Chapter 23
Kari dit qu'il avait envie de retourner chez lui. Gissur répondit: «Je vais me montrer ton ami, et te donner un conseil. Ne retourne pas chez toi, mais va t'en à l'est, au pied de l'Eyjafjöll, trouver Thorgeir Skorargeir, et Thorleif Krak. Il faut qu'ils quittent le pays de l'est et qu'ils viennent avec toi; car c'est à eux qu'appartient la poursuite dans cette affaire. Il faudra que Thorgrim le grand, leur frère, vienne avec eux. Vous irez trouver Mörd fils de Valgard. Tu lui diras de ma part qu'il ait à se charger de la poursuite contre Flosi pour le meurtre d'Helgi, fils de Njal. Et s'il dit quoi que ce soit là-contre, tu feras mine d'entrer en grande colère, et de lui planter ta hache dans la tête. Tu lui parleras aussi de la colère que j'aurai s'il montre du mauvais vouloir. Tu lui diras que j'enverrai chercher ma fille Thorkatla pour la ramener chez moi. Cela, il ne pourra le souffrir, car il y tient comme à la prunelle de ses yeux.»
Kari le remercia de son conseil. Il ne lui parla pas de venir à son aide avec ses gens; car il savait qu'en cela comme en toute chose Gissur se montrerait son ami.
Kari partit donc, faisant route vers l'est; il passa la rivière et vint dans le Fljotshlid. Marchant toujours à l'est, il traversa le Markarfljot et vint à Seljalandsmula. Enfin ils furent à Holt, lui et les siens. Thorgeir les reçut avec de grandes marques d'amitié. Il leur conta le voyage de Flosi, et tout le secours qu'on lui avait promis dans le pays des fjords de l'est. Kari dit qu'il fallait s'attendre à le voir chercher de l'aide, après tous les meurtres dont il avait à répondre. «Plus leurs affaires vont bien, plus ils s'en repentiront» dit Thorgeir. Et Kari répéta à Thorgeir tout ce qu'avait dit Gissur.
Après cela ils quittèrent le pays de l'est, et vinrent dans la plaine de la Ranga chez Mörd fils de Valgard. Il les reçut bien. Kari lui dit le message de Gissur son beau-père. Il fit des façons, et dit que c'était une plus grosse affaire de citer Flosi en justice, que dix autres. «Il arrive donc, dit Kari, comme Gissur pensait; il n'y a rien que de mauvais à attendre de toi: tu es poltron et sans coeur. Mais tu auras ce que tu mérites, et Thorkatla va retourner chez son père.» Thorkatla se prépara sur l'heure, disant que depuis longtemps elle était toute disposée à se séparer de Mörd. Alors Mörd changea tout à coup de sentiment et de langage. Il pria Kari de ne se point mettre en colère, et promit de poursuivre Flosi. Kari lui dit: «Voici que tu t'es chargé de la poursuite; fais en sorte de la mener à bien, sans crainte; car ta vie en dépend.» Mörd dit qu'il mettrait tous ses soins à bien mener cette affaire, et à se conduire en vaillant homme.
Après cela, Mörd cita auprès de lui neuf hommes libres. Ils étaient tous les plus proches voisins du lieu du meurtre. Mörd prit Thorgeir par la main, et fit approcher deux témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que Thorgeir fils de Thorir me transmet son droit de poursuite contre Flosi fils de Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal, et me met à sa place dans toute la procédure qui s'ensuivra. Tu me transmets, Thorgeir, ta cause pour la poursuivre ou pour faire la paix, avec les mêmes droits que si c'était à moi, comme au plus proche, que la vengeance appartînt. Tu me la transmets selon ta loi et je m'en charge selon la loi.»
