La Saga de Njal

Chapter 20

Chapter 204,203 wordsPublic domain

Ils entrèrent dans la hutte, et allèrent jusqu'à la chambre du fond. Thorkel était assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque côté. Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. «Nous sommes venus, dit Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec nous.»--«Qu'avez-vous besoin de mon aide» dit Thorkel, puisque vous venez de chez Gudmund? Il a dû vous promettre la sienne.»--«Il ne nous a rien promis» dit Asgrim. «C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouvé l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus méchante action qui jamais ait été commise. Je ne sais ce qui t'a pris de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause.» Asgrim se taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel reprit: «Qui est cet homme, grand, et à l'air terrible, qui en a quatre devant lui, pâle et au visage dur, effroyable à voir, une face de malheur?» Skarphjedin répondit: «Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait. Jamais je n'ai mis mon père à mes pieds, jamais je n'ai combattu contre lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au ting, et que tu t'es mêlé des procès qu'on y juge. Tu aimes bien mieux rester chez toi, à Öxara, à t'occuper de tes laitages avec ta poignée de serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ôter la viande de cheval que tu as mangée avant de partir pour le ting; ton berger t'a vu, et il s'est émerveillé de te voir faire une telle horreur.» Alors Thorkel, en grande colère, sauta sur ses pieds. Il tira son épée et dit: «Voici une épée que j'ai prise en Suède, à un des meilleurs champions qu'on pût voir; et depuis, je m'en suis servi pour tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers du corps, en récompense de tes injures.» Skarphjedin était là, sa hache levée. Il rit en montrant ses dents, et dit: «J'avais cette hache à la main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot, pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils étaient huit contre moi, et pas un d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais levé une arme contre un homme, sans le frapper.» Et là-dessus il poussa de côté ses frères et Kari, et vint droit à Thorkel. «Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou bien rengaine ton épée et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache dans la tête, et je la fends en deux jusqu'aux épaules.» Thorkel rengaina son épée et s'assit. Pareille chose jamais ne lui était arrivée, et jamais ne lui arriva depuis.

Asgrim et les autres sortirent. «Où allons-nous maintenant?» dit Skarphjedin. «Chez nous, dans nos huttes» dit Asgrim. «Nous sommes las de demander, alors» dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit: «Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour Thorkel, je suis d'avis que tu l'as traité comme il le méritait.»

Ils rentrèrent dans leur hutte, et dirent à Njal ce qui s'était passé, d'un bout à l'autre. Njal dit: «Nous allons vers la destinée: ce qui doit arriver arrivera.»

Gudmund le puissant apprit ce qui s'était passé entre Skarphjedin et Thorkel. «Vous savez, dit-il, ce que m'ont fait les gens de Ljosvatn; mais je n'ai jamais souffert d'eux tant de mépris ni d'injures, que Thorkel vient d'en avoir de Skarphjedin; et c'est bien fait pour lui.» Puis il dit à son frère Einar de Thværa: «Tu prendras tous mes hommes, et tu te mettras du côté des fils de Njal quand leur cause viendra devant le ting; et si l'été prochain ils ont besoin d'aide j'irai moi-même leur en donner.» Einar promit d'y aller, et le fit savoir à Asgrim. «Gudmund est le plus brave homme qu'on puisse voir» dit Asgrim; et il alla le redire à Njal.

CXXI

Le jour suivant, Asgrim et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi et Einar de Thværa se réunirent. Mörd fils de Valgard était là aussi. Il s'était déchargé de la poursuite, et l'avait remise aux mains des fils de Sigfus.

