La Saga de Njal

Chapter 16

Chapter 164,035 wordsPublic domain

«Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire: «Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre père nourricier» répondit Skarphjedin.

Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil brillait ce jour-là et le temps était clair.

Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,» Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit: «Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils sont huit et nous quatre.»

Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous attaqueraient quand nous serions encore plus.»

Thrain jette son manteau, et ôte son casque.

Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la banquise, et ils vont à toute vitesse.

Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la passer à gué.

Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre. Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis, sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair.

Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus, retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la banquise.

À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il chanta:

«Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.»

Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous a donné le signal.»

Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne, dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps. Hrap tomba mort à l'instant.

Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le coup.

Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra, dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd, et à Lodin.

Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un de mes fils, sinon pis encore.»

Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui éleva un tombeau.

XCIII

Ketil de Mörk avait pris pour femme, comme il a été dit, Thorgerd fille de Njal. Mais il était frère de Thrain. Il se trouvait donc dans l'embarras. Il vint trouver Njal et lui demanda s'il n'avait pas quelque offre à lui faire pour le meurtre de Thrain. «Je te ferai, répondit Njal, des offres convenables. Je te prie donc d'amener tes frères, qui ont droit à l'amende, à accepter la paix.» Ketil dit qu'il le ferait volontiers. Et ils convinrent que Ketil irait trouver tous ceux à qui l'amende était due, et les déciderait à faire la paix. Puis il s'en retourna chez lui.

Ketil va donc trouver ses frères et les convoque tous ensemble à Hlidarenda. Il leur expose l'affaire et Högni fut pour lui tant que dura l'entretien. Ils tombèrent d'accord qu'il fallait choisir des arbitres, et fixer une rencontre avec Njal. Pour le meurtre de Thrain on décida qu'il serait payé le prix d'un homme libre, et que tous ceux qui de par la loi y avaient droit en prendraient leur part. Alors la paix fut déclarée conclue, et les gages échangés. Njal compta la somme entière, sur l'heure, ainsi que le doit faire un chef. Et tout fut tranquille pendant quelque temps.

Njal vint une fois à Mörk, et ils parlèrent ensemble, Ketil et lui, tout le jour. Le soir, Njal rentra chez lui et nul ne sut de quoi ils avaient parlé.

Peu après, Ketil s'en alla à Grjota. Il dit à Thorgerd: «J'ai toujours tenu mon frère Thrain en grande affection, et je veux te le montrer; je t'offre de prendre chez moi pour l'élever son fils Höskuld.»--«Il sera fait comme tu le désires, dit-elle. Tu feras à l'enfant tout le bien que tu pourras quand il sera grand, tu le vengeras s'il périt par les armes, et tu lui donneras une somme d'argent quand il prendra femme. Tu vas t'y engager par serment», et il promit tout cela. Höskuld partit avec Ketil et fut chez lui quelque temps.

XCIV

Un jour Njal vint à Mörk. On lui fit bon accueil, et il y passa la nuit. Le soir, comme l'enfant était près de lui, il l'appela. L'enfant vint à lui aussitôt. Njal avait un anneau d'or au doigt: il le montra au petit garçon. Le petit prit l'anneau, le regarda, et le passa à son doigt. «Veux-tu l'accepter en cadeau?» dit Njal. «Je veux bien» dit l'enfant. «Sais-tu, dit Njal, ce qui a causé la mort de ton père?»--«Je sais, répondit l'enfant, que c'est Skarphjedin qui l'a tué; mais nous n'avons plus à y penser, puisque la paix a été faite, et que le prix du sang a été payé.»--«Ta réponse vaut mieux que ma demande, dit Njal, et tu seras un brave homme.»--«J'aime tes prédictions, dit Höskuld, car je sais que tu vois dans l'avenir et que tu ne dis point de mensonges.» Njal dit: «Je t'offre de te prendre chez moi pour t'élever, si tu veux y consentir.» Et Höskuld dit qu'il acceptait le bienfait, ainsi que tout autre que pourrait lui offrir Njal. L'affaire étant conclue, Höskuld partit avec Njal pour être élevé chez lui.

