La Saga de Njal

Chapter 14

Chapter 144,085 wordsPublic domain

À deux nuits de là, ils virent la terre des deux côtés. Il y avait une ligne de brisants en travers du fjord. Ils jetèrent l'ancre en deçà des brisants. Alors le vent commença à se calmer, et le lendemain matin le temps était beau. Et voici qu'ils voient venir à eux treize vaisseaux. Bard dit: «Qu'allons-nous faire? Ces gens-là viennent nous attaquer.» Ils délibérèrent donc s'il fallait se défendre ou se rendre. Mais avant qu'ils eussent décidé, les pirates arrivèrent sur eux. Des deux côtés on se demande le nom des chefs. Les chefs des marchands se nommèrent et demandèrent à leur tour qui commandait les pirates. L'un des chefs dit se nommer Grjotgard et l'autre Snækolf, fils tous deux de Moldan de Dungalsbæ en Écosse, et parents du roi d'Écosse Melkolf; «Et nous vous laissons, dit Grjotgard, le choix entre deux choses: Ou vous irez à terre, et nous prendrons vos richesses; ou nous allons vous attaquer, et tuer tous ceux que nous pourrons.» Helgi répondit: «Les marchands ont résolu de se défendre.»--«Que dis-tu, malheureux? dirent les marchands. Comment pourrions-nous nous défendre? Il vaut mieux perdre les biens que la vie.» Alors Grim prit le parti de pousser de grands cris, pour empêcher les pirates d'entendre les murmures des marchands. «Ne voyez-vous pas, dirent Bard et Olaf, que les Irlandais vont faire leur risée de lâches comme vous? Prenez plutôt vos armes et défendons-nous.» Ils prirent donc tous leurs armes, et ils résolurent de ne pas se rendre tant qu'il y aurait moyen de se défendre.

LXXXIV

Les pirates se mettent à lancer des flèches, et le combat s'engage; les marchands se défendent bien. Snækolf court à Olaf et le perce de sa lance. Grim pointe la sienne contre Snækolf, si vivement, qu'il le jette par dessus bord. Helgi alors s'approche de Grim. À eux deux ils abattent tous les pirates qui s'approchent. Et les fils de Njal étaient toujours au plus fort de la mêlée. Les pirates crièrent aux marchands de se rendre. Mais ils dirent qu'ils ne se rendraient jamais.

À ce moment un d'eux tourna ses yeux vers la mer. Et ils voient des vaisseaux qui doublaient le cap à pleines voiles, venant du Sud: il n'y en avait pas moins de dix. Ils font force de rames et se dirigent sur eux. Sur ces vaisseaux le bouclier touche le bouclier; et sur celui qui vient le premier, il y a un homme debout près du mât. Cet homme avait une casaque de soie et un casque doré; ses cheveux étaient longs et clairs. Il tenait à la main une lance incrustée d'or. Il demanda: «Qui êtes-vous, qui combattez ce combat inégal?» Helgi se nomma, et dit qu'ils avaient contre eux Grjotgard et Snækolf. «Qui sont vos chefs?» dit l'autre. Helgi répondit: «Bard le noir, qui est en vie. L'autre vient de tomber sous les coups des pirates; il s'appelait Olaf. Mon frère que voici avec moi s'appelle Grim.»--«Etes-vous des hommes d'Islande?» dit l'autre.--«Oui» dit Helgi. Il demanda de qui ils étaient fils. Ils le dirent. Alors il sut à qui il avait affaire: «Vous êtes connus, vous et votre père» dit-il.--«Et toi, qui es-tu?» dit Helgi.--«Je m'appelle Kari et je suis fils de Sölmund.»--«D'où viens-tu?» dit Helgi. «Des îles du Sud» dit Kari. «Tu es bienvenu, dit Helgi, si tu veux nous donner ton aide.»--«Tant qu'il vous en faudra, dit Kari. Que demandez-vous?»--«Que tu les attaques» dit Helgi. Kari dit qu'ainsi ferait-il; il mit le cap sur eux, et le combat recommença une seconde fois.

