La Saga de Njal

Chapter 26

Chapter 264,115 wordsPublic domain

Mörd avait cité les deux voisins les plus proches de Thingvalla pour faire leur déclaration dans cette affaire.

Mörd prit des témoins, et déclara qu'il portait devant le tribunal les quatre actions qu'il venait d'intenter à Flosi et à Eyjolf. Et dans son exposé de ces affaires, il se servit des termes mêmes qu'il avait employés pour sa citation, il dit qu'il portait ces actions en bannissement, ainsi formulées, devant le cinquième tribunal, comme il l'avait déclaré en citant Flosi en justice.

Mörd prit des témoins, et somma les neuf voisins d'aller s'asseoir à l'Ouest, sur le bord de la rivière.

Mörd prit encore des témoins, et somma Flosi et Eyjolf de récuser les voisins. Ils s'approchèrent d'eux, et les examinèrent, mais ils ne purent arriver à en récuser aucun, ils s'en revinrent donc, et ils étaient fort mécontents.

Mörd prit des témoins et somma les neuf voisins de faire la déclaration pour laquelle il les avait cités devant le tribunal, et de la faire soit pour Flosi soit contre lui.

Les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal: l'un d'eux prononça la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix. Ils dirent qu'ils avaient tous prêté le serment exigé par le cinquième tribunal, qu'ils déclaraient Flosi véritablement coupable dans cette affaire, et qu'ils faisaient contre lui leur déclaration. Ils dirent qu'ils déposaient leur déclaration, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal, à la charge de ce même homme que Mörd avait déjà chargé des poursuites. Après cela, ils firent les autres déclarations auxquelles ils étaient obligés pour les autres affaires. Et tout cela se passa selon la loi.

Eyjolf fils de Bölverk et Flosi faisaient grande attention à ce qui se passait pour tâcher d'y trouver un défaut; mais ils n'arrivaient à rien.

Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que ces neuf voisins, que j'ai cités pour déposer dans ces affaires, quand j'ai entamé les poursuites contre Flosi fils de Thord et Eyjolf fils de Bölverk, ont fait leur déclaration, et les ont déclarés tous deux coupables dans ces affaires.» Et il réclama leur témoignage en sa faveur.

Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre, à qui il aurait, selon la loi, remis sa défense, de venir la présenter ici; car voici terminée toute la procédure en cette affaire: sommation faite d'entendre le serment, le serment prêté, la cause exposée, les témoignages de la citation en justice produits, les voisins invités à prendre place, sommation faite à eux d'avoir à prononcer leur déclaration, la déclaration faite, et témoins pris de la déclaration.» Et il dit qu'il réclamait leur témoignage en sa faveur, au sujet de toute cette procédure accomplie.

Alors celui à la charge duquel l'affaire avait été engagée, se leva, et résuma la cause.

Il rappela d'abord que Mörd avait sommé le tribunal d'entendre son serment, et aussi son exposé de l'affaire, et tout le reste de la procédure. Il rappela ensuite que Mörd avait prêté serment, et aussi ses témoins jurés. Puis il rappela que Mörd avait exposé l'affaire, et il s'exprima de telle sorte qu'il employa pour le rappeler les mêmes paroles dont Mörd s'était servi pour son exposé de l'affaire, et auparavant pour citer Flosi en justice «et il a dit, ajouta-t-il, qu'il portait cette affaire, ainsi engagée, devant le cinquième tribunal, comme il l'avait déclaré en citant son adversaire en justice.» Il rappela encore que Mörd avait produit les témoins de la citation en justice, et il répéta toutes les paroles dont il s'était servi pour sa citation, et qu'ils avaient répétées en déposant leur témoignage, «et que je répète à mon tour, ajouta-t-il, dans mon résumé de l'affaire. Et ils ont déposé, dit-il encore, ce témoignage ainsi conçu, devant le cinquième tribunal, comme Mörd l'avait déclaré en citant Flosi en justice.» Après cela, il rappela que Mörd avait invité les voisins à prendre place. Puis il rappela qu'il avait sommé Flosi d'entendre leur déclaration: «lui ou tout autre à qui il aurait remis sa défense.» Ensuite il rappela que les voisins s'étaient avancés devant le tribunal, qu'ils avaient fait leur déclaration, et qu'ils avaient déclaré Flosi véritablement coupable «et ils ont, dit-il, déposé cette déclaration des neuf voisins, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal.» Alors il rappela que Mörd avait pris des témoins comme quoi la déclaration avait été faite. Il rappela encore que Mörd avait pris des témoins de toute la procédure suivie, et qu'il avait sommé Flosi de présenter sa défense.

Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je fais interdiction à Flosi fils de Thord, ou à quiconque a pris en main sa défense en son lieu et place, de venir présenter maintenant aucun moyen de défense; car voici terminée toute la procédure qu'il y avait à suivre dans cette affaire, et la cause, ainsi que toute la procédure suivie, a été résumée.» Et celui qui faisait le résumé répéta encore ce dernier témoignage.

Mörd prit des témoins, et fit sommation aux juges de prononcer leur jugement dans cette affaire. Gissur le blanc lui dit: «Il te reste encore quelque chose à faire, Mörd; tu sais que quatre fois douze n'ont pas le droit de juger.»

Flosi dit à Eyjolf: «Qu'allons-nous faire maintenant?»--«C'est difficile à dire, répondit Eyjolf; je crois pourtant qu'il nous faut attendre, car j'imagine qu'ils vont faire une faute dans la conduite de leur affaire; Mörd a sommé les juges d'avoir à juger sur l'heure. Ils ont maintenant, lui et les siens, à faire sortir six membres du tribunal. Après quoi ils prendront des témoins, et nous inviteront à en faire sortir six autres. Mais nous n'en ferons rien; et alors ils auraient eux-mêmes à en faire sortir six, mais il est probable qu'ils ne s'en aviseront pas. Et s'ils ne le font pas, toute leur affaire est réduite à néant; car il faut trois fois douze juges seulement pour juger dans une affaire.»

«Tu es un homme sage, Eyjolf, dit Flosi, et il n'y en a pas beaucoup qui l'emportent sur toi.»

Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je fais sortir du tribunal les six hommes que voici» et il les nomma tous par leur nom; «Je vous interdis de siéger au tribunal, leur dit-il. Je vous fais sortir selon la coutume de l'Alting et la loi du pays.» Après cela, il invita Flosi et Eyjolf, devant témoins, à en faire sortir six autres. Mais ils refusèrent de le faire.

Alors Mörd dit aux juges de prononcer leur jugement. Et quand le jugement fut prononcé, Eyjolf prit des témoins, et déclara le jugement nul, ainsi que tout ce qui avait été fait, pour ce motif, que trois fois et demi douze avaient jugé, quand trois fois douze seulement avaient droit de le faire: «Et maintenant, dit-il, nous allons introduire nos poursuites devant le cinquième tribunal, et nous allons faire en sorte qu'ils soient proscrits.»

Gissur le blanc dit à Mörd, fils de Valgard: «C'est trop de négligence à toi d'avoir commis une faute pareille. Et cela est grand dommage. Qu'allons-nous faire maintenant, cousin Asgrim?»--«Il nous faut envoyer quelqu'un vers Thorhal mon fils, dit Asgrim, et savoir ce qu'il va nous conseiller.»

CXLV

Et voici que Snorri le Godi apprend ce qu'il est advenu de l'affaire. Aussitôt, il se met à rassembler son monde au bas de l'Almannagja, entre elle et les huttes de ceux de Hlad. Il avait dit déjà à ses hommes ce qu'ils auraient à faire.

En même temps, le messager arrive auprès de Thorhal fils d'Asgrim. Il lui dit ce qui est arrivé, comme quoi Mörd et tous les autres vont être proscrits, et toute la poursuite pour le meurtre réduite à néant.

En apprenant cela, Thorhal fut tellement saisi qu'il ne pouvait prononcer une parole. Il sauta de son lit, et prenant à deux mains la lance que lui avait donné Skarphjedin, il se l'enfonça dans la jambe. Quand il la retira, il y pendait de la chair, et le coeur de l'abcès, qu'il avait arraché tout entier. Et il en sortit un tel torrent de sang et de matières que c'était comme un ruisseau sur le sol. Il sortit de la hutte sans s'arrêter, et il allait si vite que le messager ne pouvait le suivre. Il courut tout droit jusqu'au cinquième tribunal. Là il rencontra Grim le rouge, parent de Flosi. Sitôt qu'il l'eut rejoint, Thorhal pointa sa lance contre lui. La lance entra dans le bouclier, et le fendit en deux, après quoi elle perça Grim de part en part, et la pointe ressortit entre les deux épaules. Et Thorhal, secouant sa lance, le jeta à terre, mort.