Njal prenait soin qu'il n'arrivât rien de fâcheux à l'enfant, et il l'avait en grande affection. Les fils de Njal l'emmenaient avec eux et le traitaient avec toutes sortes d'égards.

Le temps passa, et Höskuld arriva à l'âge d'homme. Il était grand et fort, le plus bel homme qu'on pût voir, avec une longue chevelure. C'était un des plus braves parmi les hommes du pays. Il était doux dans ses paroles, généreux, réfléchi. Il parlait bien à tous, et était aimé de tous. Les fils de Njal et Höskuld n'avaient jamais de différend entre eux, ni en paroles, ni en actions.

XCV

Il y avait un homme nommé Flosi. Il était fils de Thord, godi de Frey, fils d'Össur, fils d'Asbjörn, fils d'Heyjangrsbjörn, fils d'Helgi, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. La mère de Flosi était Ingunn, fille de Thorir d'Espihol, fils d'Hamund Heljarskin, fils de Hjör, le fils du roi Half, qui régna sur les hommes de Half, et qui fut fils de Hjörleif Kvensama.

La mère de Thorir était Ingunn, fille d'Helgi le maigre, qui prit des terres au fjord de l'est.

Flosi avait pris pour femme Steinvör, fille de Hal de Sida. C'était une fille bâtarde, et sa mère s'appelait Solvör. Elle était fille d'Herjölf le blanc.

Flosi habitait à Svinafell. C'était un grand chef. Il était fort et de grande taille, le plus hardi des hommes. Son frère s'appelait Starkad. Il n'avait pas la même mère que Flosi. La mère de Starkad était Thraslaug, fille de Thorstein Titling, fils de Geirleif. La mère de Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, un de ceux qui s'établirent en Islande, et soeur de Modolf le sage.

Les autres frères de Flosi étaient Thorgeir et Stein, Kolbein et Egil.

La fille de Starkad, frère de Flosi, s'appelait Hildigunn. C'était une femme d'un grand courage, et la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était si habile de ses mains, qu'elle n'avait pas son égale parmi les autres femmes. Mais elle était cruelle, et de coeur dur, quoiqu'elle sût être libérale quand il le fallait.

XCVI

Il y avait un homme nommé Hal. On l'appelait Hal de Sida. Il était fils de Thorstein, fils de Bödvar. La mère de Hal s'appelait Thordis, et était fille d'Össur, fils de Hrodlaug, fils de Rögnvald, Jarl de Mæri, fils d'Eystein le batailleur.

Hal avait pour femme Joreid, fille de Thidrand le sage, fils de Ketil le tapageur, fils de Thorir, fils de Thidrand, de Veradal. Les frères de Joreid étaient Ketil le tapageur, de Njardvik, et Thorval, père d'Helgi fils de Droplaug. Halkatla était la soeur de Joreid, elle fut mère de Thorkel fils de Geitir, et de Thidrand.

Le frère de Hal se nommait Thorstein. On l'appelait Thorstein Breidmagi. Son fils était Kol, qui fut tué par Kari dans le Bretland.

Les fils de Hal de Sida étaient Thorstein et Egil, Thorvald et Ljot, et Thidrand, celui que les déesses ont tué.

Il y avait un homme nommé Thorir. On l'appelait Haltathorir. Ses fils étaient Thorgeir Skorargeir et Thorleif Krak, et Thorgrim le grand.

XCVII

Il faut raconter maintenant comme quoi Njal vint trouver Höskuld, son fils d'adoption: «Je voudrais, mon fils, lui dit-il, te chercher une femme.» Höskuld dit, que cela lui allait, et le pria de s'occuper de la chose: «De quel côté, dit-il, es-tu d'avis de nous tourner?»--«Il y a, répondit Njal, une femme nommée Hildigunn, elle est la fille de Starkad, fils de Thord, godi de Frey. C'est le meilleur parti que je connaisse.»--«Fais comme tu l'entendras, mon père, dit Höskuld. Ton choix sera le mien.»--«C'est donc là que nous ferons notre demande» dit Njal.

