Chapter 17
Ce même soir, le berger de Hrodny trouva le cadavre d'Höskuld. Il rentra à la maison, et dit à Hrodny le meurtre de son fils. «Était-il bien mort? dit-elle; lui avait-on coupé la tête?»--«Non», dit-il. «Je le saurai si je le vois, dit-elle. Va prendre mon cheval et mon traîneau.» Il fit comme elle avait dit, et ils partirent pour l'endroit où gisait Höskuld. Elle considéra les blessures et dit: «C'est comme je pensais, il n'est pas tout à fait mort: et Njal peut guérir des blessures plus profondes que les siennes.» Ils le prirent, le mirent sur le traîneau, et l'emmenèrent à Bergthorahval. Là, ils le portèrent dans une étable à moutons, et l'assirent contre la muraille. Après quoi ils allèrent frapper à la porte de la maison; un serviteur vint leur ouvrir. Elle passa devant lui, très-vite, et vint tout droit au lit de Njal. Elle demanda si Njal était éveillé. «J'ai dormi jusqu'à présent, dit-il, mais maintenant je suis éveillé; qu'est-ce qui t'amène de si bonne heure?» Hrodny répondit: «Lève-toi de ton lit, et quitte les côtés de ma rivale; sors avec moi, elle aussi, et tes fils.» Ils se levèrent et sortirent. «Prenons nos armes, dit Skarphjedin.» Njal ne répondit rien; ils rentrèrent, et ressortirent armés. Hrodny marche devant eux, et ils arrivent à l'étable à moutons. Elle entre et leur dit d'entrer aussi. Elle lève sa torche et dit: «Voici, Njal, ton fils Höskuld. Il a sur lui nombre de blessures et il a grand besoin que tu le guérisses.»--«Je vois, répondit Njal, les marques de la mort sur son visage, et nul signe de vie. Pourquoi ne lui as-tu pas rendu les derniers devoirs? Ses narines sont ouvertes.»--«Je voulais que Skarphjedin le fît» dit-elle. Skarphjedin s'approcha d'Höskuld, et lui ferma les yeux. Puis il dit à son père: «Sais-tu qui l'a tué?»--Njal répondit: «C'est Lyting de Samstad, et ses frères, qui ont fait cela.» Alors Hrodny prit la parole: «Je mets entre tes mains, Skarphjedin, dit-elle, la vengeance de ton frère. Je compte que tu feras bien les choses, quoiqu'il ne soit pas né en légitime mariage, et que tu ne perdras pas de temps.»--«Vous êtes d'étranges gens, dit Bergthora; vous tuez des hommes pour des choses qui vous importent peu, et dans un cas pareil vous ruminez et digérez ce que vous avez à faire jusqu'à ce que rien n'en sorte: voici qu'Höskuld, godi de Hvitanes va venir vous offrir la paix, et il faudra bien l'accepter. C'est maintenant qu'il faut agir, si vous voulez.»--«Notre mère nous presse, et elle a raison» dit Skarphjedin. Et ils sortirent tous, en courant. Hrodny rentra dans la maison avec Njal, et elle y passa la nuit.
XCIX
Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.»
Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel.
Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son cheval, et court d'une traite à Vörsabæ.
Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting, que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld.
Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux. Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna chez lui.
Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais chargé.» Et Skarphjedin chanta:
«Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.»
«Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin.
Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours gardée.
C
Il y avait eu changement de chefs en Norvège. Le jarl Hakon avait fini ses jours, et on avait mis à sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle fut la fin du jarl Hakon: un esclave nommé Kark lui coupa la gorge à Rimul dans le Gaulardal.
En même temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvège avait changé de croyances. Les gens avaient rejeté la vieille foi, et le roi Olaf avait fait chrétiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les îles Orkneys et les Féröe.
Beaucoup de gens dirent en présence de Njal que c'était mal fait de quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: «Il me semble que la nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette foi, je les aiderai de mon mieux.» Et il redisait cela souvent. Il s'en allait volontiers à l'écart, se parlant à lui-même.