Kari, fils de Sölmund, l'avait vu faire: il dit à Asgrim: «Voilà ton fils Thorhal qui arrive et qui a déjà tué son homme. C'est une grande honte pour nous, s'il a seul le coeur de venger l'incendie.»--«Cela ne sera pas, dit Asgrim, marchons sur eux.» Alors il s'éleva une grande clameur dans toute la troupe, et ils poussaient tous leur cri de guerre. Flosi et les siens se rangèrent en bataille; et des deux côtés, ils s'excitaient à marcher en avant.

Kari, fils de Sölmund, courut à l'endroit où se trouvaient, en avant des autres, Arni fils de Kol, et Halbjörn le fort. Dès qu'Halbjörn vit Kari, il leva son épée pour le frapper à la jambe. Mais Kari sauta en l'air, et Halbjörn le manqua. Alors Kari se tourna contre Arni fils de Kol et le frappa de sa hache. Le coup l'atteignit à l'épaule, fendit la clavicule et l'omoplate, et lui entra dans la poitrine. Arni tomba à terre, mort. Après cela, Kari frappa Halbjörn. La hache s'enfonça dans son bouclier, le traversa, et lui enleva le gros orteil. Holmstein lança un javelot à Kari. Kari prit le javelot en l'air et le renvoya, et tua un homme de la troupe de Flosi.

Thorgeir Skorargeir arriva devant Halbjörn le fort. Il poussa sa lance contre lui, d'une seule main, avec tant de force, qu'Halbjörn tomba à la renverse. Il se releva à grand'peine et prit la fuite sur le champ. Thorgeir se trouva en face de Thorvald, fils de Thrumketil. Il leva sur lui sa hache Rimmugygi, la hache de Skarphjedin. Thorvald se couvrit de son bouclier. Thorgeir frappa sur le bouclier, et le fendit en deux, mais la pointe du devant entra dans la poitrine de Thorvald et s'y enfonça. Thorvald tomba sur le coup, et il était mort.

Asgrim fils d'Ellidagrim et son fils Thorhal, Hjalti fils de Skeggi et Gissur le blanc avaient marché vers l'endroit où étaient Flosi, les fils de Sigfus, et les autres qui avaient eu part à l'incendie. Il y eut là une rude bataille, et à la fin si hardiment allaient Asgrim et les siens que Flosi et les autres plièrent devant eux.

Gudmund le puissant, Mörd fils de Valgard, Kari fils de Sölmund, et Thorgeir Skorargeir s'étaient attaqués aux gens de l'Öxfjord, à ceux des fjords de l'Est, et du Reykdal. Il y eut là aussi une rude bataille. Kari fils de Sölmund arriva devant Bjarni fils de Brodhelgi. Il prit une lance à terre, et la pointa sur lui; la lance entra dans son bouclier. Bjarni jeta le bouclier loin de lui, sans quoi la lance l'eût percé de part en part. Il leva son épée sur Kari, pour le frapper à la jambe. Kari retira vivement sa jambe et tourna sur ses talons, en sorte que Bjarni le manqua. Kari leva son épée sur lui. À ce moment un homme accourut qui mit son bouclier devant Bjarni. Kari fendit en deux le bouclier, et la pointe de son épée atteignit l'homme à la cuisse, et lui fendit la jambe, tout du long. L'homme tomba, et il fut estropié tant qu'il vécut.

Alors Kari prit sa lance à deux mains et, se tournant contre Bjarni, il la pointa sur lui. Bjarni ne vit plus qu'une seule chose à faire: il se laissa tomber à terre pour éviter le coup. Mais sitôt qu'il fut remis sur ses pieds, il s'enfuit.

Thorgeir Skorargeir s'était attaqué à Holmstein fils de Bersir le sage, et à Thorkel fils de Geitir. Et le combat finit de telle sorte qu'Holmstein et les siens furent enfoncés. Et les gens de Gudmund le puissant poussèrent de grands cris en les voyant fuir. Thorvard fils de Tjörvi, de Ljosavatn, reçut une grave blessure. Un javelot lui perça le bras, et on pensa que c'était Haldor, fils de Gudmund le puissant, qui avait lancé le javelot. Thorvard ne guérit jamais de cette blessure, tant qu'il vécut.

