Chapter 11
Il y avait un homme nommé Sigurd Svinhöfdi. Il arriva à Trihyrning. Il demeurait près de la Thjorsa, et il avait promis de les avertir quand passerait Gunnar. Il leur dit donc que Gunnar était en route, et qu'il n'y aurait jamais chance plus belle: «car ils ne sont que trois»--«Combien nous faut-il d'hommes pour le surprendre?» dit Starkad. «Il ne faut pas de petites gens, qui seraient trop peu de chose pour lui, dit Sigurd; et il ne serait pas sage d'avoir moins de trente hommes.»--«Où l'attendrons nous?» dit Starkad.--«À Knafahola, dit Sigurd. Là il ne vous verra qu'une fois tombé au milieu de vous»--«Va à Sandgil, dit Starkad, et dis-leur d'en partir quinze, et nous, nous viendrons quinze autres à Knafahola.» Thorgeir dit à Hildigunn: «Cette main que tu vois te montrera ce soir Gunnar mort.»--«Et moi je crois, dit-elle, que tu auras la tête basse après votre rencontre.»
Ils partirent donc de Trihyrning, le père et ses trois fils, et onze autres hommes. Ils allèrent à Knafahola, et là, ils attendirent.
Sigurd Svinhöfdi vint à Sandgil et dit: «Je suis envoyé ici par Starkad et ses fils pour te dire, Egil, que toi et tes fils alliez à Knafahola pour y attendre Gunnar.»--«Combien faut-il que nous soyons?» dit Egil. «Quinze avec moi» dit Sigurd. Kol dit: «je vais donc aujourd'hui me mesurer avec Kolskegg.»--«C'est une grosse affaire que tu te promets là» dit Sigurd.
Egil pria ses Norvégiens de venir avec lui. Ils dirent qu'ils n'avaient nul grief contre Gunnar. «Et puis, dit Thorir, l'affaire doit être bien chanceuse, s'il faut toute une foule contre trois hommes.» Alors Egil partit, en colère. Sa femme dit au Norvégien: «Maudite soit l'heure où ma fille Gudrun a oublié sa fierté et dormi à ton côté, si tu n'oses pas suivre ton beau-père. Il faut que tu sois un lâche» dit-elle.--«J'irai avec ton mari, répondit-il, et nul de nous ne reviendra.» Après cela il alla trouver Thorgrim son compagnon, et lui dit: «Prends les clefs de mes coffres, car je ne les ouvrirai plus. Je veux aussi que tu aies, des richesses qui sont à nous deux, autant que tu en voudras. Et puis va t'en, et ne t'occupe pas de me venger. Si tu ne t'en vas pas, tu es un homme mort.» Alors le Norvégien prend ses armes, et il part avec le reste de la troupe.
LXII
Il faut revenir à Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa. Comme il s'éloignait de la rivière il sentit une grande envie de dormir, et il pria les autres de s'arrêter là. Il tomba dans un profond sommeil, et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: «Voici que Gunnar rêve.» Hjört dit: «Je vais l'éveiller.»--«Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que son rêve s'achève.» Gunnar dormit longtemps. Quand il s'éveilla, il jeta loin de lui son bouclier, et il avait très-chaud. Kolskegg dit: «Qu'as-tu rêvé mon frère?»--«J'ai rêvé de telles choses, dit Gunnar, que nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait ce rêve là-bas.»--«Dis-nous ton rêve» dit Kolskegg, Gunnar chanta:
«J'ai vu, m'a-t-il semblé, une troupe nombreuse qui fondait sur nous trois. Je vais rompre, j'en suis sûr, le jeûne des corbeaux affamés, qui nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres. Terrible était mon rêve.»
«J'ai, rêvé, dit Gunnar, que je chevauchais, passant près de Knafahola. Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi et, pour les éviter, je m'en allais vers la Ranga. À ce moment il me sembla qu'ils m'attaquaient de tous côtés. Mais je me défendais contre eux, et je perçais de flèches tous ceux qui s'avançaient le plus; à la fin ils furent si près de moi que je ne pouvais plus me servir de mon arc. Je pris mon épée et je la brandissais d'une main; de l'autre je frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et je ne sais ce qui me protégeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi aussi, Kolskegg. Mais Hjört, il me sembla qu'ils le jetaient à terre et qu'ils déchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son coeur dans sa gueule. Alors j'entrai dans une si grande colère que d'un coup je fendis le loup en deux, à partir de l'épaule. Après cela il me sembla que les loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjört mon frère, mon avis est que tu t'en retournes à Tunga.»--«Je ne veux pas, dit Hjört; quoique je sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.»