Asgrim dit: «Je vous ai fait appeler, toi d'abord Gissur le blanc, et vous Hjalti et Einar, pour vous dire où en est notre affaire. Vous savez que Mörd a porté plainte. Mais la vérité est que Mörd a eu part au meurtre d'Höskuld, et que c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur. Il me semble donc que la poursuite doit être déclarée nulle, pour cause d'illégalité.»--«Il faut dénoncer cela tout de suite.» dit Hjalti. «Il vaudrait mieux, dit Thorkel fils d'Asgrim, tenir la chose secrète jusqu'au jour du jugement.»--«Pourquoi faire?» dit Hjalti. Thorhal répondit: «S'ils savent dès à présent qu'il y a une nullité dans leur affaire, ils peuvent encore la sauver en envoyant, du ting chez eux, un homme qui citera de nouveau les témoins et les amènera au ting. Et de la sorte leur poursuite sera rendue légale.»--«Tu es un homme sage, Thorhal, dirent-ils, et nous suivrons ton conseil.» Et là-dessus ils retournèrent chacun à sa hutte.

Les fils de Sigfus firent déclaration de leur poursuite, au tertre de la loi, et ils s'informèrent de la juridiction à laquelle ils appartenaient, et du domicile de leurs adversaires. Le vendredi soir les tribunaux devaient s'assembler, et les audiences commencer. Tout fut tranquille jusque là.

Bien des gens cherchaient à amener un arrangement mais Flosi fit beaucoup de résistance; les autres employèrent encore plus de paroles que lui, et on vit bien qu'il n'y avait rien à faire.

Voici qu'on arrive au vendredi soir. C'est le moment où les tribunaux doivent s'assembler. Tous les hommes présents au ting viennent au tribunal.

Flosi se tenait avec sa troupe au Sud du tribunal du district de la Ranga. Avec lui étaient Hal de Sida et Runolf de Dal, fils d'Ulf godi d'Ör, et les autres qui avaient promis leur aide à Flosi. Et au Nord du tribunal du district de la Ranga étaient Asgrim fils d'Ellidagrim, et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Einar de Thværa. Mais les fils de Njal étaient restés dans leur hutte avec Kari, Thorleif Krak, et Thorgrim le grand. Ils étaient là tous avec leurs armes, et il ne fallait pas songer à les attaquer.

Njal pria les juges d'entrer en séance. Et voici que les fils de Sigfus introduisent leur plainte. Ils prirent des témoins, et sommèrent les fils de Njal d'entendre leur serment. Puis ils prêtèrent serment, après quoi ils exposèrent la cause. Puis ils firent comparaître les témoins du meurtre. Puis ils les firent asseoir. Puis ils sommèrent les fils de Njal de les récuser.

Alors Thorhal, fils d'Asgrim, se leva. Il prit des témoins et récusa les témoins du meurtre, «et cela, dit-il, parce que l'homme qui a porté plainte était lui-même tombé sous le coup de la loi, et s'est mis hors la loi.»--«De qui parles-tu?» dit Flosi. «De Mörd fils de Valgard» répondit Thorhal. Il est allé tuer Höskuld avec les fils de Njal, et c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur le jour où on a pris des témoins. Vous n'avez rien à dire là-contre, et la plainte est à néant.»

CXXII

Alors Njal se leva et dit: «Je vous adjure, toi Hal de Sida, et Flosi, et vous tous fils de Sigfus, et aussi tous les nôtres, de ne pas vous retirer, et d'écouter mes paroles». Ils firent comme il disait, Njal reprit: «Il me semble que cette poursuite est réduite à néant, et c'est justice, car elle était sortie d'une mauvaise racine. Je vous déclare que j'aimais Höskuld plus que mes propres fils. Et quand j'ai appris qu'il avait été tué, il m'a semblé que la plus douce lumière de mes yeux venait de s'éteindre. J'aimerais mieux avoir perdu tous mes fils, et qu'il fût encore en vie. Je vous prie donc, toi, Hal de Sida, et toi, Runolf de Dal, et aussi Gissur le blanc, et Einar de Thværa, et Haf le sage, de consentir à faire la paix avec moi, au sujet de ce meurtre, pour le compte de mes fils. Et je veux qu'on prenne pour arbitres ceux qui en sont les plus dignes».