Ce même automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, à l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le menait s'appelait Thangbrand. Il était fils du comte Vilbald, du pays de Saxe. Thangbrand était envoyé par le roi Olaf fils de Trygvi, pour annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nommé Gudleif. Il était fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche, fils d'Högni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjörleif Kvensama, roi du Hördaland. Gudleif était un grand tueur d'hommes. C'était l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pût voir.
Il y avait deux frères qui demeuraient à Berunes. L'un s'appelait Thorleif et l'autre Ketil. Ils étaient fils de Holmstein, fils d'Ossur du Breiddal. Ils tinrent une assemblée où il fut défendu d'avoir aucun commerce avec les hommes qui venaient d'arriver.
Hal de Sida l'apprit. Il habitait à Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta à cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit à Thangbrand et lui dit: «Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas vrai?» L'autre dit que c'était vrai. «Je vais donc te dire mon message, dit Hal; je vous invite tous à venir chez moi, et je tâcherai de faire marcher vos affaires.» Thangbrand le remercia et vint à Thvatta.
Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe; car c'était jour de grande fête. «En l'honneur de qui fais-tu cette fête?» dit Hal.--«En l'honneur de l'ange Michel» dit Thangbrand.--«Quelle dignité ont les anges?» dit Hal.--«Une très grande, dit Thangbrand. Il pèse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il est si miséricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes actions.»--«Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.»--«Il ne tient qu'à toi, dit Thangbrand; donne-toi à lui, et à Dieu, aujourd'hui.»--«Je veux bien, dit Hal, à une condition, c'est que tu me promettes de sa part qu'il sera mon ange gardien.»--«Je te le promets» dit Thangbrand. Et Hal reçut le baptême, avec toute sa maison.
CI
Le printemps suivant, Thangbrand s'en alla annoncer la foi, et Hal avec lui. Et quand ils arrivèrent dans l'ouest, par la plaine de Lonsheidi, à Stafafell, là demeurait Thorkel. Il s'éleva grandement contre la foi nouvelle, et défia Thangbrand en combat singulier. Thanghrand vint au combat avec le signe de la croix sur son bouclier: il fut vainqueur et tua Thorkel.
De là ils allèrent au Hornafjord, et reçurent l'hospitalité à Borgarhöfn, à l'ouest d'Heinabergssand. Là demeurait Hildir le vieux. Son fils était Glum, qui fut de la troupe de Flosi quand on brûla Njal. Hildir reçut la foi, et toute sa maison avec lui.
De là ils allèrent à Fellsvherfi, et logèrent à Kalkafell. Là demeurait Kol fils de Thorstein, et ami de Hal; il reçut la foi, lui et toute sa maison.
De là ils allèrent à Breida. Là demeurait Ossur fils de Hroald, et ami de Hal; il se fit marquer du signe de la croix.
De là ils allèrent à Svinafell, et Flosi se fit marquer du signe de la croix, et promit de les aider au ting.
De là ils allèrent dans l'ouest, à Skogahverfi, et logèrent à Kirkjubæ. Là demeurait Surt fils d'Asbjörn, fils de Thorstein, fils de Ketil le fou. Tous ceux là avaient été chrétiens, de père en fils.
Après cela, ils quittèrent Skogahverfi, et vinrent à Höfdabrekka. On commençait à parler beaucoup de leur voyage. Il y avait un homme nommé Galdrahjedin, qui demeurait dans le Kerlingardal. Des païens vinrent faire marché avec lui pour qu'il tuât Thangbrand et ses compagnons. Il vint à Arnarstaksheidi et y fit un grand sacrifice. Et comme Thangbrand s'approchait, venant de l'est, la terre s'ouvrit sous son cheval, il sauta et se trouva sain et sauf sur le bord du précipice; mais le cheval fut englouti, avec tout son harnais, et plus jamais on ne le revit. Et Thangbrand loua Dieu.
CII
Voici que Gudleif se met à la poursuite de Galdrahjedin, il le trouve dans la plaine et lui donne la chasse jusqu'au Kerlingardal. Arrivé à une portée de trait, il lui lance un javelot, et le perce de part en part.