Une seconde fois, Mörd fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je dénonce comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi, fils de Thord, sur Helgi, fils de Njal, quand il lui a fait, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, une blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouvé la mort. Je dénonce cette attaque devant cinq témoins (et il les nomma tous les cinq); je la dénonce selon la loi; je la dénonce en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
Encore une fois, il fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins dit-il, que je dénonce la blessure que Flosi, fils de Thord, a faite à Helgi, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a reçu la mort. Je la dénonce comme faite sur le lieu même où Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifiée par la loi. Je la dénonce devant cinq témoins (et il les nomma tous les cinq). Je la dénonce selon la loi. Je la dénonce en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
Encore une fois, Mörd fit avancer des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je cite en témoignage les neuf plus proches voisins du lieu du meurtre (et il les nomma tous par leur nom), pour qu'ils comparaissent à l'Alting, et qu'ils y fassent leur déclaration en qualité de voisins au sujet de l'attaque, qualifiée par la loi, que Flosi fils de Thord a commise sur la personne d'Helgi fils de Njal, sur le lieu même où il lui a fait une blessure soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouvé la mort. Je vous fais sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de rigueur dans ces poursuites. Je vous fais cette sommation selon la loi, de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
Mörd fit avancer encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que j'ai cité ces neuf hommes, tous proches voisins du lieu du meurtre, à comparaître devant l'Alting, et à faire leur déclaration, en qualité de voisins, au sujet de la blessure faite par Flosi fils de Thord à Helgi fils de Njal, à la tête, à la poitrine, ou aux membre inférieurs, blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu même où Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifiée par la loi. Je vous fais sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de rigueur dans ces poursuites. Je vous fais sommation selon la loi. Je vous fais sommation de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
Alors Mörd dit: «Voici que l'affaire est engagée, comme vous l'avez demandé. Je te prie maintenant, Thorgeir Skorargeir, de venir me trouver quand tu iras au ting. Nous ferons route tous deux ensemble avec nos troupes réunies, et nous nous tiendrons de notre mieux; mes hommes seront prêts dès le commencement du ting: et je vous serai fidèle en toute chose.» Et ils furent contents de ce qu'il avait dit. Ils s'engagèrent par serment à ne pas se séparer les uns des autres, tant que Kari ne l'aurait pas permis, et à mettre leur vie en jeu les uns pour les autres. Ils se quittèrent en grande amitié, et se donnèrent rendez-vous au ting.
Thorgeir s'en retourna dans l'est. Mais Kari prit à l'ouest, passa la rivière, et vint à Tunga, chez Asgrim. Asgrim le reçut à merveille. Kari lui dit tous les conseils qu'avait donnés Gissur le blanc, et le commencement des poursuites. «J'attendais cela de lui, dit Asgrim; je savais qu'il se conduirait bien, et c'est ce qu'il a fait.» Et il demanda: «Qu'as-tu appris de Flosi, et du pays de l'est?» Kari répondit: «Il est allé dans l'est jusqu'au Vapnafjord; presque tous les chefs lui ont promis leur aide, et viendront avec lui au ting. Il attend aussi du secours de ceux du Reykardal, de Ljosvatn et de l'Öxfjord.» Et ils en parlèrent encore longtemps.
Voici que le temps se passe, et on approche de l'Alting.
Thorhal, fils d'Asgrim prit grand mal à la jambe. Elle enfla si fort au-dessus de la cheville qu'il ne pouvait plus marcher sans un bâton. Thorhal était fort, et de haute taille, noir de cheveux et de visage, prudent dans ses paroles, et pourtant d'humeur vive. Il fut le troisième parmi les grands hommes de loi de l'Islande.
Voici le moment venu où les hommes s'en vont au ting. Asgrim dit à Kari: «Tu vas partir pour être au ting dès le commencement, et tu dresseras nos huttes: mon fils Thorhal ira avec toi; traite le bien, et prends grand soin de lui, car il est infirme: mais nous aurons besoin de lui à ce ting. Je vous donnerai vingt hommes pour vous accompagner.» Et on fit les préparatifs du départ. Après quoi ils partirent pour le ting, dressèrent les huttes, et préparèrent toutes choses.
