Chapter 22
Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher.
Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre. D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois fois.»
Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les allées et venues du pays.
CXXXI
Il faut revenir à Kari. Il sortit du fossé où il s'était reposé, et marcha devant lui jusqu'à l'endroit où il rencontra Bard. Et ils se parlèrent de la manière que Geirmund avait dite. De là Kari s'en vint à cheval trouver Mörd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mörd s'en lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose à faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du monde, et de venir le trouver à Holtsvad.
Après cela, Kari s'en alla dans la vallée de la Thjorsa, chez Hjalti fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un homme qui le suivait à bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que c'était Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute couverte de sang. Kari demanda à Ingjald qui l'avait blessé. Ingjald le lui dit. «Où vous êtes vous rencontrés?» dit Kari. «Sur la Ranga, dit Ingjald, et il m'a lancé son javelot à travers la rivière.»--«Ne lui as-tu rien rendu?» dit Kari. «J'ai renvoyé le javelot, dit Ingjald, et ils ont dit qu'il avait touché un homme, qui était mort sur le coup.»--«Sais-tu qui c'était?» dit Kari.--«Il m'a paru ressembler à Thorstein neveu de Flosi.» dit Ingjald.--«Puisses-tu avoir toujours pareille chance» dit Kari.
Ils s'en allèrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait là de méchante besogne, et qu'il fallait se mettre sur l'heure à leur poursuite, et les tuer tous. Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mörd fils de Valgard. Ils se réunirent à Holtsvad. Mörd y était avant eux, avec une grosse troupe. Ils se séparèrent pour battre le pays. Les uns descendirent à l'est vers Seljalandsmula, d'autres remontèrent le Fljotshlid, d'autres passant par le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De là ils vinrent au nord jusqu'à Sand, et quelques-uns mêmes poussèrent jusqu'aux lacs des poissons, où ils tournèrent bride.
D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent à Holt, où ils dirent la nouvelle à Thorgeir. Ils lui demandèrent si Flosi et les siens n'avaient pas passé par là. Thorgeir répondit: «Je ne suis pas un grand chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frère de mon père, et ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous en retourner; car vous avez cherché de droite et de gauche. Dites à Kari qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui plaît. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il veut bien, à son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai toute l'aide que je pourrai, et que j'irai à l'Alting avec lui. Il sait, je pense, que c'est à moi et à mes frères qu'appartient la vengeance, comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous tâcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive, et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes autant que possible.»
Ils s'en allèrent et se retrouvèrent tous à Hofi. «C'est une honte pour nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvés.» Mais Mörd disait que non. Beaucoup étaient d'avis qu'il fallait aller dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris part à la chose. On s'en remit là-dessus à l'avis de Mörd. Il dit que c'était le pire parti qu'on pût prendre. Ils demandèrent pourquoi. «Si leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici à quelque temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidèle à Kari dans tout ce qu'il entreprendra; car j'ai à me garder moi-même.» Et Hjalti l'engagea à faire en sorte de tenir sa promesse.
Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure. Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. «J'en profiterai plus tard, dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme lui.» Et là-dessus, la troupe se sépara.
Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne. «Maintenant, dit Flosi, montons à cheval, et allons-nous en; c'est ce que nous avons de mieux à faire à présent.» Les fils de Sigfus demandèrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour s'occuper de leurs domaines. «Mörd a bien pensé, dit Flosi, que vous iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donné le conseil de ne pas toucher à vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous séparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est.» Et ils se rangèrent tous à son avis.
Ils se mirent donc en route, passèrent au nord du Jökul, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des vivres, pour qu'on ne manquât de rien. Il ne parlait jamais de l'expédition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez lui tout l'hiver, jusqu'après la fête de Jol.
CXXXII
Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église. Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal.
Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir leurs cadavres.
«Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre, quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et ils dirent tous que c'était vrai.
Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre. Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés. Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra» dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.»
Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés. Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de lui.
Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis Hjalti s'en retourna et Kari avec lui.
Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le guérit, mais il boita depuis ce moment.
Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit. Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval. «L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous chez Asgrim.
Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla, et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse.
Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches, et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus, a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui. Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous pourrons, et c'est toi qui nous guideras.»
Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta:
«Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme; depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse je songe au mal qu'ils m'ont fait.»
Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non plus il ne faisait entendre de menaces contre eux.
CXXXIII
Voici ce qui arriva une nuit à Svinafell. Flosi s'agitait en dormant. Glum fils d'Hildir, vint l'éveiller et il fut longtemps avant d'y arriver. Flosi dit: «Va me chercher Ketil de Mörk.» Ketil vint. «Je vais te conter mon rêve» dit Flosi. «--Fais le,» dit Ketil.--«J'ai rêvé, dit Flosi, que j'étais à Lomagnup. J'étais sorti, et je regardais en haut vers le sommet de la montagne. Et la montagne s'ouvrit. Un homme en sortit: il était vêtu de peau de chèvre, et il avait une barre de fer à la main. Il s'approchait en criant. C'étaient mes hommes qu'il appelait, d'abord les uns, puis les autres; et il les nommait par leur nom. Le premier qu'il appela fut mon parent Grim le rouge, après lui vint Arni fils de Kol. Et cela me parut étrange. Ensuite, il appela Eyjolf fils de Bölverk, et Ljot, fils de Hal de Sida, et six autres. Puis il se tut quelque temps. Après cela, il appela encore cinq des nôtres, et parmi eux, les fils de Sigfus, tes frères. Et puis encore cinq autres, et parmi eux, Lambi, Modulf, et Glum. Après ceux-là, il en appela trois, et en dernier lieu, Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein. Alors il vint à moi. Je lui demandai s'il avait quelque nouvelle à me donner. Et il me dit que oui. Je lui demandai son nom. Il dit qu'il se nommait Jarngrim. Je lui demandai où il allait. Il dit qu'il allait à l'Alting. «Que feras-tu là?» lui dis-je. Il répondit: «Je vais récuser les témoins, après quoi je récuserai les juges, pour laisser la place aux combattants.» Et il chanta:
«Les serpents du combat vont accourir, la tête levée. On verra la terre couverte de crânes. Les lames bleues feront retentir les plaines. Les hommes marcheront dans une rosée sanglante.»
Il frappa la terre de sa barre de fer, et il se fit un grand fracas. Alors il rentra dans la montagne. Mais moi, je fus saisi de frayeur. Et maintenant dis-moi ce que tu penses de mon rêve.»--«Je pense, dit Ketil, que tous ceux qu'il a appelés sont voués à la mort. Et mon avis est que nous ne parlions de ce rêve à personne, pour le moment.» Flosi dit qu'ainsi ferait-il.
Voici que l'hiver s'avance, et la fête de Jol est passée. Flosi dit à ses hommes: «Il faut nous en aller maintenant; car je ne pense pas qu'on nous laisse longtemps tranquilles. Nous allons chercher de l'aide, et il va arriver comme je vous le disais: il nous faudra tomber aux genoux de bien des gens avant que cette affaire ait pris fin. »
CXXXIV
Ils se préparèrent donc tous à partir. Flosi avait mis des pantalons longs, car il voulait aller à pied. Il savait qu'alors il déplairait moins aux autres de marcher eux-mêmes.
Ils partirent, et vinrent d'abord à Knappavöll; le jour suivant ils allèrent jusqu'à la Breida, et de la Breida au Kalfafell, de là au Bjarnanes sur le Hornafjord, de là au Stafafell, dans le pays de Lon, et enfin à Thvatta, chez Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa fille Steinvör. Hal leur fit grand accueil. Flosi lui dit: «Je viens te demander, mon beau-père, de venir, toi et tous tes hommes, au ting avec moi.» Hal répondit: «Voici qu'il est arrivé comme dit le proverbe: La main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a porté. Tu en as plus d'un dans ta troupe, qui à présent baisse la tête, et qui poussait à la pire des besognes quand il n'y avait encore rien de fait. Mais moi, je te dois mon aide toutes les fois que cela me sera possible.» Flosi dit: «Que me conseilles-tu de faire, au point où nous en sommes?»--«Il faut que tu t'en ailles au Nord, répondit Hal, jusqu'au Vapnafjord, et tu demanderas du secours à tous les chefs du pays; tu auras besoin d'eux tous avant la fin du ting.»