Alors il y eut une grande mêlée. Quoiqu'il soit ici parlé de plusieurs hauts faits qui s'y passèrent, il y en eut encore beaucoup d'autres qui n'ont pas été rapportés.

Flosi avait dit à ses hommes de s'en aller vers l'Almannagja, pour s'y fortifier, s'ils étaient repoussés; car là, on ne pouvait les attaquer que d'un côté. Mais la troupe que menaient Hal de Sida et son fils Ljot s'était retirée avant l'attaque d'Asgrim et de son fils Thorhal. Ils s'en allaient vers l'est, descendant l'Öxara. Hal dit: «Ce sera trop grand dommage si tous les gens qui sont au ting viennent à se battre. J'ai envie, Ljot mon fils, de chercher de l'aide pour les séparer, quoiqu'il soit probable que plus d'un nous en fera reproche. Attends-moi au bout du pont. Moi j'irai vers les huttes et je demanderai du secours.» Ljot répondit: «Si je vois que Flosi et les siens ont besoin de nos hommes j'irai les retrouver au plus vite.»--«Tu feras comme tu voudras, dit Hal; pourtant je te prie de m'attendre ici.»

À ce moment la panique se met dans la troupe de Flosi, et ils prennent tous la fuite vers l'est, traversant l'Öxara. Asgrim et les siens, et Gissur le blanc, les poursuivaient, et toute l'armée. Flosi et ses gens descendaient, entre les huttes de Virkir et celles de Hlad. C'était là que Snorri le Godi avait rangé sa troupe en bataille, si serrée qu'il n'y avait pas moyen de passer. «Où courez-vous si vite? cria Snorri à Flosi; et qui donc vous poursuit?» Flosi répondit: «Si tu me demandes cela, ce n'est pas faute de le savoir, mais pourquoi veux-tu nous empêcher de nous défendre dans l'Almannagja?»--«Ce n'est pas moi qui vous en empêche, dit Snorri, mais je sais qui c'est, et je te le dirai si tu veux: c'est Thorvald Kroppinskeg, et Kol.» Ceux dont il parlait étaient morts tous les deux, et ils avaient été les plus grands malfaiteurs parmi les gens de Flosi.

Alors Snorri dit à ses hommes: «Frappez d'estoc et de taille, et faites en sorte de les chasser d'ici. Ils ne tiendront pas longtemps, si les autres arrivent, et les attaquent d'en bas. Mais gardez-vous de les poursuivre, et laissez-les se tirer d'affaire tout seuls.»

On vint dire à Skapti fils de Thorod que son fils Thorstein Holmud avait suivi au combat son beau-père Gudmund le puissant. Sitôt que Skapti le sut, il vint à la hutte de Snorri le Godi: il voulait prier Snorri d'aller les séparer. Mais il n'était pas arrivé à la porte de la hutte, que la bataille s'était engagée là, plus chaude que nulle part ailleurs. Asgrim et ses hommes arrivaient d'en bas. Thorhal dit à Asgrim «Voilà, père, Skapti fils de Thorod.»--«Je le vois, mon fils» dit Asgrim. Il lança un javelot à Skapti, et il l'atteignit à la jambe, à l'endroit le plus gras. Skapti eut les deux jambes transpercées. Il tomba sur le coup sans pouvoir se relever. Ceux qui étaient là ne purent faire autre chose pour lui que de le traîner tout de son long dans la hutte d'un forgeron.

Asgrim et les siens allaient de l'avant, si hardiment que Flosi et ses hommes furent enfoncés. Ils s'enfuirent vers le Sud le long de la rivière, jusqu'aux huttes de ceux de Mödruvöll. Il y avait là dehors, devant une hutte, un homme qui s'appelait Sölvi. Il faisait cuire de la viande dans un grand chaudron; il venait de la retirer et l'eau était toute bouillante. Sölvi vint à s'apercevoir de la fuite des gens de l'Est. Ils passaient à ce moment juste devant lui. «Ce sont donc des poltrons, tous ces gens de l'Est, cria-t-il, pour fuir ainsi? Voilà Thorkel fils de Geitir, en vérité, qui s'enfuit avec eux. On a bien menti sur son compte quand on a dit qu'il était la bravoure en personne, car voici qu'il court plus fort qu'eux tous.»

Halbjörn le fort était tout près de lui: «Tu ne diras pas longtemps que nous sommes tous des poltrons» dit-il. Il le prit, le brandit en l'air, et le jeta la tête la première dans le chaudron bouillant. Sölvi mourut sur le champ.

