La Saga de Njal

Chapter 27

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Thorgeir Skorargeir pria Kari de s'en revenir avec lui. Ils firent route d'abord avec Gudmund, du côté du Nord, jusqu'aux montagnes. Kari fit présent à Gudmund d'une agrafe d'or, et Thorgeir d'une ceinture d'argent, toutes deux d'un grand prix. Ils se séparèrent en grande amitié. Gudmund s'en retourna chez lui, et il ne reparaîtra plus dans la saga.

Kari et les siens quittèrent la montagne et prirent la route du Sud. Ils redescendirent dans le pays habité, et vinrent jusqu'à la Thjorsa.

Flosi et tous les gens de l'incendie faisaient route vers l'Est. Ils vinrent dans le Fljotshlid, et Flosi permit aux fils de Sigfus d'aller voir leurs domaines. À ce moment Flosi vint à apprendre que Thorgeir et Kari s'en étaient allés au Nord avec Gudmund le puissant. Il crut et les autres aussi, que leur projet était de rester dans le pays du Nord. Les fils de Sigfus lui demandèrent donc de les laisser aller du côté de l'Est, jusqu'au pied de l'Eyjafjöll, pour chercher de l'argent; car ils avaient de l'argent placé à Höfdabrekka. Flosi le leur permit, mais il leur recommanda de se tenir sur leurs gardes et d'aller aussi vite qu'ils pourraient. Puis il se remit en route, remonta le Godaland, vint à la montagne et passa au nord des glaciers de l'Eyjafjöll. Enfin, sans s'être arrêté une seule fois, il arriva dans l'Est, à Svinafell.

Nous avons dit que Hal de Sida avait voulu qu'il ne fût pas payé d'amende pour son fils, afin de rendre l'arrangement plus facile. Mais tous les hommes présents au ting s'entendirent pour lui payer une amende; et on ne rassembla pas moins de huit cents d'argent, ce qui était quatre fois le prix d'un homme. Tous les autres qui avaient été avec Flosi ne reçurent rien pour les pertes qu'ils avaient faites, et ils en furent très mécontents.

Les fils de Sigfus restèrent trois nuits chez eux. Le troisième jour ils partirent, chevauchant vers l'Est, jusqu'à Raufarfell. Ils y passèrent la nuit. Ils étaient quinze en tout, et n'avaient peur de rien. Le lendemain, ils se mirent en marche tard, pensant arriver à Höfdabrekka le soir. Ils firent halte dans le Kerlingardal et tombèrent dans un profond sommeil.

CXLVI

Ce jour-là, Kari fils de Sölmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent à Seljalandsmula, où ils rencontrèrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur dirent: «Vous êtes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne prenez pas assez garde à vous.»--«Pourquoi nous parlez-vous des fils de Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?»--«Ils ont passé la nuit à Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont demandé quand vous reviendriez dans le pays.» Là-dessus ils continuèrent leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda: «Qu'as-tu en tête? Veux-tu que nous leur courrions sus?»--« Je ne dis pas non,» dit Kari. «Qu'allons-nous donc faire?» dit Thorgeir. «Je n'en sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient été tués qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu désires. Tu veux prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour où tu en as tué sept, parmi les récifs, après être descendu auprès d'eux le long d'une corde. Toi et les tiens, vous êtes ainsi faits qu'il vous faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle après. Allons donc, et courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es décidé.»

Ils prirent à l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car Thorgeir ne voulait pas qu'on pût s'en prendre à ses frères de ce qui allait arriver. Ils chevauchèrent jusqu'au Mydal. Là ils rencontrèrent un homme qui menait un cheval chargé de paniers de tourbe. «C'est dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.»--«Que veux-tu dire?» demanda Thorgeir. «Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y aurait ici du gibier à chasser. Les fils de Sigfus ont passé par là, et ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne vont ce soir que jusqu'à Höfdabrekka.» Et ils suivirent chacun son chemin.

Thorgeir et Kari continuèrent de s'en aller à l'Est, traversant les bruyères d'Arnastak, et ils arrivèrent sans autre incident devant la rivière du Kerlingardal. L'eau était haute; ils remontèrent le long de la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sellés. Ils s'approchèrent, et virent des hommes endormis dans un creux.

Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que quand ils les virent armés.

Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui, et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors, ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour.

Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche, Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire que de prendre la fuite.

Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de la cuisse, Leidolf tomba; il était mort.

«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de Mörk; nous avons pour femmes les deux soeurs, et puis, il s'est conduit jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à combattre.

Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite, comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.

Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.»

Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un grand chef.

Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là, après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils. Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?» dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera. Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal, car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur mort, de l'humeur dont est Thorgeir.»

On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi, dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en dirent pas davantage.