De là, ils allèrent à Dyrholm, où ils tinrent une assemblée. Thangbrand y annonça la foi, et baptisa Ingjald fils de Thorkel Hæyrartyrdil.
De là, ils allèrent dans le Fljotshlid, et y annoncèrent la foi. Là ils trouvèrent Vetrlidi le skald et son fils Ari, qui s'élevèrent grandement contre eux, et à cause de cela ils tuèrent Vetrlidi. Voici ce qu'on a chanté à ce sujet:
«Il est allé, celui qui faisait retentit son épée sur les casques, dans le pays du Sud. Il a terrassé l'enclume où se forgent les chants. Ses armes ont retenti sur le crâne d'un héros, de Vetrlidi le skald.»
De là Thangbrand vint à Bergthorshval, et Njal reçut la foi, avec toute sa maison. Mais Mörd fils de Valgard était fort contre eux.
Ils partirent de là et passèrent la rivière. Ils vinrent dans le Haukadal, où ils baptisèrent Hal, âgé de trois ans.
De là ils vinrent à Grimsnes. Thorvald le malade rassembla une troupe pour marcher contre eux, et il envoya un message à Ulf fils d'Uggi, pour l'engager à courir sus à Thangbrand, et à le tuer. Et voici le chant qu'il fit:
«Au loup qui jamais n'a peur, au terrible fils d'Uggi, moi qui brandis le fer, j'ai envoyé ce simple message: qu'il chasse celui qui est le proscrit des dieux, et qui a blasphémé Odin; et nous, nous chasserons l'autre.»
Ulf fils d'Uggi répondit par cet autre chant:
«Je me garderai bien d'accueillir ce cormoran, le message de cette bouche pleine d'artifice. Le hennissement du cheval a retenti; mais je le vois, ce serait ma perte. Il est dangereux de happer des mouches.»
«Je n'ai nulle envie, dit Ulf, de me laisser enjôler par ses belles paroles. Mais qu'il prenne garde que sa langue ne devienne un lacet autour de son cou.» Le messager retourna vers Thorvald, et lui dit les paroles d'Ulf. Thorvald avait déjà rassemblé beaucoup de monde: il annonça qu'il irait attendre Thangbrand dans les bruyères de Blaskog.
Thangbrand et Gudleif chevauchaient, venant du Haukadal. Ils virent un homme qui venait à leur rencontre. L'homme demanda Gudleif, et quand il fut près de lui, il lui dit: «Je viens t'avertir, Gudleif, pour l'amour que je porte à ton frère Thorgil, de Reykjahol, qu'ils t'ont préparé plus d'une embuscade, et voici que Thorvald le malade est avec sa troupe à Hestlæk, sur le Grimsnes.»--«Nous n'en irons pas moins tout droit à sa rencontre» dit Gudleif. Et ils descendirent vers Hestlæk. Thorvald était déjà là, et il avait passé le ruisseau. Gudleif dit à Thangbrand: «Voici Thorvald; courons à lui.» Thangbrand lança un javelot, qui transperça Thorvald, et Gudleif le frappa à l'épaule, et lui coupa un bras: il mourut sur le champ.
Après cela ils allèrent au ting, et il s'en fallut de peu que les parents de Thorvald ne vinssent les attaquer. Mais Njal et les gens de l'est prirent la défense de Thangbrand. Hjalti fils de Skeggi fit ce couplet:
«Je ne crains pas d'insulter les dieux. Je tiens Freyja pour une chienne. Ce sont des chiens tous deux, Odin et Freyja.»
Cet été là, Hjalti s'en alla à l'étranger, et aussi Gissur le blanc.
Cependant le vaisseau de Thangbrand se brisa au Bulandsnes, sur la côte de l'est: ce vaisseau s'appelait le Bison.
