Les fils de Sigfus arrivèrent dans leurs domaines, où leurs gens les reçurent avec beaucoup de joie. Ils y passèrent près d'une semaine.
Björn cependant revient chez lui trouver Kari; il lui conte le voyage des fils de Sigfus, et leurs projets pour le retour. «Tu t'es montré dans cette occasion un ami fidèle » dit Kari. «Quand j'ai promis ma foi et mon aide à quelqu'un, dit Björn, je veux qu'on doute de tout le monde plutôt que de moi.»--«Ce serait trop fort aussi, si tu étais un traître,» dit sa femme.
Kari passa encore six nuits chez eux.
CL
Voici que Kari parle à Björn: « Montons à cheval, lui dit-il, et allons-nous en à l'Est, par la montagne. Nous descendrons à Skaptartunga et nous passerons sans nous laisser voir par le district qu'habitent les gens de Flosi; je voudrais trouver passage sur un vaisseau dans l'Alptafjord.»--«C'est un voyage bien chanceux, dit Björn; peu de gens auraient le courage de l'entreprendre, sauf toi et moi. »--«Si tu ne te montres pas un compagnon fidèle pour Kari, lui dit sa femme, sache que jamais plus tu n'entreras dans mon lit et que mes parents feront le partage de nos biens.»--«Ma femme, répondit Björn, songe à autre chose, si tu veux un moyen de te séparer de moi; car je vais me rendre témoignage à moi-même, et montrer quel rude champion je suis quand il s'agit de porter de grands coups.»
Ils partirent le jour même, et passèrent la montagne, sans prendre jamais le chemin battu. Ils descendirent à Skaptartunga, et vinrent au bord de la Skapta, passant au-dessus des domaines qui sont là. Ils menèrent leurs chevaux dans un creux, et se mirent en embuscade de manière qu'on ne pouvait les voir. «Que ferons-nous, dit Kari à Björn, s'ils arrivent sur nous, en descendant la montagne?»--«N'avons-nous pas le choix entre deux choses? dit Björn: Ou bien nous en aller vers le Nord, le long des rochers, et les laisser passer; ou bien attendre pour voir si quelques-uns d'entre eux resteraient en arrière, et alors, les attaquer.» Ils parlèrent longtemps de la sorte: tantôt Björn disait qu'il fallait fuir au plus vite, tantôt qu'il fallait attendre et leur tenir tête. Et Kari s'en amusait très fort.
Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils quittèrent leurs domaines le jour qu'ils avaient dit à Björn. Ils vinrent à Mörk, et frappèrent à la porte, disant qu'ils voulaient parler à Björn. Sa femme vint à la porte et les salua. Ils demandèrent où était Björn. Elle dit qu'il était descendu dans la plaine qui est sous l'Eyjafjöll, pour s'en aller dans l'Est, à Holt: «car il a de l'argent à toucher là-bas» ajouta-t-elle. Ils le crurent, car ils savaient que Björn avait de l'argent placé là. Ils reprirent leur route vers l'Est, passant la montagne, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Skaptartunga. Ils descendirent la Skapta, et firent halte à l'endroit que Kari avait prévu. Là ils se séparèrent. Ketil de Mörk prit à l'Est, vers le Medalland, et huit hommes avec lui. Les autres se couchèrent pour dormir, et ne s'aperçurent de rien qu'au moment où Kari et Björn arrivèrent sur eux.
Il y avait là un petit promontoire qui s'avançait dans la rivière. Kari s'y plaça et dit à Björn de se mettre derrière son dos, et de ne pas trop s'avancer, mais de l'aider du mieux qu'il pourrait. «Je n'aurais jamais pensé, dit Björn, qu'un autre homme dût me servir de bouclier. Mais au point où nous en sommes, c'est à toi de décider. Je suis assez rusé et assez agile pour t'être de secours et je ne laisserai pas de faire quelque dommage à nos ennemis.»
À ce moment, les autres se levèrent tous, et coururent à eux, Modulf fils de Ketil fut le plus prompt; il pointa sa lance sur Kari. Kari s'était couvert de son bouclier; la lance y entra, et y resta enfoncée. Kari fit tourner son bouclier, si vite que la lance se brisa. En même temps il levait son épée pour frapper Modulf, Modulf levait aussi la sienne. L'épée de Kari tomba sur la poignée de celle de Modulf, et rebondit sur la main qui la tenait. Le bras fut emporté, l'épée et la main tombèrent à terre. La pointe de l'épée s'était enfoncée dans les côtes de Modulf. Il tomba, il était mort sur le coup.