Peu de temps après, Njal convoqua nombre d'hommes pour l'accompagner. Il y avait les fils de Sigfus, tous les fils de Njal, et Kari fils de Sölmund. Ils montent à cheval, et s'en vont à l'est, jusqu'à Svinafell. Ils trouvent là bon accueil. Le jour d'après, Njal et Flosi entrent en conversation. Njal prit la parole et dit: «Je suis venu ici pour conclure une alliance avec toi, Flosi, et pour te demander en mariage Hildigunn, la fille de ton frère.»--«Pour qui?» dit Flosi.--«Pour Höskuld, fils de Thrain, mon fils d'adoption» dit Njal.--«L'idée est bonne, dit Flosi, quoiqu'il y ait bien des risques à courir pour vous deux; mais que me diras-tu d'Höskuld?»--«Je n'en puis dire que du bien, répondit Njal, et je lui donnerai en mariage autant d'argent qu'il vous semblera convenable, si vous voulez conclure l'affaire.»--«Appelons Hildigunn, dit Flosi, et sachons ce qu'elle pense de l'homme dont tu me parles.»

On envoya donc chercher Hildigunn. Elle arriva. Flosi lui dit la demande de Njal. «Je suis une femme orgueilleuse, répondit-elle, et je ne sais pas comment je m'arrangerais avec des hommes d'humeur semblable; et puis ce n'est pas tout: cet homme ne commande à personne, et tu m'as dit que tu ne me marierais jamais avec un homme qui ne fût pas godi.»--«C'est assez, dit Flosi; si tu ne veux pas être la femme d'Höskuld, je n'ai plus à faire mes conditions.»--«Je n'ai pas dit, répliqua-t-elle, que je refusais d'être la femme d'Höskuld, s'ils peuvent faire de lui un godi. Mais je ne veux de lui qu'à cette condition.»--«Je vous prierai donc, dit Njal, de laisser l'affaire en suspens pendant trois ans.» Et Flosi répondit qu'ainsi ferait-on. «Je fais encore une condition, dit Hildigunn; si ce mariage se fait, nous resterons ici dans le pays de l'est.» Njal dit que c'était à Höskuld à répondre à cela. Et Höskuld dit qu'il avait confiance en bien des gens, mais en son père adoptif plus qu'en nul autre. Ils remontèrent à cheval, et quittèrent le pays de l'est.

Njal cherchait pour Höskuld un siège de godi, mais personne ne voulait vendre le sien.

L'été se passa, et le temps de l'Alting arriva. Cet été là, il y avait de grands procès à juger. Bien des gens firent comme d'habitude et vinrent trouver Njal. Mais, comme on ne s'y attendait guère, il les conseilla de telle sorte que leurs procès ne purent aboutir: et il en résulta de grandes querelles et les hommes quittèrent le ting sans que justice fût rendue.

Le temps se passe, et vient un autre ting. Njal y alla. Tout fut d'abord tranquille, jusqu'au moment où Njal dit aux hommes qu'il était temps d'introduire leurs affaires. La plupart dirent, que cela ne servirait de rien, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aboutir, quoique ces procès eussent été déférés à l'Alting; «Nous aimons mieux, ajoutèrent-ils, défendre notre droit d'estoc et de taille.»--«Gardez-vous en, dit Njal; il n'est pas bon qu'il n'y ait pas de loi dans ce pays. Vous avez quelque raison cependant de parler comme vous le faites; c'est à nous de vous aider, qui connaissons la loi, et qui devons l'appliquer. Mon avis est donc que nous réunissions tous les chefs, et que nous parlions ensemble de la chose.»