Après cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent près de Knafahola. Kolskegg dit: «Vois-tu, mon frère, toutes ces lances qui sortent du creux, et des hommes avec des armes?»--«Il n'y a là rien qui me surprenne, dit Gunnar, à trouver mon rêve vrai.»--«Qu'allons-nous faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant eux.»--«Ils n'auront pas à nous railler à ce sujet, dit Gunnar; mais nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga. C'est un bon endroit pour se défendre.»
Ils allèrent donc jusqu'au rocher, et s'y préparèrent au combat. «Où cours-tu si vite, Gunnar?» lui cria Kol, comme ils passaient.--«Tu iras le dire quand la journée sera finie» dit Kolskegg.
LXIII
Et voici que Starkad pousse ses hommes en avant. Ils marchent vers le rocher où sont les autres. Sigurd Svinhöfdi venait le premier; il avait un bouclier rouge dans une main et un poignard dans l'autre. Gunnar le voit, il bande son arc et lui lance une flèche. L'autre leva son bouclier, dès qu'il vit la flèche voler en l'air; la flèche traversa le bouclier, lui entra dans l'oeil et sortit par le cou: ce fut le premier tué.
Gunnar lança une seconde flèche à Ulfhedin l'intendant de Starkad. La flèche l'atteignit au milieu du corps, et il tomba devant les pieds d'un autre, qui tomba sur lui, en travers. Kotskegg lança une pierre sur la tête de cet autre, et il fut tué du coup.
Alors Starkad dit: «Nous n'arriverons à rien tant qu'il se servira de son arc: allons en avant, hardiment.» Et ils s'excitèrent les uns les autres à avancer. Gunnar se défendit avec son arc, tant qu'il put. À la fin il le jeta à terre. Il prit sa hallebarde et son épée, et il frappait des deux mains. Il se fit alors un grand carnage. Gunnar tuait quantité d'hommes et aussi Kolskegg. «J'ai promis, Gunnar, d'apporter ta tête à Hildigunn» dit Thorgeir fils de Starkad. Alors Gunnar chanta:
«Je ne sais si elle y attache un si grand prix. (Le fracas des armes emporte le bruit de nos paroles). Mais toi, si tu veux lui porter ma tête, il faut t'avancer dans la mêlée, un peu plus que tu ne fais.
«Elle ne fera pas grand cas de ton présent, que tu y arrives ou non, dit Gunnar; mais il faut que tu approches, si tu veux tenir ma tête dans tes mains.»
Thorgeir dit à ses frères; «Courons sur lui, tous à la fois. Il n'a pas de bouclier, et sa vie est à nous.» Börk et Thorkel coururent en avant, et furent là plus vite que Thorgeir. Börk lève son épée sur Gunnar. Gunnar la frappe de sa hallebarde, d'un si grand coup, qu'elle vole loin des mains de Börk. Gunnar voit de l'autre côté Thorkel prêt à le frapper. De biais comme il est, il brandit son épée, et l'épée atteint le cou de Thorkel, et fait voler sa tête au loin.
Kol, fils d'Egil, dit: «À nous deux, Kolskegg. J'ai toujours dit que nous nous valions dans le combat.»--C'est ce que nous allons voir, dit Kolskegg. Kol pointa sur lui un javelot. Kolskegg était à tuer un homme, il avait fort à faire et ne put se couvrir de son bouclier; le javelot le toucha à la cuisse, en dehors, et s'y enfonça. Il se retourna vivement, courut à Kol, le frappa de sa hache à la jambe, et la coupa sous lui. «T'ai-je touché ou non?» lui dit-il--«Mauvaise affaire pour moi, dit Kol, d'avoir été sans bouclier.» Il se tint quelques instants sur une jambe, regardant le moignon. «N'y regarde pas tant, dit Kolskegg; c'est bien comme il te semble, ta jambe n'y est plus.» Alors Kol tomba à terre, mort.
Quand Egil, son père, voit cela, il court à Gunnar et lève son épée pour le frapper. Gunnar pointe sa hallebarde contre lui, et le touche au milieu du corps. Il l'enlève au bout de la hallebarde, et le jette dans la Ranga.