Flosi resta là trois nuits. Quand il fut reposé, il s'en alla du côté de l'est, à Geitahellna, et de là au Berufjord. Ils y passèrent la nuit. De là ils prirent à l'est encore jusqu'à Heydal dans le Breiddal. Là demeurait Halbjörn le fort. Il avait pour femme Odny fille de Sörli fils de Brodhelgi. Flosi trouva chez lui un bon accueil. Halbjörn fit beaucoup de questions sur l'incendie. Et Flosi lui raconta tout par le menu. Halbjörn demanda jusqu'où Flosi comptait aller dans le pays des fjords du nord. Flosi dit qu'il irait jusqu'au Vapnafjord.
Flosi ôta de sa ceinture une bourse pleine d'argent, et la donna à Halbjörn. Halbjörn prit l'argent, tout en disant qu'il n'avait rien fait pour recevoir des présents de Flosi: «et je voudrais savoir, dit-il, en quelle manière je pourrai m'acquitter envers toi.»--«Je n'ai pas besoin d'argent, dit Flosi; mais je veux que tu sois pour moi dans ma querelle. Je n'ai aucun droit à te faire cette demande, car tu n'es ni mon parent ni mon allié.» Halbjörn répondit: «Je te promets d'aller au ting avec toi, et de prendre parti pour toi dans ta querelle comme je ferais pour mon frère.» Flosi le remercia.
De là, ils allèrent, par la plaine du Breiddal, à Hrafnkelstad. Là demeurait Hrafnkel fils de Thorir, fils de Hrafnkel, fils de Hrafn. Flosi trouva chez lui un bon accueil, et il lui demanda de venir au ting avec lui et de lui donner son aide. Hrafnkel s'en défendit longtemps. À la fin il promit que son fils Thorir irait au ting avec tous leurs hommes, et qu'il serait du même côté que les autres godis du district. Flosi le remercia et partit pour Bersastad. Là demeurait Holmstein fils de Spakbersir. Il reçut Flosi à merveille. Flosi lui demanda son aide. Holmstein dit qu'il la lui devait depuis longtemps.
De là ils allèrent à Valthjofstad. Là demeurait Sörli fils de Brodhelgi, et frère de Bjorni fils de Brodhelgi. Il avait pour femme Thordis, fille de Gudmund le puissant, de Mödruvöll. Flosi et les siens trouvèrent là un bon accueil. Le lendemain au matin, Flosi fit sa demande à Sörli de venir au ting avec lui, et il lui offrit de l'argent. «Je ne sais ce que je ferai, dit Sörli, tant que je ne saurai pas de quel côté sera Gudmund le puissant, mon beau-père; je veux être avec lui, là où il sera lui-même.»--« Je vois à ta réponse, dit Flosi, que c'est une femme qui commande ici.» Il se leva, et dit à ses gens de prendre leurs manteaux et leurs armes. Ils partirent, et ils n'avaient pas trouvé là de secours.
Ils descendirent le Lagarfljot, et vinrent à travers la plaine, à Njardvik. Là demeuraient deux frères, Thorkel Fulspak et Thorvald. Ils étaient fils de Ketil Thrim, fils de Thidrand le sage, fils de Ketil Thrim, fils de Thorir Thidrand. La mère de Thorkel Fulspak et de Thorvald était Yngvild fille de Thorkel Fulspak. Flosi trouva là un bon accueil. Il conta son affaire aux deux frères, et leur demanda du secours. Et ils refusèrent jusqu'à ce qu'il leur eût donné trois marcs d'argent à chacun. Alors ils promirent de l'aider.
Yngvild leur mère était là, comme ils promirent d'aller au ting. Elle se mit à pleurer. «Pourquoi pleures-tu, mère?» dit Thorkel. Elle répondit: «J'ai rêvé que Thorvald ton frère avait une casaque rouge, et elle était si étroite qu'il semblait qu'on l'eût cousu dedans. Il avait aussi des pantalons rouges, attachés par des lanières serrées. J'avais de la peine, en le voyant si mal à l'aise, mais je n'y pouvais rien.» Ils se mirent à rire, et dirent que c'étaient là des sottises, et que son bavardage ne les empêcherait pas d'aller au ting. Flosi les remercia fort et partit, s'en allant du côté du Vapnafjord.