On alla donc à l'assemblée. Njal dit: «J'ai une proposition à faire à toi, Skapti fils de Thorod, et aux autres chefs. Il me semble que nos procès viennent à néant, s'il nous faut les porter devant les tribunaux de quartier, où ils s'embrouillent de telle sorte qu'ils ne peuvent plus ni avancer ni reculer. Je trouverais préférable d'avoir un cinquième tribunal, devant lequel seraient portées toutes les affaires qui n'auraient pu se terminer devant les tribunaux de quartier.»--«Et comment nommeras-tu, dit Skapti, ton cinquième tribunal, puisque les tribunaux de quartier prennent tous nos anciens godis, douze pour chaque tribunal?»--«Je vois un moyen, dit Njal, c'est de faire de nouveaux godis, en prenant dans chaque quartier ceux qui conviennent le mieux pour cela; et les suivront au ting tous ceux qui voudront.»--«Nous ferons selon ton conseil, dit Skapti: mais quelles sortes de procès viendront devant eux?»--«Il faut, dit Njal, qu'ils connaissent de toutes les affaires d'illégalités au ting, de faux témoignages et de citations mensongères en justice. De même toutes les affaires où les tribunaux de quartier seront divisés, on les fera venir devant le cinquième tribunal. De même encore, si quelqu'un offre ou accepte de l'argent pour corrompre la justice. C'est devant ce tribunal que les serments seront les plus solennels, et chaque serment sera appuyé par deux hommes, qui confirmeront sur leur honneur ce que les autres auront juré. Dans le cas aussi ou une des deux parties procéderait régulièrement, et l'autre irrégulièrement, il faudra que le tribunal juge en faveur de ceux qui auront procédé régulièrement. Les affaires seront jugées comme aux tribunaux de quartier, avec cette différence qu'une fois le cinquième tribunal formé de quatre fois douze juges, le plaignant en récusera six, et le défendeur six autres. Et si le défendeur ne veut pas, c'est le plaignant qui en récusera encore six, comme il a fait des six premiers. Et si le plaignant ne les récuse pas, alors l'affaire tombera à néant; car il faudra pour juger trois fois douze juges seulement. Nous prendrons aussi une décision au sujet du tribunal législatif, c'est que ceux-là seulement qui siègent au banc du milieu, auront le pouvoir de faire et de défaire la loi; et on choisira pour cela ceux qui sont les plus sages et les meilleurs. C'est là aussi que se tiendra le cinquième tribunal. Et si ceux qui siègent au tribunal législatif ne tombent pas d'accord sur les arrêtés à prendre ou les lois à faire, alors on lèvera la séance pour se compter, et c'est la majorité des voix qui décidera. Et s'il y a quelqu'un en dehors du tribunal, qui ne puisse y entrer, et se trouve lésé en quelque chose, il protestera à haute voix, de manière qu'on l'entende au tribunal, et par là il rendra nulles et de nul effet toutes les lois qu'ils auront faites et toutes les décisions qu'ils auront prises, et contre lesquelles il aura protesté.»

Alors Skapti fils de Thorod fit adopter une loi sur la formation du cinquième tribunal et tout ce qu'avait dit Njal. Les hommes allèrent au tertre de la loi, et ils instituèrent de nouveaux sièges de godis. Dans le pays du Nord, voici quels furent les nouveaux: le Godord des hommes de Mel, au Midfjord et celui de Laufæsing, sur l'Eyjafjord.

Alors Njal prit la parole et dit: «Bien des gens ici ont connaissance de ce qui s'est passé entre mes fils et les hommes de Grjota, quand ils ont tué Thrain fils de Sigfus, après quoi la paix fut conclue, et je pris chez moi Höskuld fils de Thrain. Voici qu'à présent je lui ai cherché une femme, et il l'aura s'il peut obtenir un siège de godi. Mais personne ne veut vendre le sien. Je vous prie donc de consentir à ce que j'institue un nouveau Godord à Hvitanes, pour Höskuld.» Et tous y consentirent. Njal institua un nouveau Godord pour Höskuld, qui fut appelé depuis lors Höskuld, godi de Hvitanes.

Après cela les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux.

Njal ne resta pas longtemps chez lui. Il partit pour Svinafell avec ses fils et Höskuld, et fit sa demande à Flosi. Et Flosi dit qu'il tiendrait tout ce qu'il avait promis. Hildigunn fut fiancée à Höskuld et on fixa le jour de la noce en sorte que tout était conclu. Ils rentrèrent chez eux, et une seconde fois revinrent chez Flosi pour la noce. Flosi compta tout l'argent d'Hildigunn, quand la noce fut faite, et tout se passa très bien. Ils s'en allèrent à Bergthorshval et y passèrent l'hiver. Hildigunn et Bergthora s'entendaient bien ensemble.