À ce moment Starkad dit: «Tu es un misérable, Norvégien Thorir, d'être assis là à nous regarder, quand on tue Egil, ton hôte et ton beau-père.» Le Norvégien sauta sur ses pieds, il était fort en colère. Hjört venait de tuer deux hommes. Le Norvégien court à lui et lui donne un coup qui lui perce la poitrine: Hjört tombe à terre, mort. Gunnar voit cela, il se tourne vivement vers le Norvégien, et il le coupe en deux, au milieu du corps. Puis il pointe sa hallebarde sur Börk; la hallebarde atteint Börk au milieu du corps, le perce de part en part et s'enfonce en terre derrière lui. Et voici Kolskegg qui coupe la tête de Hauk fils d'Egil, et Gunnar encore, qui coupe le bras d'Ottar au coude. Alors Starkad dit: «Fuyons. Ce n'est pas à des hommes que nous avons affaire.»--«On va tenir de mauvais propos sur votre compte, dit Gunnar, si on ne peut voir sur vous que vous étiez au combat.» Il court au père et au fils, et les blesse tous les deux. Après cela ils se séparèrent; Gunnar et son frère en avaient blessé beaucoup qui avaient pris la fuite. Quatorze hommes avaient péri dans la bataille, et Hjört était le quinzième. Gunnar fit rapporter Hjört à Hlidarenda sur son bouclier, et on lui fit là un tombeau. Beaucoup de gens le regrettèrent, car il était très-aimé.
Starkad rentra chez lui. Hildigunn pansa sa blessure et celle de Thorgeir. «Vous donneriez beaucoup, dit-elle, pour n'avoir pas eu de démêlés avec Gunnar.»--«C'est vrai» dit Starkad.
LXIV
Steinvör de Sandgil demanda à Thorgrim le Norvégien de prendre soin de ses biens: «Ne quitte pas le pays, je t'en prie, dit-elle, et souviens-toi de Thorir, ton parent et ton ami.» Il répondit: «Thorir mon camarade m'a prédit que je tomberais de la main de Gunnar si je restais ici; il devait bien le savoir, car il a su d'avance sa propre mort.»--«Je te donnerai, dit-elle, ma fille Gudrun, et tous mes biens, de moitié avec moi.»--«Je ne savais pas que tu y mettrais un si haut prix» dit-il. Ils convinrent donc qu'il aurait Gudrun, et que la noce se ferait dès cet été.
Gunnar alla à Bergthorshval, et Kolskegg avec lui. Njal était dehors, ses fils aussi; ils allèrent à la rencontre de Gunnar et lui firent grand accueil. Après quoi ils se mirent à parler. Gunnar dit: «Je suis venu ici pour te demander ton assistance et tes bons conseils.» Njal dit que cela lui était dû. «Je me trouve, dit Gunnar, dans un grand embarras; j'ai tué quantité d'hommes, et je voudrais savoir ce que tu penses qu'il faut faire.»--«Bien des gens seront d'avis que tu y as été forcé, dit Njal; mais donne-moi un moment pour réfléchir.»
Njal s'en alla tout seul à l'écart, et songea à ce qu'il y avait à faire. Quand il revint, il dit: «Voici que j'ai bien examiné la chose, et il me semble qu'il faut ici aller de l'avant, hardiment. Thorgeir a séduit Thorfinna, ma parente; je vais abandonner entre tes mains ma poursuite pour séduction. Je t'en abandonne également une autre contre Starkad, pour avoir coupé des arbres dans mon bois de Trihyrningshals. C'est toi qui intenteras les deux procès. Tu iras aussi là où le combat a eu lieu, tu déterreras les morts, tu prendras des témoins de leur blessures, et tu déclareras tous ces morts hors la loi pour être venus te trouver là dans l'intention de vous blesser ou de vous faire périr de mort violente, toi et tes frères. Et si on instruit l'affaire au ting et qu'on t'oppose que tu as le premier frappé Thorgeir et que pour cette raison tu ne peux introduire une instance ni pour toi ni pour d'autres, je répondrai, moi, et je dirai que je t'ai rétabli dans tes droits au ting de Tingskala, de façon que tu puisses introduire une instance tant pour toi que pour d'autres; voici donc qu'il leur sera répondu sur ce point. Il faut de plus que tu ailles trouver Tyrfing à Berjanes; il se défera en ta faveur d'une action en justice qu'il doit intenter à Önund de Trollaskog, à qui appartient la poursuite pour le meurtre de son frère Egil.»