CXXXVI
Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes qui étaient à l'incendie. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au Fljotshlid. Là, les fils de Sigfus allèrent voir leurs domaines, et ils y passèrent tout un jour. Le soir, ils s'en allèrent à l'ouest, passant la Thjorsa, et ils dormirent là cette nuit. Le lendemain de bonne heure ils remontèrent à cheval et reprirent leur route.
Flosi dit à ses hommes: «Il nous faut aller à Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons son orgueil.» Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allèrent donc, et furent vite à Tunga. Asgrim était dehors, et il avait quelques hommes avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim dirent: «Ce doit être Thorgeir Skorargeir.»--«Je ne crois pas, dit Asgrim; ces gens là s'avancent avec des cris et des rires; mais des parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne sera pas vengé. J'ai une autre idée: il se peut que cela vous semble improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brûlé Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut que nous rentrions tous.» Et ils firent comme il avait dit.
Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornât de tentures, qu'on mît des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des sièges le long des bancs, par toute la salle.
Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna à ses hommes de mettre pied à terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivèrent dans la salle. Asgrim était assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs et les tables, et vit qu'il y avait là, tout prêt, tout ce dont on avait besoin. Asgrim dit à Flosi, sans le saluer: «Les tables sont servies: ceux qui ont faim peuvent manger.» Flosi se mit à table et tous ses hommes avec lui. Ils placèrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les sièges devant les tables. Mais quatre hommes armés se tenaient devant l'endroit où Flosi était assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que dura le repas, mais son visage était rouge comme du sang. Quand ils eurent mangé leur saoul, les femmes ôtèrent les tables; d'autres apportèrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps, comme s'il eût été chez lui.
Il y avait, contre le banc du milieu, une hache à fendre le bois. Asgrim la prit à deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup à la tête de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta sur Asgrim, lui ôta des mains la hache et la leva sur lui à son tour; car Glum était d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent, voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi défendit que personne lui fît du mal: «Nous l'avons mis, dit-il, à trop rude épreuve. Il n'a rien fait que ce qu'il devait faire; et il a montré qu'il avait le coeur bien placé.» Puis il dit à Asgrim: «Nous allons nous séparer sains et saufs, mais nous nous retrouverons au ting, et là, nous viderons notre querelle.»--«Oui, dit Asgrim, et j'espère qu'avant que le ting n'ait pris fin, vous aurez appris à le prendre de moins haut.» Flosi ne répondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontèrent à cheval, et s'éloignèrent.
Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Laugarvatn, où ils passèrent la nuit. Le lendemain ils allèrent à Beitivöll, où ils firent halte. Là, quantité de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en était, et tous les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup approuvèrent, et dirent que c'était agir hardiment. Mais Hal dit: «Je ne suis pas du même avis que vous; et il me semble que c'était une idée peu sensée. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites, sans qu'il fût besoin de les leur rappeler. Ceux-là n'ont que du mal à attendre, qui excitent les autres si rudement.» Et Hal laissait bien voir qu'il trouvait qu'on était allé trop loin.
Ils partirent tous ensemble et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la plaine d'en haut. Là ils mirent leur monde en bataille et descendirent au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir; les gens des fjords de l'est s'en allèrent vers les leurs.
CXXXVII
Il nous faut parler maintenant de Thorgeir Skorargeir. Il partit du pays de l'est avec une troupe nombreuse. Ses frères, Thorleif Krak et Thorgrim le grand, étaient avec lui. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Hof, chez Mörd fils de Valgard; et ils attendirent là qu'il fût prêt à partir. Mörd avait rassemblé tous les hommes en état de porter les armes, et il avait l'air d'un homme qui ne craint nulle chose. Ils se mirent en route, et passant la rivière, vinrent dans le pays de l'ouest. Là on attendit Hjalti fils de Skeggi. Il n'y avait pas longtemps qu'ils attendaient, quand il arriva. Ils l'accueillirent avec joie et ils marchèrent tous ensemble jusqu'à Reykja, dans le district de Biskupstunga. Là ils attendirent Asgrim fils d'Ellidagrim. Il vint se joindre à eux, et on fit route vers l'ouest, passant par la Bruara.