Après qu'on s'est battu quelque temps, Kari saute sur le vaisseau de Snækolf. Snækolf court à la rencontre de Kari et lève son épée. Kari fait un saut en arrière, par dessus une poutre qui se trouvait en travers du vaisseau. L'épée de Snækolf s'enfonce dans la poutre si profondément que ses deux tranchants y sont cachés. Kuri le frappe à son tour, il l'atteint à l'épaule, d'un si grand coup qu'il lui fend le bras du haut en bas; et Snækolf mourut sur le champ. Grjotgard lança un javelot à Kari. Kari le vit et sauta en l'air, et le javelot le manqua. Cependant Grim et Helgi s'étaient approchés pour joindre Kari. Helgi court à Grjotgard; il lui passe son épée au travers du corps, et le tue. Alors ils s'avancèrent tous trois, des deux côtés du vaisseau. Les gens demandèrent merci. Ils leur donnèrent la vie sauve à tous mais ils prirent tout le butin. Après cela ils mirent tous leurs vaisseaux à l'abri des îles, et ils s'y reposèrent quelque temps.

Kari était au service du jarl Sigurd, et il venait de lever le tribut pour lui dans les îles du Sud chez le jarl Gilli. Il pria les fils de Njal de venir avec lui aux îles de Hross, disant que le jarl les recevrait bien. Ils acceptèrent, partirent avec Kari, et vinrent aux îles de Hross.

Kari les conduisit devant le jarl, et lui dit qui ils étaient. «Comment les as-tu rencontrés?» dit le jarl. «Je les ai trouvés, dit Kari, dans les fjords d'Écosse, où ils combattaient contre les fils de Moldan de Dungalsbæ; et ils se défendaient si bien qu'on les voyait toujours sur la plate-forme de leur vaisseau, et qu'ils se jetaient toujours là où le péril était le plus grand. Et je viens vous prier, seigneur, de les admettre parmi vos hommes.»--«Fais comme tu l'entendras, dit le jarl, puisque tu les as déjà pris sous ta protection.» Ils passèrent donc l'hiver chez le jarl, et on les y tenait en grand honneur.

Mais quand l'hiver fut passé, Helgi devint taciturne. Le jarl ne savait ce que cela voulait dire; il demanda pourquoi Helgi était taciturne, et ce qu'il avait en tête: «N'es-tu pas bien ici?» dit-il.--«Je m'y trouve très bien» dit Helgi.--«À quoi penses-tu donc?» dit le jarl.--«N'avez-vous pas un royaume à garder en Écosse?» dit Helgi.--«En effet, dit le jarl, mais qu'est-ce que cela vient faire ici?» Helgi répondit: «Les Écossais ont tué votre gouverneur et ils ont pris tous les messagers de sorte que nul n'a pu passer le fjord de Petland.»--«As-tu la seconde vue?» dit le jarl.--«Cela peut bien être», répondit Helgi.--«Je te comblerai d'honneurs, dit le jarl, si tu as dit vrai; sinon, tu t'en repentiras.»--«Il n'est pas homme à mentir, dit Kari, et il doit avoir dit vrai; car son père a la seconde vue.» Le jarl envoya donc des hommes dans le Sud, aux îles de Straum, vers Arnljot son gouverneur. Et Arnljot à son tour envoya des hommes au Sud, qui passèrent le fjord de Petland. Ils s'informèrent, et apprirent que les jarls Hundi et Melsnati avaient fait mourir Havard de Thrasvik, beau-frère du jarl Sigurd. Arnljot envoya dire à Sigurd de venir au Sud en force, pour chasser les deux jarls du royaume. Et sitôt que le jarl en eut la nouvelle, il rassembla de toutes les îles une nombreuse armée.

LXXXVI

Le jarl partit avec son armée pour le Sud. Kari était de l'expédition, et les fils de Njal aussi. Ils arrivèrent à Katanes.