Les autres arrivaient, poursuivant Halbjörn, et il dut reprendre la fuite.

Flosi lança un javelot à Bruni, fils de Haflidi. Il l'atteignit au milieu du corps, et le tua. Bruni était de la troupe de Gudmund le puissant. Thorstein fils de Hlenni sortit le javelot de la blessure et le renvoya à Flosi, il l'atteignit à la jambe, et lui fit une profonde blessure. Flosi tomba sur le coup, mais il se releva aussitôt. Ils reprirent leur course vers les huttes de ceux du Vatnfjord.

À ce moment, Ljot et Hal arrivèrent de l'est, passant la rivière, avec toute leur troupe. Comme ils débouchaient sur la plaine de lave, un javelot fut lancé, de la troupe de Gudmund le puissant, qui atteignit Ljot au milieu du corps. Il tomba mort. On n'a jamais su qui l'avait tué.

Flosi et les siens passaient devant les huttes de ceux du Vatnsfjord. Thorgeir Skorargeir dit à Kari, fils de Sölmund: «Voilà Eyjolf fils de Bölverk. Si tu veux, nous allons lui faire payer son anneau.»--Je ne demande pas mieux» dit Kari; il prit un javelot à un de ses hommes et le lança à Eyjolf. Le javelot atteignit Eyjolf au milieu du corps et le perça de part en part. Il tomba à terre, mort.

Alors il y eut quelque répit dans le combat. Snorri le Godi arrivait avec sa troupe. Skapti était avec lui. Ils se lancèrent au milieu d'eux, et il n'y eut pas moyen de continuer à se battre, Hal joignit sa troupe à celle de Snorri, et ils s'efforcèrent de les séparer. On fit donc une trêve qui devait durer tant que durerait le ting. Les cadavres furent ensevelis et portés à l'église, et les blessés eurent leurs blessures pansées.

Le jour suivant, les hommes allèrent au tertre de la loi. Hal de Sida se leva, et demanda qu'on fît silence pour l'écouter, ce qui fut fait aussitôt. Il parla ainsi: «Il vient de se passer ici des choses fâcheuses, en fait de morts d'hommes et d'actions en justice. Je vais montrer que je ne suis pas des plus braves, car je viens prier Asgrim, et les autres qui menaient avec lui cette affaire, de nous accorder la paix, à termes égaux.» Et il ajouta encore beaucoup de belles paroles.

Kari fils de Sölmund répondit: «Quand tous les autres entreraient en arrangement pour leurs affaires, je ne le ferai pas pour la mienne. Vous voulez que la mort des vôtres soit mise en compensation de l'incendie; mais nous, nous ne pouvons souffrir cela.» Et Thorgeir Skorargeir parla comme lui.

Alors Skapti fils de Thorod se leva et dit: «Tu aurais mieux fait, Kari, de ne pas t'enfuir d'auprès de tes beaux-frères. Tu n'aurais pas maintenant à refuser la paix que t'offrent de vaillants hommes.»

Kari répondit par un chant:

«Que me reproches-tu d'avoir pris la fuite? Souvent pour une moindre cause, les traits pleuvent comme grêle sur les boucliers. Il y en a un qui, lorsque les épées chantaient à voix haute, a été se cacher sous terre, le lâche à la barbe rouge.

«Lorsque les guerriers enfants des dieux quittaient le combat à grand peine, (les héros ce jour-là combattaient sans bouclier) il arriva malheur à Skapti. Parmi le fracas de la bataille, des gens qui faisaient cuire leur viande le tirèrent tout de son long dans leur hutte, grande était sa peur alors.

«Ils ont ri de Grim, et d'Helgi, et de Njal, qu'ils ont fait brûler. Ils auront à chercher où se cacher quand, la ting venu à sa fin, les plaines retentiront d'une autre clameur.»

Il y eut de grands éclats de rire. Snorri le Godi souriait. Il dit entre ses dents, mais de manière que bien des gens purent l'entendre:

«Skapti peut nous dire si le javelot d'Asgrim a bien touché. Holmstein a pris la fuite: il court de toutes ses forces. Quant à Thorkel, il combat à grand peine.»

Et les gens se remirent à rire, plus fort que jamais.