Gunnar s'en retourna donc chez lui, d'abord. Quelques jours après, ils s'en allèrent, Gunnar et les fils de Njal, à l'endroit où étaient les cadavres, et ils déterrèrent tous ceux qui avaient été enterrés, Gunnar les déclara tous hors la loi pour attaque déloyale et pour meurtre. Après quoi il retourna chez lui.
LXV
Ce même automne Valgard le rusé revint de l'étranger, et s'en alla chez lui à Hofi. Thorgeir vint trouver Valgard et Mörd; il leur dit qu'on était dans une mauvaise passe, si Gunnar mettait hors la loi tous ceux qu'il avait tués. «C'est un conseil de Njal, dit Valgard, et il n'a pas fini de lui en donner.» Thorgeir demanda au père et au fils aide et assistance. Ils refusèrent longtemps, et consentirent à la fin, pour une grosse somme d'argent. Il fut décidé que Mörd demanderait en mariage Thorkatla, fille de Gissur le blanc, et que Thorgeir se mettrait en route pour l'ouest, et passerait la rivière sur l'heure, avec Valgard et Mörd.
Le jour suivant ils partirent douze ensemble, et vinrent à Mosfell. On les reçut bien, ils y passèrent la nuit; après quoi ils firent leur demande à Gissur. On tomba d'accord que la chose se ferait, et que la noce aurait tien, un demi-mois plus tard, à Mosfell. Ils retournèrent chez eux.
Après quelques jours, le père et le fils se mirent en route pour la noce, avec beaucoup de monde. Ils trouvèrent là-bas beaucoup d'hôtes rassemblés, et la noce se passa bien. Thorkatla partit avec Mörd et se mit à gouverner la maison. Valgard s'en alla l'été suivant à l'étranger.
Cependant Mörd presse Thorgeir d'engager son procès contre Gunnar. Thorgeir s'en va trouver Önund à Trollaskog. Il le prie de porter plainte pour le meurtre de son frère Egil et de ses fils; «Moi, dit-il, je porterai plainte pour le meurtre de mes frères, et pour mes blessures et celles de mon père.» Önund dit qu'il est tout prêt. Ils s'en vont et proclament les meurtres, et prennent neuf des plus proches voisins à témoin de la chose.
On apprend à Hlidarenda ces préliminaires. Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Il lui dit ce qui se passe et demande ce qu'il lui conseille de faire. «Il faut, dit Njal, que tu convoques tes voisins, et ceux que tu as pris à témoins du meurtre. Tu nommeras devant eux des témoins et tu dénonceras Kol comme te devant raison du meurtre de ton frère Hjört: tu procéderas ainsi selon la loi. Après cela tu porteras plainte pour le meurtre contre Kol, quoiqu'il soit mort. Puis tu prendras des témoins, et tu sommeras tes voisins d'avoir à se rendre au ting pour témoigner en justice, et dire si Kol et les siens étaient présents, et partie dans l'attaque, quand Hjört fut tué. Puis tu citeras encore Thorgeir en justice pour séduction, et aussi Önund de Trollaskog pour l'affaire de Tyrfing». Gunnar fit en toutes choses selon le conseil de Njal. Les gens trouvèrent que c'étaient là des préliminaires singuliers. Et voici que ces procès viennent devant le ting.
Gunnar partit pour le ting, Njal aussi, et ses fils, et les fils de Sigfus. Gunnar avait fait dire à ses parents de venir au ting et d'avoir beaucoup de monde, disant que l'affaire serait chaude. Ils arrivèrent de l'ouest en grand nombre. Mörd vient au ting, et Runolf de Dal, et aussi ceux de Trihyrning, et Önund de Trollaskog.
LXVI
Et quand ces gens arrivent au ting, ils ne font qu'une troupe avec ceux de Gissur le blanc et de Geir le Godi.
Mais Gunnar, et les fils de Sigfus et les fils de Njal allaient tous ensemble, et ils marchaient d'un air si résolu, que les gens avaient à se garer, pour n'être pas culbutés. Et il n'y avait rien dont on parlât tant durant tout le ting, que de ce grand procès.
Gunnar vint à la rencontre de ses parents, Olaf et les siens lui firent bon accueil. Ils questionnèrent Gunnar sur le combat. Il leur dit tout par le menu, sans rien oublier, et aussi ce qu'il avait fait depuis: «Elle vaut cher pour toi, dit Olaf, l'aide que te donne Njal en te conseillant en toutes choses». Gunnar dit qu'il ne saurait jamais l'en remercier, puis il leur demanda secours et assistance. Ils dirent que cela lui était dû.