Le jarl possédait en Écosse les royaumes que voici: Ross et Myræfi, le pays du Sud et Dali. Il vint des gens de ces royaumes à leur rencontre, qui leur dirent que les jarls n'étaient pas loin de là, avec une grande armée. Le jarl Sigurd fit avancer la sienne, et l'endroit où on se rencontra se nomme Dungalsgnipa. Il s'engagea entre eux une grande bataille. Les Écossais avaient détaché une partie de leur monde, qui vint sur les derrières des hommes du jarl, et il y eut là une grande tuerie, jusqu'au moment où les fils de Njal accoururent. Ils tombèrent sur les assaillants et les mirent en fuite. À ce moment il y eut une rude mêlée, Grim et Helgi reviennent près de la bannière du jarl et ils combattent comme les plus hardis des hommes.

Kari s'avance à la rencontre du jarl Melsnati. Melsnati lance un javelot à Kari. Kari prend le javelot, le renvoie au jarl, et le perce de part en part. Alors le jarl Hundi prend la fuite. Sigurd et ses gens se mirent à la poursuite des fuyards.

Mais voici qu'ils apprirent que Melkolf, roi d'Écosse rassemblait une armée à Dungalsbæ. Le jarl tint conseil avec ses hommes, et l'avis de tous fut qu'il fallait retourner en arrière, et ne pas combattre contre une si grande armée. Ils s'en retournèrent donc.

Quand le jarl fut à l'île de Straum, il fit le partage du butin. Après quoi il s'en alla au Nord, à l'île de Hross. Les fils de Njal le suivaient, et Kari. Le jarl fit un grand festin, et à ce festin il donna à Kari une bonne épée et une lance incrustée d'or, à Helgi un anneau d'or et un manteau, et à Grim une épée et un bouclier. Puis il reçut Grim et Helgi parmi ses hommes, et les remercia de l'aide qu'ils lui avaient donnée.

Ils passèrent cet hiver là avec le jarl, et au printemps, quand Kari s'en alla en guerre; ils partirent avec lui. Ils guerroyèrent au loin tout l'été, et eurent partout la victoire. Ils attaquèrent le roi Gudröd, de Mön, et le battirent, après quoi ils s'en retournèrent. Ils avaient fait beaucoup de butin. Ils passèrent encore l'hiver chez le jarl, et ils y étaient bien traités.

Au printemps, les fils de Njal demandèrent à s'en aller en Norvège. Le jarl dit qu'ils feraient comme bon leur semblerait, et il leur donna un bon vaisseau, et de vaillants hommes. Kari leur dit qu'il allait venir en Norvège cet été-là pour apporter le tribut au jarl Hakon: «Et nous nous y rencontrerons» dit-il. Ils se donnèrent donc leur parole de s'y retrouver. Après cela, les fils de Njal mirent à la voile. Ils cinglèrent vers la Norvège et débarquèrent au Nord, à Thrandheim. Ils restèrent là quelque temps.

LXXXVII

Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui.

Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta.

Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche bardé de fer.

Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun.

Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir, et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun, fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où elle irait.

Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers, pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe par derrière et le fend en deux.

Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas» dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand, emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.»

Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir. Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva point, car le bois était grand et épais.

Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai, ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle; mais c'est à toi de décider».

Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année.

Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se tenait si peu sur ses gardes.

LXXXVIII

Cet été là les fils de Njal arrivèrent en Norvège, venant des îles Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent là, et y attendirent Kari fils de Sölmund, comme il était convenu entre eux.