Le printemps suivant, Njal acheta des terres à Vörsabæ et les donna à Höskuld, qui alla s'y établir. Njal lui donna tous les serviteurs qu'il lui fallait. Ils étaient tous si bons amis que nul d'entre eux ne faisait rien sans avoir pris conseil de tous les autres.

Höskuld demeura longtemps à Vörsabæ. Ils se rendaient les uns aux autres toutes sortes d'honneurs, et les fils de Njal étaient toujours en compagnie d'Höskuld. Il y avait tant d'amitié entre eux qu'ils s'invitaient les uns les autres chaque automne, et se faisaient de riches présents. Cela dura ainsi longtemps.

XCVIII

Il y avait un homme nommé Lyting. Il habitait à Samstad. Il avait une femme nommée Steinvör. Elle était fille de Sigfus, et soeur de Thrain. Lyting était de grande taille, fort, et riche en biens, mais c'était un homme à qui il n'était pas bon d'avoir à faire.

Il arriva que Lyting donna un festin à Samstad. Il y avait prié Höskuld, godi de Hvitanes, et les fils de Sigfus. Ils vinrent tous. Il y avait là aussi Gunnar fils de Lambi et Lambi fils de Sigurd.

Höskuld, fils de Njal, et sa mère, avaient leur demeure à Holt; quand Höskuld rentrait chez lui, venant de Bergthorshval, comme il faisait souvent, son chemin passait devant le domaine de Samstad.

Höskuld avait un fils qui s'appelait Amundi. Il était né aveugle. Il était, malgré cela, de grande taille, et fort.

Lyting avait deux frères: l'un s'appelait Halstein et l'autre Halgrim. C'étaient les plus malfaisants des hommes; ils étaient toujours avec leur frère Lyting, car personne autre ne pouvait s'entendre avec eux.

Lyting resta dehors une grande partie du jour; de temps en temps il rentrait. Il venait de s'asseoir sur son siège, quand une femme entra et dit: «Vous étiez trop loin pour voir cet insolent, quand il a passé devant le domaine.»--«De quel insolent parles-tu?» dit Lyting. «D'Höskuld fils de Njal, dit-elle, qui vient de passer devant le domaine.»--«Il passe souvent dit Lyting, et cela me fâche assez; je t'en prie, Höskuld mon neveu, viens avec moi, si tu veux venger ton père et tuer Höskuld fils de Njal.»--«Je ne ferai pas cela, ce serait mal remercier Njal, mon père adoptif; et puisse ton festin ne pas te donner de joie.» Il sauta sur ses pieds, quitta la table, fit amener ses chevaux, et partit.

Alors Lyting dit à Grani fils de Gunnar: «Tu étais là quand Thrain fut tué, et tu t'en souviens bien. Et toi aussi, Gunnar fils de Lambi, et toi, Lambi fils de Sigurd. Je veux que vous veniez avec moi ce soir. Nous allons courir sus à Höskuld fils de Njal, et le tuer avant qu'il ne rentre chez lui.»--«Non, dit Grani, je ne veux pas combattre contre les fils de Njal et rompre la paix que de bons et vaillants hommes ont conclue.» Les deux autres dirent la même chose et aussi les fils de Sigfus; et ils prirent tous le parti de s'en aller.

Quand ils furent loin, Lyting dit: «Chacun sait que je n'ai pas eu part au prix du meurtre de mon beau-frère Thrain; je ne pourrai jamais trouver bon que sa mort reste sans vengeance.» Il appela, pour venir avec lui, ses deux frères, et trois serviteurs. Ils allèrent sur le chemin où Höskuld devait passer, et l'attendirent dans un creux, au nord du domaine. Ils restèrent là jusqu'à la moitié du soir.

Et voici qu'Hölskuld arriva, chevauchant. Ils sautèrent tous sur leurs pieds, leurs armes à la main, et se jetèrent sur lui. Höskuld fit si bonne défense que de longtemps ils n'en purent venir à bout. À la fin il blessa Lyting au bras, et tua deux de ses serviteurs, après quoi il tomba lui-même. Ils lui firent seize blessures, mais ils ne lui tranchèrent point la tête. Puis ils s'en allèrent dans les bois, à l'est de la Ranga, et ils s'y tinrent cachés.