Thangbrand et ses compagnons parcouraient tout le pays de l'ouest. Steinunn, mère de Skaldref, vint à leur rencontre. Elle venait prêcher à Thangbrand la foi païenne, et elle lui parla longuement. Thangbrand se taisait pendant qu'elle parlait, mais ensuite il parla longuement à son tour, et retourna contre elle tout ce qu'elle avait dit. «Sais-tu, dit-elle, que Thor a défié Christ en combat singulier, et que Christ n'a pas osé se mesurer avec Thor?»--«Je sais, dit Thangbrand, que Thor n'eût été que cendre et poussière, si Dieu n'avait bien voulu le laisser vivre.»--«Sais-tu, dit-elle encore, qui a brisé ton vaisseau?»--«Qui dis-tu qui l'a fait?» demanda-t-il.»--«Je vais te le dire,» répondit-elle. Et elle chanta:
«Les dieux ont chassé les sonneurs de cloches comme le faucon du rivage; ils ont dispersé leurs vaisseaux, les bisons qui courent sur les vagues. Christ a refusé de boire avec les nôtres. Odin n'a pas épargné ses vaisseaux, les rennes de la mer.»
Elle chanta encore:
«Thor a arraché de leurs ancres les vaisseaux de Thangbrand. Il les a mis en pièces, et il les a brisés contre le rivage. Jamais plus les patins du Viking ne sillonneront les flots, car la tempête a été rude, et les a réduits en poussière.»
Après cela Thangbrand et Steinunn se séparèrent, et Thangbrand et les siens continuèrent leur route vers l'ouest, jusqu'au Bardastrand.
CIII
Gest fils d'Odleif habitait à Haga, au Bardastrand. C'était le plus sage des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin à Thangbrand et aux siens, qui vinrent à Haga, au nombre de soixante. On leur dit que deux cents hommes païens y étaient déjà rassemblés et qu'on s'attendait à voir arriver un sorcier nommé Utryg; ils avaient tous grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme; et tous ces païens étaient fort effrayés. Thangbrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi, mais ils refusèrent tous. «Je vous ferai donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres païens, vous en bénirez un, et moi un autre, et le troisième restera sans bénédiction. Si le sorcier a peur du feu que j'aurai béni, mais passe à travers les deux autres, vous recevrez la foi.»--«C'est bien dit, répondit Gest, et je consens à cela pour moi et ceux de ma maison.» Et après que Gest eut ainsi parlé, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui.
Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les feux étaient allumés et brûlaient. Les hommes prirent leurs armes, sautèrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout armé; le voilà qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout droit au travers du feu que les païens avaient béni, et aussi de celui qui était resté sans bénédiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait béni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brûle grandement. Il brandit son épée vers les bancs, mais l'épée qu'il avait levée en l'air entre dans une poutre, de côté. Alors Thangbrand le frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'épée tomba de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'épée dans la poitrine. Gudleif lui enlève un bras, les autres s'approchent et achèvent de le tuer.
Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest répondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore.
Thangbrand demanda à Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers les fjords de l'ouest. Gest l'en détourna, disant que les gens de là-bas étaient des hommes rudes, à qui il n'était pas bon d'avoir à faire «mais s'il est écrit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'établir, c'est au ting qu'on l'établira, et alors tous les chefs de chaque district seront présents.»--«J'ai déjà annoncé la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai trouvé beaucoup de résistance.»--«Tu as fait de grandes choses, dit Gest, quoiqu'il soit réservé à d'autres de mettre la foi dans nos lois. C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup.» Après cela, Gest fit à Thangbrand de riches présents, et Thangbrand et les siens retournèrent dans le pays du Sud.
Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de là aux fjords de l'est. Il reçut l'hospitalité à Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux présents. De là il continua sa route vers l'est, jusqu'à l'Alptafjord, pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en état. Les païens avaient nommé ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y embarqua, et Gudleif avec lui.
CIV
Cet été là, Hjalti fils de Skeggi fut mis hors la loi, au ting, pour avoir blasphémé les dieux.
Thangbrand dit au roi Olaf les mauvais traitements que lui avaient faits les Islandais, et comme quoi ils étaient si grands sorciers, qu'ils avaient fait ouvrir la terre sous les pieds de son cheval, qui fut englouti. Le roi Olaf entra en si grande colère qu'il fit prendre et mettre en prison tous les hommes d'Islande, et il voulait les tuer. Alors Gissur le blanc et Hjalti vinrent le trouver. Ils offrirent de se porter caution pour ces hommes, et de s'en aller en Islande pour y annoncer la foi. Le roi prit bien la chose, et on mit les gens en liberté.