Ils vinrent à Hof. Là demeurait Bjorni fils de Brodhelgi, fils de Thorgil, fils de Thorstein le blanc, fils d'Ölvir, fils d'Eyvald, fils d'Öxnathorir. La mère de Bjorni était Halla, fille de Lyting. La mère de Brodhelgi était Asvör fille de Thorir, fils de Graut Atli, fils de Thorir Thidrand. Bjarni fils de Brodhelgi avait pour femme Rannveig fille de Thorgeir, fils d'Eyrik de Goddal, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eyrik Ördigskeggi. Bjarni reçut Flosi à bras ouverts. Flosi lui offrit de l'argent pour avoir son aide. Bjarni dit: «Jamais je n'ai vendu pour de l'argent ma vaillance et mon aide. Puisque tu en as besoin, je te la donnerai par amitié. J'irai au ting avec toi, et je prendrai ton parti, comme je ferais pour mon frère.»--«J'aurai donc une grosse dette envers toi, dit Flosi; mais je n'attendais pas moins de ta part.»
De là, Flosi et les siens vinrent à Krossavik. Là demeurait Thorkel fils de Geitir. Thorkel était grand ami de Flosi. Flosi lui fit sa demande. «C'est mon devoir, dit Thorkel, de te donner toute l'aide que je pourrai, et de prendre parti pour toi dans ta querelle, jusqu'au bout.» Et au départ il fit à Flosi de riches présents.
Alors Flosi quitta le pays du Nord. Venant du Vapnafjord, il entra dans le district du Fljotsdal, et fut l'hôte de Holmstein fils de Spakbersir. Flosi lui dit que tous avaient accueilli sa demande et promis de l'aider, hormis Sörli, fils de Brodhelgi. «C'est que Sörli est un homme pacifique» dit Holmstein; et il fit à Flosi de beaux présents.
Flosi remonta le Fljotsdal; de là, passant la montagne, il vint au Sud par les laves de l'Öxara et descendit dans le Svidinhornadal puis il prit à l'ouest jusqu'à l'Alptafjord. Et il ne s'arrêta pas, qu'il ne fut arrivé à Thvatta, chez Hal, son beau-père. Flosi y passa un demi-mois, avec ses hommes, à se reposer. Il demanda à Hal ce qu'il lui conseillait de faire, et s'il fallait changer ses projets. «Mon avis est, répondit Hal, que tu restes chez toi, dans ton domaine, avec les fils de Sigfus: ils enverront des gens pour prendre soin de leurs domaines. Allez donc chez toi tout d'abord; et quand vous partirez pour le ting, chevauchez tous ensemble, et ne dispersez pas votre monde. Sur la route, les fils de Sigfus iront voir leurs femmes. Moi j'irai au ting avec mon fils Ljot et tous nos hommes et je vous donnerai toute l'aide que je pourrai.» Flosi le remercia. Nul lui fit au départ de riches présents.
Flosi quitta donc Thvatta. Et il n'y a rien à conter de son voyage, sinon qu'il arriva sans encombre à Svinafell. Il passa chez lui le reste de l'hiver, et l'été jusqu'au moment du ting.
CXXXV
Kari fils de Sölmund et Thorhal fils d'Asgrim allèrent un jour à Mosfell trouver Gissur le blanc. Il les reçut à bras ouverts, et ils restèrent chez lui longtemps. Une fois, comme ils parlaient, eux et Gissur, de l'incendie et de la mort de Njal, il arriva à Gissur de dire que c'était un grand bonheur que Kari eût échappé. Alors il vint un chant sur les lèvres de Kari:
«C'est à regret que j'ai quitté, moi l'aiguiseur des épées qui fendent les casques, la maison de Njal en flammes. Là ont brûlé nombre de vaillants hommes. Écoutez mes paroles, vous à qui je conte ma douleur.»
«Il est naturel, dit Gissur, que tu ne puisses pas l'oublier. Mais nous n'en parlerons plus pour cette fois.»