Gissur, Einar et Haf, parlèrent à leur tour, longuement. Ils prièrent Flosi de consentir à la paix, et lui promirent en échange leur amitié. Flosi leur donna à tous de bonnes paroles, mais il ne promit rien. Alors Hal de Sida dit à Flosi: «Veux-tu tenir ta parole, et m'accorder ma demande comme tu as promis de le faire, quand j'ai aidé à sortir du pays ton parent Thorgrim, fils de Digrketil, après qu'il eut tué Hal le rouge?»--«Je veux bien, beau-père, dit Flosi; car tu ne me demanderas rien qui ne soit pour me faire honneur».--«Je veux donc, dit Hal, que tu fasses la paix au plus vite, et que tu prennes pour arbitres des hommes de bien. Par là tu gagneras l'amitié de ceux qui sont les meilleurs parmi nous».

«Sachez tous, dit Flosi, que je vais faire selon les désirs de Hal, mon beau-père, et des autres vaillants hommes qui sont ici. Je veux que six hommes de chaque côté, prononcent dans l'affaire, comme le veut la loi. Et je trouve que Njal vaut bien que je lui accorde cela». Njal le remercia, lui et les autres, et tous ceux qui étaient là le remercièrent aussi, et dirent que Flosi avait bien agi.

Flosi reprit: «Je vais donc nommer mes arbitres. Je nomme en premier lieu Hal mon beau père, et Össur de Breida, Surt fils d'Asbjörn de Kirkjubæ, Modolf fils de Ketil (il demeurait alors à Asa), Haf le sage et Runolf de Dal. Et il n'y aura qu'une voix pour dire que ce sont les meilleurs parmi les miens».

Puis il pria Njal de nommer ses arbitres. Njal se leva et dit: «Je nommerai d'abord Asgrim fils d'Ellidagrim, puis Hjalti fils de Skeggi, Gissur le blanc et Einar de Thværa, Snorri le Godi, et Gudmund le puissant».

Après cela, ils se donnèrent tous la main, Njal, et Flosi, et les fils de Sigfus. Njal, au nom de ses fils et de Kari son gendre, promit d'exécuter la sentence des douze, et on peut dire que tous les hommes présente au ting en furent réjouis. On envoya chercher Snorri et Gudmund, qui étaient dans leurs huttes. Il fut convenu que les arbitres siégeraient au tribunal, et les autres s'éloignèrent.

CXXIII

Snorri le Godi prit la parole: «Nous voici douze arbitres, dit-il, pour prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever aucune difficulté qui les empêche de faire la paix».--«Voulez-vous, dit Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou même du pays?»--«Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de sentences ne sont pas exécutées, et bien des gens ont été tués pour cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent si forte, que nul homme dans ce pays n'aura coûté plus cher qu'Höskuld». On trouva qu'il avait bien parlé.

Ils entrèrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au sort, et le sort tomba sur Snorri.

«Je ne réfléchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux qu'il soit payé pour Höskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait six cents d'argent. À vous de la changer, si cela vous semble trop ou trop peu». Ils répondirent qu'ils n'en feraient rien. «J'ajoute, dit-il, que la somme sera payée toute entière, ici, au ting».--«Cela ne me semble guère possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute qu'une petite partie sur eux».--«Je sais, dit Gudmund le puissant, ce que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun suivant sa générosité; et après nous plus d'un fera comme nous». Hal de Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvèrent à leur tour.

Après cela ils s'en allèrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes vinrent au tertre.

Hal de Sida se leva et dit: «Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire confiée à notre arbitrage, et nous avons fixé une amende de six cents d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moitié, et il faut que la somme toute entière soit payée ici même au ting. Et maintenant j'adresse une prière à toute cette assemblée: c'est que chacun donne quelque chose pour l'amour de Dieu.» Et tous dirent que c'était bien.

Alors Hal prit des témoins de la sentence, pour que nul ne pût la détruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononcée. Mais Skarphjedin était là, qui se taisait, et qui ricanait.