Asgrim leur dit ce qui s'était passé entre lui et Flosi. «J'espère, dit Thorgeir, que nous pourrons éprouver leur courage, avant que le ting n'ait pris fin.» Et ils continuèrent à marcher jusqu'à Beitivöll. Là, Gissur vint les joindre, avec beaucoup de monde. Et ils parlèrent longtemps tous ensemble.
Enfin ils arrivèrent à la plaine d'en haut: là, ils mirent tout leur monde en bataille, et descendirent ainsi vers le ting. Flosi et ses gens coururent aux armes, et peu s'en fallut qu'on n'en vint à combattre. Mais Asgrim et les siens ne s'y laissèrent pas amener, et vinrent tout droit à leurs huttes. Le jour se passa tranquillement, sans qu'ils eussent affaire les uns aux autres. Il était venu des chefs de tous les pays, et de mémoire d'homme on n'avait vu un ting aussi nombreux.
CXXXVIII
Il y avait un homme nommé Eyjolf. Il était fils de Bölverk, fils d'Eyjolf le rusé, de l'Otradal, fils de Thord Gellir, fils d'Oleif Feilar. La mère d'Eyjolf le rusé était Hrodny, fille de Skeggi, du Midfjord, fils de Skinabjörn, fils de Skutadarskeggi.
Eyjolf fils de Bölverk était un homme de grande importance, et fort instruit dans la loi. Il fut le troisième parmi les meilleurs hommes de loi de l'Islande. C'était l'homme le plus beau de visage qu'on pût voir. Il était grand et fort, et il avait tout ce qui fait les grands chefs, mais il était avare, comme tous ceux de sa famille.
Un jour, Flosi vint à la hutte de Bjarni fils de Brodhelgi. Bjarni le reçut à bras ouverts, et le fit asseoir à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses. Flosi dit à Bjarni: «Que me conseilles-tu de faire à présent?»--«Il est difficile, répondit Bjarni, de donner un conseil dans une affaire comme la tienne; mais le mieux serait, il me semble, d'aller demander du secours; car ils ont rassemblé de grandes forces contre vous. Je te demanderai aussi, Flosi, s'il y a parmi vos gens quelque homme bien versé dans la loi; car vous avez le choix entre deux choses: ou bien offrir la paix, ce qui serait, pour le mieux; ou bien défendre votre cause selon les lois, s'il y a des moyens de défense, mais il faudra de la hardiesse pour mener à bien ce parti. C'est, je crois, ce qu'il vous faut faire, car vous avez commencé fièrement, et il ne vous convient guère de vous rabaisser.»
--«Pour ce qui est d'hommes habiles dans la loi, répondit Flosi, je te dirai tout de suite que nous n'en avons point parmi les nôtres, si ce n'est Thorkel fils de Geitir, ton parent.»--«Nous n'avons pas à compter sur lui, dit Bjarni. Il est versé dans la loi, c'est vrai, mais il est d'une prudence telle qu'il ne servira de bouclier à personne. Il combattra pour toi comme le meilleur de tes hommes, car il est vaillant. Mais je te le dis, celui qui produira un moyen de défense dans l'affaire de l'incendie est un homme mort, et je ne me soucie pas que ce soit mon parent Thorkel. Il faut donc que nous cherchions ailleurs.»