CXLVII

Hal de Sida et son fils Kol se mirent en route vers l'Ouest. Ils étaient six en tout. Ils traversèrent la plaine de Lomagnup, puis les bruyères d'Arnarstak, et vinrent, sans s'être arrêtés, dans le Mydal. Là ils demandèrent si Thorgeir était chez lui à Holt. On leur dit qu'il y était. Les gens demandèrent à Hal où il allait. Il dit qu'il allait à Holt. Et les gens furent d'avis qu'il y allait sans doute pour le bon motif. Hal resta là quelque temps, et ses hommes firent manger leurs chevaux; après quoi, ils se remirent en selle et arrivèrent à Solheima vers le soir; ils y passèrent la nuit. Le jour d'après ils vinrent à Holt.

Thorgeir était dehors, Kari aussi, et leurs hommes; car ils savaient la venue de Hal. Hal était couvert d'un manteau bleu, et il avait à la main une petite hache incrustée d'argent. Quand il entra dans l'enclos avec ses hommes, Thorgeir vint à leur rencontre; il l'aida à descendre de cheval, et Kari et lui le baisèrent tous deux; le mettant entre eux deux, ils le conduisirent dans la salle, le firent asseoir sur un siège élevé, au milieu du banc du fond, et lui demandèrent de leur dire les nouvelles. Il passa la nuit là.

Le lendemain matin, Hal entra en conversation avec Thorgeir, et lui demanda s'il voulait faire la paix; il lui dit quelle sorte de paix les autres lui offraient, et il lui parla avec beaucoup de bonnes paroles et de bon vouloir. «Tu dois savoir, répondit Thorgeir, que je n'ai pas voulu faire de paix avec les hommes de l'incendie.»--«C'était tout autre chose alors, dit Hal vous étiez encore dans la chaleur du combat. Et vous avez tué, vous aussi, bien du monde depuis.»--«Oui, cela doit vous sembler suffisant, dit Thorgeir; mais quelle sorte de paix offrez-vous à Kari?»--«Nous lui offrirons une paix honorable pour lui, dit Hal, s'il veut bien l'accepter.»

Kari prit la parole: «Je t'en prie, dit-il, ami Thorgeir, accepte la paix qu'on te propose; il n'y a rien de meilleur que ce qui est bon.»--«Ce serait mal fait à moi, dit Thorgeir, de faire la paix en me séparant de toi, à moins que tu ne consentes à une paix semblable à celle que je ferai moi-même.»--«Je ne veux pas de paix, dit Kari. Je suis d'avis qu'à présent nous avons vengé l'incendie. Mais mon fils est toujours sans vengeance, et je crois que c'est à moi seul de le venger, et de voir ce que j'ai à faire.» Mais Thorgeir refusait toujours de faire la paix, jusqu'au moment où Kari lui dit qu'il ne serait plus son ami s'il ne la faisait pas.

Alors Thorgeir donna la main à Hal, comme tenant la place de Flosi et des siens, et s'engagea à faire trêve pour préparer la paix. Et Hal fit en retour la même promesse, au nom de Flosi et des fils de Sigfus. Avant de se séparer, Thorgeir donna à Hal un anneau d'or et un manteau d'écarlate; Kari lui donna un collier d'argent, auquel pendaient trois croix d'or. Hal les remercia de leurs présents, et s'en alla comblé d'honneurs. Il vint sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi lui fit bon accueil. Hal conta à Flosi toute son ambassade, et ce qu'ils s'étaient dit, lui et Thorgeir; comme quoi Thorgeir n'avait voulu faire la paix, que lorsque Kari était venu l'en prier, disant qu'il ne serait pas son ami s'il ne la faisait pas; et comment Kari, lui, avait refusé de la faire. «Kari n'a pas son pareil, dit Flosi; et je voudrais avoir le coeur aussi bien placé que lui.»

Hal et ses hommes restèrent quelque temps chez Flosi. Au moment convenu, ils montèrent à cheval pour se rendre à l'entrevue; elle eut lieu à Höfdabrekka, ainsi qu'il avait été décidé. Thorgeir arriva de son côté, venant de l'Ouest, et on traita de la paix. Tout se passa comme Hal avait dit. Avant de rien conclure, Thorgeir déclara que Kari demeurerait chez lui tant qu'il voudrait «et nul des deux partis ne pourra, dit-il, faire du mal à l'autre dans ma maison. J'entends aussi ne pas réclamer d'argent à chacun de mes adversaires en particulier; mais je veux, Flosi, que tu me répondes de la somme entière, et que tu réclames ensuite leur part à tes compagnons. Je veux encore que la sentence rendue au ting au sujet de l'incendie soit exécutée de point en point, et que Flosi me paie sa tierce part en monnaie sans entaille.» Flosi consentit à tout, sur le champ. Thorgeir n'abandonna ni l'exil de Flosi, ni le bannissement moindre pour les autres.