Gissur et Hjalti mirent leur vaisseau en état pour s'en aller en Islande: ils furent bientôt prêts. Ils prirent terre à Eyra, comme dix semaines d'été étaient déjà passées. Ils se firent amener des chevaux, et prirent des hommes pour décharger leur vaisseau. Après quoi ils partirent pour le ting, au nombre de trente. Ils avaient fait dire à tous les chrétiens de se tenir prêts. Hjalti était resté en arrière à Reydarmula; car il avait appris qu'on l'avait mis hors la loi pour avoir blasphémé les dieux. Mais comme ils arrivaient à Vellandkatla, descendant de Gjabakka, voici que Hjalti vint les rejoindre disant qu'il ne voulait pas laisser croire aux païens qu'il avait peur d'eux.
Et voilà que beaucoup de chrétiens vinrent à leur rencontre, et ils arrivèrent au ting en troupe nombreuse. Les païens aussi avaient beaucoup de monde. Et peu s'en fallut que tous les gens du ting n'en vinssent aux mains; il n'en fut rien pourtant.
CV
Il y avait un homme nommé Thorgeir. Il était fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long. Sa mère s'appelait Thorunn et était fille de Thorstein, fils de Sigmund, fils de Gnupi le barde. Sa femme s'appelait Gudrid. Elle était fille de Thorkel le noir, du domaine de Hleidrar. Son frère était Orm Töskubak, père de Hlenni le vieux, de Saurbæ.
Thorkel et ses frères étaient fils de Thorir Snepil, fils de Ketil Brimil, fils d'Ornolf, fils de Björnolf, fils de Grim le barbu, fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn le sorcier, de Hrafnista.
Thorgeir habitait à Ljosavatn. C'était un grand chef, et le plus sage des hommes.
Les chrétiens dressèrent leurs huttes; Gissur et Hjalti étaient dans la hutte de ceux de Mosfell.
Le jour d'après, les deux partis vinrent au tertre de la loi; chacun des deux prit des témoins, le parti des chrétiens comme celui des païens, et déclara qu'il n'avait plus rien à voir avec la loi de l'autre parti; et là-dessus il s'éleva au tertre de la loi une clameur si grande qu'on ne s'entendait plus parler. Alors on se sépara, et il semblait à tous que cela finirait mal.
Les chrétiens firent choix de Hal de Sida, pour leur donner une loi. Mais Hal vint trouver Thorgeir, Godi de Ljosavatn, qui avait été jusque-là l'homme de la loi, et il lui donna trois marcs d'argent, pour faire la loi. C'était une chose hasardeuse, car il était païen.
Thorgeir fut couché tout le jour. Il avait mis un manteau sur sa tête, en sorte que nul ne pouvait lui parler. Le jour suivant, les hommes allèrent au tertre de la loi. Thorgeir fit faire silence, et parla ainsi: «Il me semble que nos affaires seront en mauvaise passe si nous n'avons pas tous, une seule et même loi. Si la loi est rompue en deux, la paix aussi sera rompue; et il n'y aura pas moyen de vivre ainsi. C'est pourquoi je demande à tous, chrétiens et païens, s'ils veulent prendre pour leur loi celle que je vais dire». Ils dirent tous que oui. Il répondit qu'il voulait avoir leur serment, et des gages qu'ils le tiendraient. Ils dirent que oui encore, et des gages furent donnés.
«Voici, dit alors Thorgeir, le commencement de notre loi. Tous seront chrétiens dans le pays, et croiront en un seul Dieu, père, fils, et saint esprit; ils renonceront au culte des idoles, ils n'exposeront plus leurs enfants, et ils ne mangeront plus de viande de cheval. On mettra hors la loi ceux qui auront fait ces choses, si cela est certain; s'ils l'ont fait en secret, on ne les inquiètera pas». Mais ces coutumes païennes disparurent entièrement à peu d'années de là; et il ne fut plus permis de faire ces choses, ni en secret, ni à découvert.