Flosi dit qu'il ne savait en aucune façon quels étaient les meilleurs hommes de loi. Bjarni lui dit: «Il y a un homme nommé Eyjolf, fils de Bölverk. C'est le meilleur homme de loi des districts des fjords de l'ouest. Nous aurons à lui donner beaucoup d'argent, si nous voulons l'avoir pour nous dans cette affaire. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Il faudra aussi que nous allions en armes à toutes les séances du tribunal, et que nous nous montrions aussi prudents que possible, en sorte que nous n'en venions aux mains que si nous avons à nous défendre. Maintenant, je vais aller avec toi demander du secours; car je crois que nous n'avons pas longtemps à rester tranquilles.»
Alors il sortirent de la hutte, et allèrent chez ceux de l'Öxfjord. Bjarni parla à Lyting, et à Blæing, et à Hroa fils d'Arnstein, et il eut vite fait d'obtenir d'eux ce qu'il demandait. Ensuite, ils allèrent trouver Kol, fils de Vigaskuta, et Eyvind fils de Thorkel, fils d'Askel le godi. Ils leur demandèrent du secours, et les autres s'en défendirent longtemps. À la fin pourtant, ils acceptèrent trois marcs d'argent, et promirent d'être avec Flosi dans son affaire.
Après cela, Flosi et Bjarni allèrent aux huttes de ceux de Ljosvatn, et là, ils s'arrêtèrent longtemps. Flosi leur demanda du secours. Mais ils firent toutes sortes de difficultés. Alors Flosi entra dans une grande colère: «Vous êtes de méchantes gens, dit-il. Là-bas, dans votre pays, vous êtes avides et injustes, et au ting vous refusez votre aide à ceux qui vous la demandent. Vous en aurez honte et reproches à ce ting même, si vous ne vous souvenez plus des injures dont Skarphjedin vous a couverts, vous autres gens de Ljosvatn.» Après quoi, baissant la voix, il leur offrit de l'argent pour avoir leur aide, et à force de belles paroles, il leur fit promettre qu'ils la donneraient. Ils s'enhardirent si bien qu'ils dirent que si Flosi en avait besoin, ils combattraient avec lui.
«Voilà qui va bien, dit Bjarni à Flosi. Tu es un grand chef et un homme hardi. Tu vas droit devant toi, et tu ne ménages personne.»
Ils s'en allèrent de là, et prirent à l'ouest, passant l'Öxara. Ils vinrent à la hutte de ceux de Hlad. Il y avait beaucoup d'hommes dehors devant la porte. L'un d'eux avait un manteau d'écarlate sur les épaules et un bandeau d'or autour de la tête. Il tenait à la main une hache incrustée d'argent. «Cela se trouve bien, dit Bjarni. Voilà Eyjolf fils de Bölverk, si tu veux lui parler, Flosi.» Ils allèrent donc trouver Eyjolf et le saluèrent. Eyjolf reconnut de suite Bjarni, et lui fit bon accueil. Bjarni prit Eyjolf par la main, et le conduisit dans l'Almannagja. Les hommes de Bjarni et ceux de Flosi marchaient derrière eux. Les hommes d'Eyjolf étaient aussi venus avec lui.
Bjarni les mena sur le bord d'en haut, et leur dit de rester là, et de regarder autour d'eux. Lui et Flosi avec Eyjolf s'en allèrent jusqu'à l'endroit, où le chemin commence à descendre le long du précipice. «Voilà un bon endroit pour s'asseoir, dit Flosi, et d'où on peut voir au loin.» Et ils s'assirent. Ils étaient quatre en tout.