Alors Flosi et Hal s'en retournèrent chez eux, dans l'Est. «Garde bien cette paix, dit Hal à Flosi, et remplis-en les conditions: ton départ pour l'étranger, ton pèlerinage à Rome, et les amendes à payer. Et on dira que tu es un vaillant homme, si grand que soit le méfait que tu as commis, quand tu auras accompli de point en point tout ce que tu as promis de faire.» Flosi dit qu'ainsi ferait-il. Et Hal s'en retourna chez lui, dans l'Est. Mais Flosi rentra à Svinafell, et il resta chez lui quelque temps.

CXLVIII

Thorgeir Skorargeir retourna chez lui au sortir de l'entrevue. Kari lui demanda si la paix était faite. Thorgeir dit qu'elle était faite et conclue. Et Kari alla chercher son cheval pour s'en aller. «Tu n'as pas besoin de partir, dit Thorgeir; il a été convenu, dans la paix que nous avons faite, que tu aurais toujours le droit de rester ici, aussi longtemps que tu voudrais.»--«Cela ne sera pas, cousin, répondit Kari; dès que j'aurais tué quelqu'un, ils diraient tous que tu es de moitié avec moi, et je ne veux pas de cela. Mais je te demanderai une chose, c'est de consentir à ce que je remette entre tes mains mes biens et ceux de ma femme, Helga fille de Njal, et aussi ceux de mes filles. De la sorte, mes ennemis ne pourront pas s'en emparer.» Thorgeir dit qu'il ferait comme Kari voulait, et Kari, lui donnant la main, lui fit remise de tous ses biens.

Après cela, Kari partit. Il avait deux chevaux, ses armes et ses vêtements, et quelque monnaie d'or et d'argent. Il prit à l'ouest, par Seljalandsmula, remonta le Markarfljot, et vint dans le pays de Thorsmörk. Il y avait là trois domaines, tous trois appelés Mörk. Dans celui du milieu demeurait un homme nommé Björn, qu'on appelait Björn le blanc. Il était fils de Kadal fils de Bjalfi. Bjalfi avait été l'affranchi d'Asgerd, mère de Njal, et de Holtathorir. Björn avait une femme nommée Valgerd. Elle était fille de Thorbrand fils d'Asbrand. Sa mère s'appelait Gudlaug. Elle était soeur d'Hamund père de Gunnar de Hlidarenda. On l'avait mariée à Björn pour son argent, et elle ne faisait pas grand cas de lui. Ils avaient eu pourtant des enfants ensemble. Il y avait abondance de toutes choses dans leur maison, Björn se vantait sans cesse, ce que sa femme ne pouvait souffrir. Il avait la vue perçante et le pied agile.

C'est là que Kari arriva, pour être l'hôte de Björn. Björn et sa femme le reçurent à bras ouverts. Il passa la nuit chez eux. Au matin, ils se mirent à parler ensemble. Kari dit à Björn: «Je viens te demander de me prendre chez toi. Il me semble que j'y serais bien. Je désire aussi que tu viennes avec moi dans mes expéditions, car tu as la vue perçante et le pied agile; et je crois que tu n'aurais pas peur dans le danger.»--«Certes, dit Björn, je ne manque ni de bons yeux, ni de bravoure, ni de tout ce qui fait les vaillants hommes. Mais tu n'es venu ici, sans doute, que parce que tout autre refuge t'était fermé. Pourtant j'écouterai ta prière, et je ne te traiterai pas comme le premier venu. Je te promets de t'aider en quelque façon que tu le désires.»

Sa femme était là qui l'entendait: «Le diable emporte tes vantardises et ton bavardage, dit-elle. Pourquoi nous dis-tu de semblables menteries? Je suis prête à donner à Kari sa nourriture, et aussi toute autre chose qui pourra être pour son bien. Mais toi, Kari, ne te fie pas trop à la bravoure de Björn, car j'ai peur qu'il ne fasse autrement qu'il ne dit.»--«Ce n'est pas la première fois que tu m'injuries, dit Björn, mais je sais bien, malgré tout, que je ne reculerai jamais devant personne. La preuve, c'est qu'il y en a peu qui me cherchent querelle, car ils n'oseraient.»

Kari resta caché là quelque temps, et peu de gens vinrent à le savoir. On croyait qu'il était allé dans le pays du Nord, chez Gudmund le puissant; car Kari avait fait dire par Björn à ses voisins qu'il l'avait rencontré sur le chemin, remontant vers le Godaland, pour aller de là, vers le Nord, à Gasasand, et de là chez Gudmund le puissant, à Mödruvöll. Et ce bruit se répandit dans tout le pays.