Les gens quittèrent le tertre de la loi, et retournèrent à leurs huttes. Mais les arbitres s'en allèrent au cimetière des hommes libres, et là ils rassemblèrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les fils de Njal apportèrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'était un autre cent. Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes donnèrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier. Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit sur le tas.

Après cela Hal dit à Njal: «Va chercher tes fils; moi j'amènerai Flosi, et ils se jureront la paix les uns aux autres.» Njal retourna donc à sa hutte, et dit à ses fils: «Voici notre affaire venue à bonne fin. La paix est faite, et tout l'argent est rassemblé. Il faut maintenant que les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidélité. Et je viens vous prier, mes fils, de ne rien gâter.» Skarphjedin passa la main sur son front en ricanant.

Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal était allé trouver Flosi: «Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est là, rassemblé en un tas.» Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils sortirent tous, et arrivèrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avança jusqu'au banc du milieu, et resta là debout.

Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: «Voilà une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien comptée, comme il fallait s'y attendre.» Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et demanda qui l'avait donné. Mais personne ne lui répondit. Une seconde fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donné, et il riait. Et personne ne lui répondit. «Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne sait-il à qui est ce vêtement, ou bien n'osez-vous pas me le dire?»--«Qui penses-tu qui peut l'avoir donné?» dit Skarphjedin. «Si tu veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que c'est ton père qui l'a donné, le drôle sans barbe; car ceux qui le voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme.» Skarphjedin dit: «C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu'à ce jour, un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un homme, car il a engendré des fils avec sa femme; et pas un de nos parents n'est tombé percé de coups, près de notre domaine, que nous l'ayons laissé sans vengeance.» Là-dessus il prit le manteau, et jeta à Flosi un pantalon bleu. «Tu en as plus besoin que lui» dit-il. «Et pourquoi?» dit Flosi. «Parce que, répondit Skarphjedin, tu es la fiancée du démon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque neuvième nuit.» Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent, et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: «De deux choses l'une, dit-il, ou Höskuld ne sera pas vengé, ou il aura une vengeance sanglante.» Et il refusa d'échanger les promesses de paix. «Retournons chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un même sort sera pour nous tous.» Et ils retournèrent à leurs huttes.

Hal dit: «Ceux qui ont part à cette querelle sont des gens voués au malheur.»

Njal et ses fils rentrèrent dans leurs huttes. «Voici qu'il arrive, dit Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira mal pour nous.»--«Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de recours légal contre nous.»--«Il nous arrivera donc pis encore» dit Njal.

Ceux qui avaient donné l'argent parlèrent de le reprendre. Mais Gudmund le puissant dit: «Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que j'ai une fois donné, soit ici, soit ailleurs.»--«C'est bien parlé» dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. «Voici mon avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai idée que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps.» Hjalti prit donc en garde une moitié de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra dans sa hutte.

CXXIV

Flosi donna rendez-vous à tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y alla lui-même. Ils y étaient tous venus, et cela faisait cent hommes.

Flosi dit aux fils de Sigfus: «Comment vous aiderai-je dans cette affaire, de façon que vous soyez satisfaits?» Gunnar fils de Lambi dit: «Nous ne serons contents que quand tous ces frères, les fils de Njal, auront été tués.» Flosi dit: «Je vous fais une promesse, fils de Sigfus: c'est de ne pas me séparer de vous qu'un des deux partis n'ait été écrasé par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise.» Mais tous dirent qu'ils voulaient marcher avec lui. «Venez donc tous avec moi, dit Flosi, et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera.» Ils vinrent tous à Flosi, et lui prêtèrent serment. «Et maintenant, dit Flosi, nous allons nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-là aura forfait ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous l'ayons menée à bonne fin.»

Voici les nom des chefs qui étaient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'Össur de Breida; Össur, fils d'Önund Töskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum, fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord Illugi de Mörtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de Sigfus, et Mörd, son frère, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar, Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frère, Ingjald de Kelda, Hroar, fils d'Hamund.