Bjarni dit à Eyjolf: «Nous sommes venus te trouver, mon ami; parce que nous avons grand besoin de ton aide en beaucoup de choses.»--«Il ne manque pas de vaillants hommes au ting, répondit Eyjolf; et vous n'aurez pas de peine à trouver quelqu'un qui vous aide mieux que moi.»--«Non pas, dit Bjarni. Sur beaucoup de points, tu n'as pas ici ton pareil. D'abord tu es d'aussi bonne race que tous ceux qui descendent de Ragnar Lodbrok. Ensuite tes ancêtres ont été souvent parties dans de grands procès, soit au ting, soit là-bas dans les districts, et toujours ils ont eu le dessus. Nous ne doutons pas que tu n'aies comme eux la victoire dans les procès auxquels tu te mêleras.»--«Tu parles bien, Bjarni, dit Eyjolf; mais je ne sais pas ce que j'ai à faire dans tout ceci.» Alors Flosi dit: «Voilà trop de paroles pour en venir à ce que nous avons en tête. Nous sommes venus te demander ton aide, Eyjolf; nous te prions d'être avec nous dans notre affaire, de venir avec nous devant le tribunal, et de trouver des moyens de défense, s'il y en a, de les présenter en notre lieu et place et de nous aider en toute circonstance qui puisse se produire devant ce ting.»
Alors Eyjolf sauta sur ses pieds, tout en colère: «Je ne permets à personne, dit-il, de se servir de moi comme d'un bouffon, et de me mettre en avant, quand je n'en ai pas envie. Je vois bien à présent où vous vouliez en venir avec toutes vos belles paroles.» Halbjörn le fort le prit par la main et le força à s'asseoir entre lui et Bjarni: «L'arbre ne tombe pas du premier coup, mon ami, lui dit-il; assieds-toi près de nous d'abord.» Flosi ôta de son bras un anneau d'or, et dit: «Je veux te donner cet anneau, Eyjolf, en retour de ton amitié et de ton aide, et par là, je te montrerai que je ne me moque pas de toi. Tu feras bien d'accepter cet anneau, car il n'y a nul homme ici au ting, à qui j'aie fait jamais un présent semblable.» L'anneau était si beau, si large et si bien travaillé, qu'il valait bien douze cents aunes de drap. Halbjörn le passa au bras d'Eyjolf. «Je crois, dit Eyjolf, que je vais accepter cet anneau, puisque tu agis si bien avec moi. Tu peux compter que je me chargerai de trouver des moyens de défense, et de faire tout ce qu'il faudra.»--« Vous vous êtes bien conduits tous les deux, dit Bjarni; et nous voici, Halbjörn et moi, tout trouvés pour être témoins qu'Eyjolf s'est chargé de l'affaire.»
Alors Eyjolf se leva, Flosi aussi, et ils se donnèrent la main. Eyjolf prit sur lui, des mains de Flosi, toute la conduite de la défense, et de tout nouveau procès qui pourrait résulter des moyens présentés; car il arrive souvent que la défense dans une cause devient poursuite dans une autre. Il se chargea de même de toutes les preuves à présenter dans cette affaire, soit devant le tribunal de district, soit devant le cinquième tribunal. Flosi lui délégua ses droits selon la loi, et Eyjolf les accepta selon la loi.
Alors Eyjolf dit à Flosi et à Bjarni: «Voici que je me suis chargé de l'affaire, comme vous m'en aviez prié. Mais je veux que pour l'instant vous teniez ceci caché. Si l'affaire vient devant le cinquième tribunal, gardez-vous bien de dire que vous m'avez fait un présent pour avoir mon secours.»
Alors Flosi se leva, et aussi Bjarni, et les autres. Flosi et Bjarni retournèrent chacun dans sa hutte. Mais Eyjolf vint à la hutte de Snorri le godi, et il s'assit à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses. Snorri prit le bras d'Eyjolf, releva sa manche, et vit qu'il avait un large anneau d'or. «As-tu acheté cet anneau, ou te l'a-t-on donné?» dit Snorri. Eyjolf ne trouvait rien à dire, et se taisait.--«Je vois bien, dit Snorri, que c'est un présent qu'on t'a fait. Puisse cet anneau ne pas te coûter la vie.» Eyjolf sauta de son siège et s'en alla, sans dire un mot. En le voyant se lever en telle hâte Snorri dit: «Je crois qu'avant que ce ting n'ait pris fin, tu sauras quel cadeau tu as accepté là.» Et Eyjolf s'en retourna dans sa hutte.
CXXXIX