Grani fils de Gunnar saisit un javelot et le lança à Kari. Mais Kari frappant de son bouclier contre terre l'y laissa enfoncé. Alors, de la main gauche, il prit le javelot au vol et le renvoya à Grani. Puis, de la même main gauche il reprit son bouclier, Grani avait le sien devant lui. Le javelot passa au travers, et entra dans la cuisse de Grani au-dessous des boyaux, après quoi il s'enfonça en terre. Et Grani ne fut débarrassé du javelot que quand ses compagnons vinrent l'en arracher, après quoi ils le portèrent dans un creux, et le couvrirent de leurs boucliers.
Un homme courut à Kari, l'épée levée. Il voulait le frapper de côté, et lui enlever une jambe. Björn lui emporta le bras d'un coup d'épée, puis il revint d'un saut à sa place derrière Kari, et les autres ne purent lui faire de mal. Alors Kari, brandissant son épée, frappa l'homme de côté, et il le coupa en deux par le milieu du corps. À ce moment Lambi fils de Sigurd courut à Kari, levant son épée. Kari tourna son bouclier de biais, de sorte que le coup ne put y mordre. Puis il planta son épée dans la poitrine de Lambi et la pointe ressortit entre les épaules, Lambi tomba mort.
Thorstein fils de Geirleif courut à Kari, pour le prendre de flanc. Kari brandit son épée, et, le frappant de côté au travers des épaules, le coupa en deux. Après cela il en tua encore un, Gunnar de Skal, un vaillant homme. Björn en avait blessé trois qui voulaient frapper Kari, mais il ne s'était jamais assez avancé pour courir le moindre risque. Il ne fut pas blessé, ni Kari non plus, dans cette rencontre. Mais tous ceux qui échappèrent étaient blessés.
Ils coururent à leurs chevaux, les lancèrent à bride abattue, le long de la Skapta. Si grande était leur frayeur qu'ils n'entrèrent dans aucun domaine, et n'osèrent s'arrêter nulle part pour dire la nouvelle. Kari et Björn poussèrent de grands cris en les voyant s'enfuir. «Courez bien, gens de l'incendie» disait Björn. Ils vinrent dans le pays de l'Est, passèrent à Skogahverfi, et ne s'arrêtèrent qu'arrivés à Svinafell.
Flosi n'était pas chez lui quand ils arrivèrent. Il ne fut donc pas porté plainte contre Kari. Mais chacun fut d'avis que les autres s'étaient couverts de honte.
Kari vint à Skal, et là, il se déclara l'auteur des meurtres qui avaient été commis. Il dit la mort du maître du domaine et de cinq autres, et la blessure de Grani. «Si nous le laissons vivre, ajouta-t-il, il faut le porter chez lui.»--«Je n'ai pas le coeur de le tuer, dit Björn, à cause de notre parenté; il l'aurait pourtant bien mérité.» Ceux qui étaient là dirent que peu de gens mordraient jamais la poussière de la main de Björn. «Il ne tient qu'à moi, dit Björn, de faire mordre la poussière à tous les hommes de Sida.» Les autres dirent que ce serait dommage. Et là-dessus, Kari et Björn s'en allèrent.
CLI
Kari demanda à Björn: «Qu'allons-nous faire à présent? Montre-moi ta sagesse.»--«Es-tu d'avis, dit Björn, de faire ce qu'il y a de plus sage?»--«Oui certes,» dit Kari. «Alors nous aurons vite fait de nous décider, dit Björn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitôt que nous serons cachés derrière une hauteur, nous tournerons bride et nous descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y tiendrons cachés pendant qu'ils seront le plus lancés, s'ils courent après nous.»--«Faisons cela, dit Kari; j'y avais déjà pensé.»--«Tu vois, dit Björn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la sagesse que pour la bravoure.»
Kari et Björn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long de la Skapta. Ils vinrent à l'endroit où la rivière se partage: un des bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras du milieu et vinrent sans s'arrêter dans le Medalland, au marais qu'on appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce marais. Kari dit à Björn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne garde, «car j'ai grand sommeil» ajouta-t-il. Björn prit soin des chevaux, et Kari se coucha par terre.
Il n'avait pas dormi longtemps quand Björn le réveilla. Il avait détaché les chevaux, et il les amenait tout près de Kari. «Tu es bien heureux de m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'eût pas été aussi brave que moi, se serait enfui en te laissant là; car voici tes ennemis qui arrivent, et il faut te préparer à les recevoir.»
