Chapter 10
Gunnar leur dit: «Il faut se défendre, et voici la hallebarde. Vous allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer». Ils sautèrent tous à terre et vinrent à Gunnar. Halbjörn était en avant. «N'approche pas, dit Gunnar; tu es le dernier à qui je veuille faire du mal; mais je n'épargnerai personne, si j'ai à défendre ma vie».--«Je n'en ferai rien, dit Halbjörn, tu veux tuer mon frère, et ce serait une honte, si j'étais assis à te regarder», et des deux mains il pointe sur Gunnar un énorme javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjörn passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il resta planté en terre, puis il prit son épée, si vite que l'oeil ne pouvait le suivre, et en frappa Halbjörn. L'épée toucha le bras d'Halbjörn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par derrière, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga.
Alors Gunnar chanta:
«Te souviens-tu du jour où tu demandas à un autre, coureur de vaillants coursiers, en fuyant à toute vitesse loin de mon domaine, si la citation était bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos épées. C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colère, de vos citations en justice».
Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de Skamkel. Il le soulève et le jette la tête la première dans le sentier boueux.
Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lança à Gunnar. Gunnar prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du bouclier et de l'homme, et s'enfonça en terre. Otkel lève son épée sur Gunnar, il vise à la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en tuèrent huit.
Une femme qui les regardait faire courut à la maison. Elle dit la chose à Mörd et le pria de les séparer. «Ce sont des gens dont je ne me soucie guère, dit-il, qu'ils se tuent ou non».--«Tu ne peux pas parler ainsi, dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel».--«Tu bavardes toujours, sotte créature», dit-il, et il resta chez lui, tranquille, pendant qu'ils combattaient.
Gunnar et Kolskegg remontèrent à cheval, leur besogne finie. Ils rentrèrent chez eux, remontant la rivière au grand galop. Gunnar sauta à bas de son cheval et se retrouva debout: «Bien galopé, mon frère», dit Kolskegg. Gunnar répondit: «Ce sont les propres paroles de Skamkel, le jour où ils ont fait passer leurs chevaux sur moi».--«Tu as vengé cela maintenant» dit Kolskegg.--«Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de peine qu'un autre à me décider à tuer les gens».
LV
Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la chose n'était pas arrivée avant qu'on eût pu s'y attendre.
Gunnar alla à Bergthorsval et dit à Njal la besogne qu'il avait faite. Njal dit: «Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais été poussé à bout».--«Qu'arrivera-t-il bien maintenant?» dit Gunnar. «Veux-tu que je te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arrivé? Tu vas aller au ting, et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries».--«Donne-moi un bon conseil», dit Gunnar. «C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en tue jamais plus d'un dans une même famille, et ne romps jamais la paix que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et surtout dans cette affaire-ci».--«J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il fallait moins que d'un autre attendre cela de moi».--«Je veux le croire, dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si cela arrive, tu trouveras bientôt la mort; autrement tu deviendras un vieillard». Gunnar dit: «Sais-tu quelle sera ta mort?»--«Je le sais» dit Njal.--«Et laquelle?» dit Gunnar.--«Celle qu'on eût pensé le moins» dit Njal. Après cela Gunnar s'en retourna chez lui.
On envoya un homme à Gissur le blanc et à Geir le Godi; car c'était à eux à porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se réunirent et parlèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'accord qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui voudrait s'en charger; mais personne n'était disposé à cela. «Il me semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort pour savoir lequel; ou bien que nous consentions à ce qu'il ne soit point payé d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous cacher que c'est une grosse affaire à mener: car Gunnar a une grande parenté et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas tombé au sort devra venir en aide à l'autre et ne pas se retirer avant que l'affaire soit menée à bien». Après cela ils tirèrent au sort, et le sort désigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main l'affaire.
Quelque temps après ils quittèrent le pays de l'Ouest. Ils traversèrent la rivière et vinrent à l'endroit où la rencontre avait eu lieu, au bord de la Ranga. Ils déterrèrent les cadavres et prirent des témoins pour voir les blessures. Après cela ils prononcèrent la citation, et désignèrent comme témoins enquêteurs dans l'affaire neuf hommes libres du pays. On leur dit que Gunnar était chez lui, avec trente hommes. Geir le Godi demanda à Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. «Je ne veux pas, dit Gissur, quoique la différence soit grande». Alors ils retournèrent chez eux.