CXLIX

Il faut revenir à Flosi. Il dit aux hommes de l'incendie, ses compagnons: «Il n'est pas bon que nous restions tranquilles plus longtemps. Il nous faut penser à notre voyage, et aux amendes à payer, afin de remplir en vaillants hommes les conditions de la paix que nous avons faite. Il nous faut aussi trouver un vaisseau dans un endroit qui nous convienne.» Les autres le prièrent de s'en occuper, Flosi reprit: «Il faut nous en aller dans l'Est, jusqu'au Hornafjord; il y a là un vaisseau à l'ancre, qui est à Eyjolf Nef, un homme de Thrandheim. Il est venu ici prendre femme, mais il n'arrivera pas à faire son mariage s'il ne s'établit pas dans le pays. Nous lui achèterons son vaisseau; nous avons peu de fret, mais beaucoup de monde. Le vaisseau est grand, et nous tiendra tous.» Et ils n'en dirent pas plus long.

À quelque temps de là, ils partirent pour le pays de l'Est, et vinrent sans s'arrêter à Bjarnanes, sur le Hornafjord. Ils y trouvèrent Eyjolf; il avait passé là tout l'hiver, chez un homme du pays. Flosi y trouva bon accueil, et il y passa la nuit, lui et ses gens. Le lendemain, Flosi offrit au propriétaire du vaisseau de le lui acheter. L'autre répondit qu'il ne refuserait pas l'offre, s'il pouvait avoir en échange ce qu'il voulait. Flosi demanda quelle sorte de paiement il voulait avoir. Eyjolf répondit qu'il voulait de la terre, et qui fût dans le voisinage. Et il dit à Flosi le marché qu'il débattait avec son hôte. Flosi promit de lui donner un coup d'épaule pour conclure son marché, et il fut convenu qu'ensuite il lui achèterait son vaisseau. L'homme de l'Est en eut grande joie. Flosi lui offrit des terres à Borgarhöfn.

Eyjolf vint donc trouver son hôte et lui fit sa demande, en présence de Flosi. Flosi dit un mot pour lui, et le marché fut conclu, Flosi céda à l'homme de l'Est des terres à Borgarhöfn; il eut en échange son vaisseau, et ils se donnèrent la main là-dessus. Flosi reçut d'Eyjolf, avec le vaisseau, pour vingt cents de marchandises, qui furent comprises dans le marché. Après quoi Flosi remonta à cheval et s'en alla.

Flosi était si aimé de ses hommes qu'il avait d'eux tout ce qu'il voulait avoir en fait de provisions, soit comme prêt, soit comme don.

Flosi rentra donc à Svinafell et resta chez lui quelque temps. Il envoya Kol fils de Thorstein et Gunnar fils de Lambi dans l'Est au Hornafjord, pour s'occuper du vaisseau, le mettre en état, dresser des huttes, mettre les marchandises en sacs et faire tout le nécessaire.

Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils dirent à Flosi qu'ils voulaient s'en aller à l'Ouest, dans le Fljotshlid, pour s'occuper de leurs domaines, et y prendre des marchandises, et autres choses dont ils avaient besoin. «Il n'y a plus à prendre garde à Kari, dirent-ils, s'il est, comme on l'a raconté, dans le pays du Nord.»--« Je ne sais, répondit Flosi, s'il faut se fier à ces bruits là, et si on a dit vrai au sujet du voyage de Kari. Des choses m'ont souvent paru mieux prouvées, qui n'étaient pas vraies du tout. Mon avis est que vous marchiez en troupe nombreuse, que vous vous sépariez le moins possible, et que vous vous teniez sur vos gardes, du mieux que vous pourrez. Rappelle-toi, Ketil de Mörk, le songe que je t'ai conté, et que j'ai tenu secret, à ta prière; beaucoup de ceux qui vont partir avec toi, ont été appelés alors.» Ketil répondit: «La vie des hommes suit son cours ainsi que le veut la destinée; mais toi, grand bien te fasse pour ton avertissement.» Et ils n'en dirent pas davantage.

Les fils de Sigfus se préparèrent au départ, et aussi ceux qui devaient aller avec eux. Ils étaient dix-huit en tout. Avant de partir, ils embrassèrent Flosi. Il leur souhaita bon voyage, disant qu'il y en avait parmi eux qu'il ne reverrait jamais. Mais ils ne changèrent pas d'avis, et se mirent en route. Flosi les avait priés d'aller chercher ses marchandises dans le Medalland, pour les porter dans le pays de l'Est. Ils avaient à en prendre aussi à Landbrot et à Skogahverfi. Après cela, ils vinrent à Skaptartunga, passèrent la montagne, et, prenant au Nord du Jökul d'Eyjafjöll, descendirent dans le Godaland. De là, par les bois, ils vinrent à Thorsmörk.