Kari se plaça sous un rocher qui s'avançait. «Où me mettrai-je, moi?» dit Björn. «Tu as deux choses à faire, répondit Kari. Ou bien place-toi derrière moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut t'être utile; ou bien monte à cheval et va t'en, le plus vite que tu pourras.»--«Je ne ferai pas cela, dit Björn, pour plusieurs raisons: la première, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris la fuite par manque de courage, si je te laissais là. La seconde, c'est que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient deux ou trois à ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aidé en rien. J'aime bien mieux rester près de toi, et me défendre tant que je pourrai.»
Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargés débouchèrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. «Ils ne nous voient pas» dit Kari. «Laissons les passer» dit Björn. Les hommes passèrent sans les voir.
Et voici que les six autres arrivèrent au galop. Ils sautèrent tous à terre, et vinrent droit à Kari et à Björn. Glum fils d'Hildir fut le premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum le manqua, et sa lance s'enfonça dans le rocher. Björn le vit, et frappant sur la lance, la brisa à la hampe. Alors Kari brandissant son épée de côté frappa Glum à la jambe. Il l'emporta tout entière à la hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup.
À ce moment, coururent à Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et Asbrand. Kari vint à Vjebrand et lui passa son épée au travers du corps. Après quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au même instant, Kari et Björn furent blessés tous deux. Alors Ketil de Mörk courut à Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance s'enfonça dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il saisit Ketil à bras-le-corps. Björn accourut: il voulait le tuer. «Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grâce à Ketil. Et quand j'aurais encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais.» Ketil ne répondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle à ceux qui ne la savaient pas encore. On la répéta aux chefs du district. Et les chefs rassemblèrent une armée nombreuse. Ils remontèrent le long de toutes les rivières, et s'enfoncèrent bien avant dans la montagne, du côté du Nord. Ils cherchèrent pendant trois jours. Après quoi ils s'en retournèrent, et chacun rentra dans sa maison.
Ketil et ses compagnons étaient retournés dans l'Est, à Svinafell. Ils dirent la nouvelle à Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait là un triste voyage. «Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci; mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.»
CLII
Il faut revenir à Björn et à Kari. Ils chevauchaient traversant la plaine, et menèrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine sauvage. Ils leur coupèrent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent à mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de là au moment même où les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le même chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne s'arrêta pas avant d'être arrivé à Midmörk.
Björn dit à Kari: «Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par là tout le secours que je t'ai prêté.»--«Ainsi ferai-je» dit Kari. Et ils entrèrent dans le domaine. La maîtresse du lieu leur fit bon accueil, et leur demanda les nouvelles. «Le danger est plus grand que jamais, ma femme» répondit Björn. Elle ne répondit pas, et sourit. «Et quelle aide Björn t'a-t-il donnée?» dit-elle à Kari. «Le dos est sans défense, répondit Kari, s'il n'y a pas là un frère; Björn m'a donné bonne aide. Il a blessé trois hommes, et il est blessé lui-même. Il a fait pour moi tout ce qu'il pouvait faire.» Ils passèrent là trois nuits.
Après cela, ils vinrent à Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle en secret; car elle n'était pas encore arrivée jusqu'à lui. Thorgeir remercia Kari, et il était facile de voir que cela lui donnait grande joie. Il demanda à Kari s'il pensait qu'il lui restât encore quelque chose à faire. Kari répondit: «Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous en aurons tué quinze, avec les cinq que nous avons tués, toi et moi. Mais j'ai une prière à te faire» dit Kari. Thorgeir répondit qu'il ferait tout ce que Kari lui demanderait. «Je désire, dit Kari, que tu prennes chez toi cet homme qui s'appelle Björn, et qui était avec moi quand j'ai tué les autres; que tu fasses un échange avec lui, en lui donnant ici près un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.»--«Ainsi ferai-je» dit Thorgeir. Il donna à Björn un domaine en bon état, à Asolfskala, et se chargea de faire valoir son domaine de Mörk. Thorgeir s'occupa lui-même de faire porter à Asolfskala tous les biens et meubles de Björn. Il fit un arrangement pour lui dans toutes les affaires où il était mêlé, en sorte que Björn se trouva en paix avec tout le monde. Et Björn se crut plus grand homme que jamais.
Kari partit, et vint sans s'arrêter à Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim. Asgrim fit très grand accueil à Kari qui lui conta par le menu tous les combats qu'il avait livrés. Asgrim s'en montra joyeux, et demanda à Kari ce qu'il comptait faire. Kari répondit: «Je vais m'en aller à l'étranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je les tuerai, si je peux les joindre.» Asgrim dit que Kari n'avait pas son pareil en bravoure.