Hal de Sida reprit la parole: «Chacun sait, dit-il, quelle perte j'ai subie par la mort de mon fils Ljot. Beaucoup seront d'avis qu'il mérite la plus grosse amende parmi ceux qui ont été tués ici. Et pourtant voici ce que je vais faire pour arriver à un arrangement: je consens à ce qu'il ne soit pas payé d'amende pour mon fils, et à promettre néanmoins paix et fidélité à ceux qui furent mes adversaires. Je te prie donc toi, Snorri le Godi, et vous autres, les meilleurs de nos chefs, de vous employer à faire la paix entre nous.» Après cela Hal s'assit, et il se fit une grande rumeur au sujet de ses paroles; on les trouvait bonnes et chacun louait son bon vouloir.

Alors Snorri le Godi se leva, et fit un long et beau discours. Il pria Asgrim et Gissur, et les autres qui menaient cette affaire, de vouloir bien faire la paix.

Asgrim répondit: «Le jour où Flosi est entré chez moi avec sa troupe, je m'étais promis que je ne ferais jamais de paix avec lui. Pourtant, Snorri, j'y consens, pour l'amour de toi, et de nos autres amis.» Thorleif Krak et Thorgrim le grand parlèrent de même, et dirent qu'ils feraient la paix; et ils pressèrent fort leur frère Thorgeir Skorargeir de la faire aussi. Mais il s'en défendait, et disait qu'il ne se séparerait jamais de Kari. «C'est donc à Flosi de décider, dit Gissur le blanc, s'il veut faire une paix qui soit telle que quelques-uns resteront en dehors.» Flosi dit qu'il voulait bien: «Moins j'aurai, dit-il, de braves hommes contre moi, et mieux cela vaudra.»

Gudmund le puissant prit la parole: «Je propose, pour ma part, dit-il, d'entrer en arrangement pour les meurtres commis au ting, à la condition que les poursuites au sujet de l'incendie ne seront pas réduites à néant.» Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi, Asgrim fils d'Ellidagrim et Mörd fils de Valgard parlèrent dans le même sens. On entra donc en arrangement. Ils se donnèrent la main, et convinrent de s'en remettre au jugement de douze hommes. Snorri le Godi fut mis à leur tête, et tous les autres furent choisis parmi les meilleurs. Les meurtres furent mis en compensation les uns des autres et on fixa des amendes pour ceux qui étaient en plus. Puis ils prononcèrent dans l'affaire d'incendie. Ils fixèrent pour Njal une amende triple du prix d'un homme, pour Bergthora une amende double. Le meurtre de Skarphjedin fut mis en compensation du meurtre d'Höskuld, Godi de Hvitanes. Quant à Grim et à Helgi, on fixa pour chacun d'eux deux fois le prix d'un homme, et une fois le prix d'un homme pour chacun de ceux qui avaient été brûlés dans la maison de Njal. Pour le meurtre de Thord fils de Kari il n'y eut pas d'arrangement.

Flosi et les autres qui avaient eu part à l'incendie furent condamnés à quitter le pays; mais ils ne devaient partir cet été même que s'ils le voulaient bien. Si pourtant trois hivers étant passés ils n'étaient pas encore partis, la sentence portait qu'ils seraient proscrits, lui et les autres incendiaires. Et cette sentence devait être proclamée au ting d'automne ou au ting de printemps, selon que les arbitres le préféreraient. Flosi devait rester au loin pendant trois hivers. Mais Gunnar fils de Lambi, Grani fils de Gunnar, Glum fils d'Hildir, et Kol fils de Thorstein, ceux-là n'auraient jamais permission de revenir.

On demanda à Flosi s'il ne voulait pas faire rendre un jugement au sujet de sa blessure. Il répondit qu'il ne prendrait jamais d'argent pour un dommage à lui fait. On décida qu'il ne serait point payé d'amende pour Eyjolf fils de Bölverk, à cause de ses mauvaises façons d'agir.

La paix fut donc conclue dans ces termes, en se donnant la main, et elle a été toujours gardée depuis.

Asgrim et les siens firent à Snorri le Godi de riches présents. Il se fit grand honneur de sa conduite en cette affaire. Skapti eut une amende pour sa blessure. Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Asgrim fils d'Ellidagrim invitèrent chez eux Gudmund le puissant. Il promit d'y aller, et chacun d'eux lui donna un anneau d'or. Puis il partit pour le Nord, s'en retournant chez lui; chacun faisait son éloge pour la manière dont il s'était comporté dans cette affaire.