Flosi dit aux fils de Sigfus: «Prenez maintenant pour chef celui qui vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande dans cette entreprise.» Ketil de Mörk répondit: «Si le choix ne tient qu'à nous autres frères, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi que nous mettrons à notre tête. Il y a bien des raisons pour cela: tu es un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que tu verras mieux que personne ce qu'il y a à faire dans une telle entreprise.»--«Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez lui, et veille à son domaine tout l'été, tant qu'on n'aura pas fait les foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l'été. Le dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter une messe, après quoi je monterai à cheval et je m'en irai dans l'ouest, en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont juré ici; nous serons assez, si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit d'après; et le second jour de la semaine j'arriverai à Trihyrningshals vers le milieu de la soirée. Il faudra que vous soyez tous là, vous qui avez prêté serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis d'être à l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.»

«Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le dimanche, et arrives le second jour de la semaine à Trihyrningshals?» Flosi répondit: «Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du Nord, devant le Jökul d'Eyjafell. De là je descendrai dans le Godaland; et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout mon plan: quand nous serons rassemblés, nous marcherons, la troupe tout entière, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer et par le feu, et nous ne nous séparerons pas, que tous ne soient morts. Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant, montons à cheval, et retournons chez nous.» Et ils rentrèrent tous dans leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-père, car il savait bien que Hal blâmerait toute violente entreprise.

Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restèrent tous chez eux pendant l'été. Njal demanda à Kari son gendre s'il n'avait pas envie de s'en aller dans l'est, à son domaine de Dyrholm. «Je n'irai pas dans l'est, répondit Kari; je veux qu'un même sort nous frappe, moi et tes fils.» Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui.

Il y avait toujours à Bergthorshval près de trente hommes prêts à combattre, les serviteurs compris.

Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Höskuld, et mère d'Höskuld, fils de Njal, vint à Kelda. Ingjald son frère lui fit bon accueil. Elle ne lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine. Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent à terre. «Est-ce vrai, dit Hrodny, que tu as juré un serment d'aller attaquer Njal, et de le tuer, lui et ses fils?» Il répondit: «C'est vrai.»--«Tu es un grand misérable, dit-elle, toi que Njal a sauvé trois fois, quand tu n'étais qu'un proscrit, traqué dans les bois.»--«Mais j'en suis là maintenant, dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.»--«Non pas, dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper celui à qui tu dois plus qu'à personne.»

Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et percé de trous: «Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tête de ton neveu Höskuld, fils de Njal, quand ils l'ont tué. Il me semble que c'est mal fait à toi de donner ton aide à ceux qui ont à répondre de sa mort.»--«Il se peut, dit Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.»--«Tu pourrais, dit Hrodny, être d'un grand secours à Njal et à ses fils en leur disant tout ce qui a été tramé contre eux.»--«Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je mériterais d'être montré au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a été confié. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre à leur vengeance. Dis à Njal et à ses fils qu'ils prennent garde à eux tout cet été (ce sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.»

Elle s'en alla donc à Bergthorshval et répéta à Njal tout ce qu'ils avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: «car, dit-il, ç'aurait été plus mal fait à lui qu'à tout autre, de venir m'attaquer.» Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose à ses fils.

Il y avait une vieille à Bergthorshval, qui s'appelait Sæun. Elle était fort avisée et voyait dans l'avenir. Elle était arrivée à un âge très avancé; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit.

Un jour, elle prit un bâton à la main et s'en alla derrière la maison, vers un tas de foin qui était là. Elle se mit à frapper le foin de son bâton, le maudissant et le chargeant d'imprécations. Skarphjedin était là qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. «Ce foin servira, dit la vieille, à allumer l'incendie qui fera périr Njal mon maître et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brûlez-le au plus vite.»--«Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce foin ne serait pas là.» La vieille radota tout l'été de ce foin qu'il fallait brûler, mais on n'en fit rien.

CXXV

Au domaine de Reykja, dans le Skeid, demeurait Runolf fils de Thorstein, Son fils s'appelait Hildiglum.