Et voici que de part et d'autre les causes viennent devant le tribunal. Chacun expose son affaire.
Mörd demanda si un homme pouvait porter plainte, quand il avait d'avance forfait ses droits en attaquant Thorgeir, comme avait fait Gunnar. Njal répondit: «Étais-tu au ting de Tingskala, cet automne?»--«Certainement j'y étais» dit Mörd. «As-tu entendu, dit Njal, Gunnar lui offrir l'amende entière?»--«Certes je l'ai entendu» dit Mörd.--«J'ai alors, dit Njal, déclaré Gunnar rétabli dans ses droits et capable d'ester en justice.»--«C'est légal, dit Mörd, mais comment se fait-il que Gunnar ait porté plainte contre Kol pour le meurtre de Hjört, quand c'est le Norvégien qui l'a tué?»--«C'était légal, dit Njal, puisqu'il l'a désigné devant témoins comme devant lui rendre raison.»--«C'était légal assurément, dit Mörd, mais pourquoi Gunnar les a-t-il tous déclarés hors la loi?»--«Tu ne devrais pas le demander, dit Njal, car ils étaient partis tous avec l'intention de blesser ou de tuer»--«Ils n'ont rien fait à Gunnar» dit Mörd.--«Les frères de Gunnar, Hjört et Kolskegg, étaient là, dit Njal. L'un a reçu la mort et l'autre une blessure.»--«Vous avez la loi pour vous, dit Mörd; mais il est dur de se faire à cela.»
Alors Hjalti, fils de Skeggi, de la vallée de la Thjorsa, s'avança et dit: «Je n'ai aucune part à vos querelles; mais je veux savoir ce que tu ferais, Gunnar, par égard à mes paroles, et par amitié pour moi».--«Que demandes-tu?» dit Gunnar.--«Ceci, dit Hjalti; que tu abandonnes toute l'affaire à une sentence équitable et au jugement d'hommes sages».--«Alors, dit Gunnar, tu promets de n'être jamais contre moi, quels que soient ceux à qui j'aurai affaire?»--«Je te le promets» dit Hjalti. Après cela, Hjalti entreprit les adversaires de Gunnar, et les choses en vinrent au point qu'ils conclurent tous la paix. Et ils s'engagèrent de part et d'autre à la garder fidèlement. Pour la blessure de Thorgeir on mit, comme équivalent, l'affaire de séduction, et la coupe de bois pour la blessure de Starkad. Pour les frères de Thorgeir on fixa demi-amende, l'autre moitié étant forfaite, par suite de leur attaque contre Gunnar. Le meurtre d'Egil et l'affaire de Tyrfing se compensèrent. Pour le meurtre de Hjört on mit celui de Kol et du Norvégien. Pour tous les autres, on fixa demi-amende. Ce fut Njal qui prononça ce jugement, avec Asgrim fils d'Ellidagrim, et Hjalti fils de Skeggi.
Njal avait beaucoup d'argent placé chez Starkad et chez ceux de Sandgil; il donna tout à Gunnar pour payer ces amendes. Gunnar de son côté avait tant d'amis au ting qu'il put payer sur l'heure l'amende pour tous les meurtres. Il fit des présents à beaucoup de chefs qui lui avaient prêté leur aide, et il se fit grand honneur dans cette affaire. Tous étaient d'accord en ceci, qu'il n'avait pas son pareil dans le pays du Sud.
Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Et pour l'instant il s'y tient tranquille. Mais ses adversaires lui enviaient fort tous ses honneurs.
LXVII
Il faut parler maintenant de Thorgeir fils d'Otkel. Il était arrivé à l'âge d'homme; il était grand et fort, loyal et simple, un peu trop confiant. Les hommes les meilleurs en faisaient cas, et ses amis l'aimaient.
Un jour, Thorgeir fils de Starkad alla trouver Mörd son parent. «Je ne suis pas content, dit-il, de la façon dont s'est terminée notre affaire avec Gunnar. Je t'ai acheté ton aide pour tout le temps que nous serons debout tous deux. Je veux donc que tu imagines quelque chose qui puisse faire du tort à Gunnar. Et que ce soit quelque invention profonde. Je te parle ouvertement, parce que je sais que tu es le plus grand ennemi de Gunnar, comme il est le tien. Je te ferai avoir de grands honneurs, si tu fais de ton mieux».