En même temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en état de partir pour l'Islande, et il avait presque fini. À ce moment, le jarl Hakon vint à un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le temple, Thorgerd la fiancée, aussi grande qu'un homme de haute taille. Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tête. Il lui arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un troisième à Irpa. Après quoi il les traîna tous dehors et leur prit tous leurs vêtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brûla tout entier. Il s'en alla là-dessus. Le jour commençait à poindre. Comme il traversait un champ, six hommes armés sautèrent sur lui, et l'attaquèrent. Il se défendit bien, et voici quelle fut l'issue du combat: Hrap avait tué trois hommes, blessé Thrand à mort, les deux autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: «Il est en mon pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que vous de notre alliance.» Là-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce côté. Il se couche à terre, sous un fourré, et y reste quelque temps caché.

Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allèrent ce matin-là de bonne heure à leur temple. Ils le trouvèrent brûlé, les trois dieux dehors et tous les objets précieux disparus. «Nos dieux sont de puissants dieux, dit Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.»--«Ce ne sont pas les dieux qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brûlé le temple, et qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure. L'homme qui a fait cette chose sera chassé du Valhal, et n'y viendra jamais.»

À ce moment, quatre des hommes du jarl arrivèrent en courant, apportant de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouvé dans le champ trois hommes tués, et Thrand blessé à mort. «Qui peut avoir fait cela? dit le jarl.--«Hrap le meurtrier» dirent-ils.--«Alors c'est lui qui a brûlé le temple» dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'était à croire.--«Où peut-il être?» dit le jarl.--«Thrand a dit, répondirent-ils, qu'il s'était couché à terre dans un fourré.» Le jarl y courut, mais Hrap était parti. Il envoya des gens pour le chercher, et ils ne le trouvèrent pas. Alors le jarl se mit lui-même à sa poursuite, et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin des autres hommes, défendant que personne le suivît, et resta quelque temps à l'écart. Il se mit à genoux, tenant ses mains devant ses yeux. Après quoi il revint vers les siens. «Venez avec moi» leur dit-il, et ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui où ils avaient marché d'abord, et vint à une petite vallée. Et voici que Hrap sauta sur ses pieds devant eux: c'était là qu'il s'était caché. Le jarl dit à ses hommes de courir après lui. Mais Hrap était si agile, qu'ils ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu'à Hlad. Il y avait là, tout prêts à mettre à la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de Njal. Hrap court là où sont les fils de Njal: «Sauvez-moi, braves hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer.» Helgi le regarda, et dit: «Tu m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire à toi s'en trouvera bien.»--«Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux à cause de moi» dit Hrap.--«Nous sommes gens à t'en donner ta récompense, dit Helgi, et cela avant longtemps.»

Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide, «Qu'as-tu fait?» dit Thrain.--Hrap répondit: «J'ai brûlé le temple du jarl, et j'ai tué quelques-uns de ses hommes, et il sera bientôt ici, car il s'est mis lui-même à ma poursuite.»--«Il ne convient guère que je te cache, dit Thrain, après tout ce que le jarl a fait pour moi.» Alors Hrap montra à Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas, à moins de lui donner autre chose on échange. «Je vais donc rester ici, dit Hrap, et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre à être la risée de tout le monde.» À ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui s'approchent. Alors Thrain se décida à prendre Hrap avec lui. Il fit détacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. «Et voici, dit-il, le meilleur endroit pour te cacher: nous allons défoncer deux tonneaux, et tu te mettras dedans.» Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui furent attachés ensemble et jetés par dessus bord.

Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprès des fils de Njal; il leur demande si Hrap est venu là. Ils disent que oui. Le jarl demande où il est allé ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. «Je comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira où est Hrap.»

Grim dit tout bas à Helgi: «Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais pas si Thrain nous le revaudra jamais.»--«Et pourtant nous ne devons pas le dire, répondit Helgi, car il y va de sa vie.» Grim dit: «Il se peut que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colère qu'il faut bien qu'il s'en prenne à quelqu'un.»--«N'y prenons pas garde, dit Helgi, mais levons l'ancre et allons nous en au large dès que nous aurons bon vent.»--«N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--«Ce n'est pas de cela que je m'inquiète à présent» dit Helgi. Ils levèrent donc l'ancre, et restèrent à l'abri d'une île, attendant un vent favorable.