Il passa quelques nuits chez Asgrim. Après quoi il s'en alla chez Gissur le blanc. Gissur le reçut à bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque temps. Il dit à Gissur qu'il voulait descendre au rivage, à Eyra. Gissur lui fit présent au départ d'une bonne épée, Kari descendit donc à Eyra et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein était des îles Orkneys. C'était un grand ami de Kari, le plus brave et le plus hardi des hommes. Il reçut Kari à bras ouverts, et lui dit qu'un même sort les frapperait tous deux.
CLIII
Il faut revenir à Flosi, qui s'en va dans l'Est, au Hornafjord. Presque tous ses hommes étaient venus avec lui. Ils amenèrent dans l'Est leurs marchandises et leurs vivres, et tout le bagage qu'ils avaient à emporter. Après quoi ils mirent leur vaisseau en état, et se préparèrent à partir. Flosi resta là jusqu'à ce que tout fût prêt, et dès qu'ils eurent bon vent, ils firent voile vers le large.
Ils furent longtemps en pleine mer, car le temps était mauvais, et ils naviguaient sans savoir où ils allaient. Il arriva un jour qu'ils reçurent trois grosses lames. Flosi dit qu'il devait y avoir une terre dans le voisinage, et que c'étaient des brisants. La brume était épaisse. Le vent s'éleva, et une grande tempête fondit sur eux. Avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître, une nuit, ils furent jetés au rivage. Les hommes se sauvèrent, mais le vaisseau fut mis en pièces, et ils ne purent rien sauver de leurs marchandises. Ils tâchèrent de se réchauffer, et le jour suivant, ils montèrent sur une hauteur. Le temps s'était mis au beau. Flosi demanda si quelqu'un de ses hommes connaissait ce pays. Il y en avait deux qui étaient déjà venus là; «Nous reconnaissons bien cette terre, dirent-ils; c'est Hrossey, une des Orkneys.»--«Nous aurions pu trouver un meilleur endroit pour aborder, dit Flosi; car Helgi fils de Njal, que j'ai tué, était l'homme du jarl Sigurd fils de Hlödvir.» Ils cherchèrent un creux pour s'y cacher, et se couvrirent de mousse. Ils restèrent là quelque temps. Mais bientôt Flosi dit: «Nous ne pouvons pas rester là couchés jusqu'à ce que les gens du pays nous découvrent.» Ils se levèrent donc, et tinrent conseil. «Allons tous, dit Flosi, nous livrer au jarl. Nous n'avons pas autre chose à faire; il a déjà d'ailleurs notre vie dans les mains, s'il veut la prendre.»
Alors ils s'en allèrent tous. Flosi leur défendit de dire à personne qui ils étaient, ni où ils allaient, avant qu'il n'eût parlé au jarl. Ils marchèrent droit devant eux, et finirent par trouver des gens qui leur montrèrent où habitait le jarl. Ils entrèrent et se trouvèrent devant lui. Flosi le salua, ainsi firent tous les autres. Le jarl demanda quelle sorte d'hommes ils étaient. Flosi se nomma, et dit quel district d'Islande il habitait. Le jarl avait déjà entendu parler de l'incendie. Il sut donc tout de suite quels hommes il avait devant lui. «Quelles nouvelles me donneras-tu, dit-il à Flosi, d'Helgi, fils de Njal, et mon homme?»--«La nouvelle que je t'en donnerai, dit Flosi, c'est que je lui ai coupé la tête.»--«Emparez-vous d'eux,» dit le jarl. Et ainsi fut fait.
À ce moment arrivait Thorstein, fils de Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa soeur Steinvör, et Thorstein était un des hommes du jarl Sigurd. Quand il vit qu'on s'était emparé de Flosi, il vint devant le jarl, et offrit pour Flosi tous les biens qu'il possédait. Le jarl était dans une grande colère, et pendant longtemps rien ne put le toucher. À la fin, d'autres vaillants hommes étant venus parler pour Flosi avec Thorstein (car Thorstein avait des amis qui le soutenaient fort, et beaucoup se mirent de son côté) le jarl consentit à faire la paix, et il donna la vie à Flosi et à tous les siens. Puis, selon la coutume des grands chefs, il prit Flosi à son service, à la place d'Helgi fils de Njal. Flosi devint donc l'homme du jarl Sigurd, et il fut bientôt en grande faveur auprès de lui.
CLIV
Kari et Kolbein le noir firent voile d'Eyra, un demi-mois après que Flosi fut sorti du Hornafjord. Ils eurent bon vent, et ne furent pas longtemps en mer. Ils débarquèrent à Fridarey. C'est une île entre Hjaltland et les Orkneys. Kari logea chez un homme qui s'appelait Dagvid le blanc. Dagvid dit à Kari tout ce qu'il savait du voyage de Flosi. C'était un grand ami de Kari, et Kari passa chez lui tout l'hiver. Ils eurent là des nouvelles de l'Ouest, et de tout ce qui se passait cet hiver-là à Hrossey.