«On dit toujours, répond Mörd, que j'aime l'argent, et il va en être encore de même. Nous n'empêcherons pas, non plus, qu'on ne te fasse passer pour un homme qui rompt les traités, et qui ne respecte pas la paix jurée, si tu reprends en main cette affaire. On m'a dit pourtant que Kolskegg allait intenter un procès pour recouvrer un quart de Moeidarhval, qui a été livré à ton père en paiement, pour le meurtre de ses fils. Il fait ce procès pour le compte de sa mère; Gunnar aussi est d'avis de payer en argent, et de ne pas céder de terre. Il faut attendre que l'affaire soit en train, alors vous l'accuserez d'avoir rompu la paix. Il a aussi pris un champ à Thorgeir fils d'Otkel: vois à t'entendre avec lui pour attaquer Gunnar. Si vous échouez en ceci, et s'il ne se laisse pas forcer, vous pourrez recommencer une autre fois. Car je te dis que Njal a prédit son sort à Gunnar, et lui a annoncé que s'il tuait plus d'un homme en ligne directe dans une même famille, ce serait la cause de sa mort, s'il arrivait en outre qu'il rompît la paix faite à ce sujet. Il te faut donc t'entendre avec Thorgeir, dont Gunnar a déjà tué le père. Si vous vous trouvez tous deux à une rencontre, mets-toi à l'abri. Lui, il ira de l'avant, hardiment, et Gunnar le tuera. Alors il en aura tué deux dans la même famille. Toi tu prendras la fuite. Et si cette fois c'est son destin que sa mort s'ensuive, il rompra la paix. Il faut nous tenir tranquilles jusque là».
Thorgeir rentre chez lui, et dit tout à son père en secret. Ils conviennent de suivre ce conseil, et de n'en rien dire à personne.
LXVIII
Quelques temps après Thorgeir fils de Starkad vint à Kirkjubæ trouver l'autre Thorgeir; ils s'en allèrent à l'écart et se parlèrent en secret tout le jour. À la fin Thorgeir fils de Starkad donna à l'autre Thorgeir un javelot incrusté d'or, puis il retourna chez lui. Ils firent ensemble la plus étroite amitié.
Au ting de Tingskala, l'automne suivant, Kolskegg introduisit son instance pour les terres de Moeidarhval. Gunnar de son côté, prit des témoins, après quoi il offrit aux gens de Trihyrning de l'argent ou d'autres terres, après estimation légale. Alors Thorgeir prit des témoins de ce fait, que Gunnar rompait la paix conclue avec lui et son père. Après cela le ting prit fin.
Et voici qu'une demi-année se passe. Les deux Thorgeir se voient sans cesse, et ils ont l'un pour l'autre la plus grande tendresse.
Kolskegg dit à Gunnar: «On m'a dit qu'il y avait grande amitié entre Thorgeir fils d'Otkel et Thorgeir fils de Starkad; c'est l'avis de bien des gens qu'il ne faut pas s'y fier; et je voudrais te voir prendre garde à toi.»--«La mort viendra à moi, dit Gunnar, en quelque endroit que je sois, si c'est mon destin.» Et ils n'en dirent pas davantage.
À l'automne, Gunnar décida qu'on travaillerait une semaine à la maison, et une autre en bas dans les îles, pour finir de rentrer les foins. Tous les hommes durent quitter le domaine, hormis lui et les femmes.
Thorgeir de Trihyrning alla trouver l'autre Thorgeir. Sitôt qu'ils se rencontrèrent, ils s'en allèrent à l'écart, comme d'habitude. Thorgeir fils de Starkad dit: «Je pense qu'il faut nous armer de courage, et attaquer Gunnar.»--«Les rencontres avec Gunnar, répondit Thorgeir fils d'Otkel, n'ont eu qu'une seule et même fin jusqu'ici, et peu de gens en sont revenus vainqueurs, et puis je trouve mauvais d'être appelé parjure.»--«C'est eux qui ont rompu la paix, et non pas nous, dit Thorgeir fils de Starkad; Gunnar t'a pris ton champ, et il a pris Moeidarhval à moi et à mon père.» Ils conviennent donc d'aller attaquer Gunnar. Thorgeir fils de Starkad dit qu'à quelques nuits de là Gunnar sera seul chez lui: «Viens alors, ajoute-t-il, me trouver avec douze hommes, j'en aurai autant de mon côté.» Après cela, Thorgeir retourna chez lui.
LXIX