Le jarl Sigurd avait invité chez lui, pour la fête de Jol, son beau-frère le jarl Gilli, des îles du Sud. Gilli avait pour femme Svanlaug, soeur du jarl Sigurd. Il vint en même temps chez le jarl Sigurd un roi qui s'appelait Sigtryg. Il venait d'Irlande. Il était fils d'Olaf Kvaran; et sa mère s'appelait Kormlöd. C'était la plus belle femme qu'on pût voir, et elle faisait bien toutes choses quand on ne la laissait pas décider, mais les gens disaient qu'elle menait tout de travers quand c'était elle qui décidait. Elle avait été mariée d'abord à un roi nommé Brjan, et ils s'étaient séparés; Brjan était le meilleur des rois. Il avait sa résidence à Kunjattaborg. Son frère était Ulf le terrible, le plus vaillant champion et homme de guerre qu'on pût voir. Le roi Brjan avait un fils adoptif, nommé Kerthjalfad. Il était fils du roi Kylf, qui fit de grandes guerres au roi Bryan, fut chassé par lui de son pays, et entra dans un cloître. Quand le roi Brjan s'en alla dans les pays du Sud, il retrouva le roi Kylf, et ils firent la paix. Le roi Brjan prit chez lui le fils de Kylf, Kerthjalfad, et il l'aimait plus que ses propres fils. Kerthjalfad était arrivé à l'âge d'homme, au temps dont nous parlons, et c'était l'homme le plus hardi qu'on pût voir.
L'un des fils du roi Brjan s'appelait Dungad, un autre Margad, le troisième Takt, que nous appelons Tann. C'était le plus jeune des trois. Les fils aînés du roi Brjan étaient déjà des hommes, les plus braves qu'on pût voir. Kormlöd n'était pas la mère des enfants du roi Brjan. Elle avait été en si grand courroux contre Brjan après leur séparation, qu'elle aurait voulu le voir mort.
Le roi Brjan pardonnait jusqu'à trois fois le même crime à ceux qui avaient été proscrits de son royaume; s'ils recommençaient encore, alors il les faisait juger selon les lois. On peut juger à cela quel bon roi il était.
Kormlöd pressait fort son fils Sigtryg de tuer le roi Brjan. C'est pour cela qu'elle l'avait envoyé chez le jarl Sigurd, demander du secours. Le roi Sigtryg arriva aux Orkneys pour la fête de Jol. Le jarl Gilli y vint aussi, comme nous l'avons dit plus haut. Voici comme les hommes étaient placés dans la salle: le roi Sigtryg était assis au milieu, sur un siège élevé; aux deux côtés du roi, étaient les deux jarls. Les hommes du roi Sigtryg et du jarl Gilli, avaient pris place après Gilli, du côté du dedans; Flosi et Thorstein, fils de Hal de Sida, étaient assis du côté du dehors, en partant du jarl Sigurd. Toute la salle était pleine.
Le roi Sigtryg et le jarl Gilli voulurent entendre le récit de l'incendie, et tout ce qui s'en était suivi, Gunnar fils de Lambi fut choisi pour le raconter, et on apporta un siège pour lui.
CLV
À ce moment là, Kari et Kolbein avec Dagvid le blanc arrivèrent à l'improviste à Hrossey. Ils vinrent tout de suite à terre, laissant quelques hommes pour garder le vaisseau. Kari et ses compagnons allèrent droit à la demeure du jarl, et s'approchèrent de la salle comme les hommes étaient à boire. Il se trouvait justement que Gunnar racontait l'incendie. Kari et les siens écoutèrent du dehors. C'était le jour même de la fête.
Le roi Sigtryg demanda: «Et Skarphjedin, comment s'est-il comporté dans les flammes?»--«Bien d'abord, dit Gunnar; mais il a fini par pleurer» et il continuait à raconter l'histoire à sa manière, et il riait aux éclats. Kari n'y put tenir. Il entra dans la salle en courant, l'épée levée, et il chanta:
«Ils se sont vantés, les vaillants hommes, d'avoir brûlé Njal. Ont-ils su quelle vengeance nous en avons tirée? Ils ont été payés de leur exploit, ces rudes guerriers, et les corbeaux ont eu de la chair à manger.»
Puis, s'élançant à travers la salle, il abattit son épée sur le cou de Gunnar. La tête vola sur la table, devant le roi et les jarls; la table et les vêtements des jarls furent inondés de sang.