Le bruit que l'affaire était engagée se répandit dans tout le canton; et on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats.
LVI
Il y avait un homme nommé Skapti. Il était fils de Thorod. La mère de Thorod était Thorvör. Elle était fille de Thormod Skapti, fils d'Oleif le gros, fils d'Einar, fils d'Ölvir Barnakarl.
C'étaient de grands chefs, le père et le fils, et de grands hommes de loi. Thorod passait pour être quelque peu rusé et malfaisant. Ils étaient avec Gissur le blanc dans tous les procès qu'il avait.
Les gens du Hlid et de la Ranga arrivèrent au ting en foule. Gunnar était si aimé de chacun qu'ils furent tous d'avis d'être pour lui. Ils arrivent donc tous au ting, et dressent leurs huttes.
Gissur le blanc avait avec lui les chefs que voici: Skapti et Thorod, Asgrim fils d'Ellidagrim, Od de Kidjaberg, Haldor fils d'Örnolf.
Un jour les gens étaient allés au tertre de la loi. Geir le godi se leva et déclara qu'il intentait une action à Gunnar pour le meurtre d'Otkel. Il lui en intenta une seconde pour le meurtre d'Halbjörn le blanc, puis pour le meurtre d'Audulf, puis pour le meurtre de Skamkel. Après cela il déclara qu'il en intentait une à Kolskegg pour le meurtre de Halkel. Et quand il eut fini toutes ses déclarations, on trouva qu'il avait bien dit. Il demanda de quelle juridiction ils dépendaient, et quel était leur domicile. Après cela les gens quittèrent le tertre de la loi.
Et voici que le ting se passe, et vient le moment où les affaires devaient être jugées. Des deux côtés ils rassemblèrent tout leur monde. Geir le Godi et Gissur le blanc se mirent au sud du tribunal du district de la Ranga, Gunnar et Njal se mirent au nord du tribunal. Geir le Godi somma Gunnar d'écouter son serment. Puis il prêta serment. Après cela il exposa l'affaire. Puis il produisit les témoins de la citation. Puis il fit prendre place aux hommes libres du pays qu'il avait désignés comme témoins enquêteurs. Puis il invita l'adversaire à récuser leur déposition. Puis il leur dit d'apporter leur déposition. Alors les hommes qui avaient été désignés comme témoins enquêteurs s'avancèrent devant le tribunal, prirent des témoins, et déclarèrent que l'affaire d'Audulf n'était pas de leur compétence, parce que ceux à qui la poursuite appartenait étaient en Norvège, qu'ils n'avaient donc rien avoir dans cette affaire. Après cela ils firent leur déposition dans l'affaire d'Otkel et déclarèrent que Gunnar était convaincu d'être coupable de ce meurtre. Après cela Geir le Godi somma Gunnar d'avoir à se défendre; et il prit des témoins de toutes les formalités qu'il avait remplies.
Alors Gunnar à son tour somma Geir le Godi d'écouter son serment et les moyens de défense qu'il allait présenter. Puis il prêta serment. Après quoi il dit: «Voici ce que j'ai à dire pour ma défense dans cette affaire: j'ai pris des témoins, et j'ai déclaré Otkel hors la loi, devant mes voisins, pour cette blessure sanglante qu'il m'a faite avec ses éperons. Je te fais donc, à toi Geir le Godi, défense solennelle de poursuivre cette affaire et aux juges de la juger, et par là je tiens toutes les mesures que tu as prises jusqu'ici pour nulles et de nul effet. Je t'en fais une défense légale, pleine et entière, et qui doit être suivie d'effet, telle enfin que j'ai à te la faire selon la procédure de l'Alting et la loi de tout le pays. Et maintenant j'ai à te dire ce que je vais faire encore» dit Gunnar.--«Vas-tu me défier à un combat dans l'île, comme c'est ta coutume, dit Geir, et refuser de te soumettre à la loi?».--«Ce n'est pas cela, dit Gunnar; je vais te citer à comparaître au tertre de la loi, pour ceci, que tu as désigné des témoins enquêteurs dans une affaire où ils n'avaient rien à voir: le meurtre d'Audulf; et pour cette cause je vais déclarer que tu as encouru la peine du bannissement simple».
Njal prit la parole et dit: «Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; car vous en viendriez maintenant aux plus grandes violences. Chacun de vous a dans son affaire beaucoup de choses contre lui, à ce qu'il me semble. Il y a quelques-uns de ces meurtres, Gunnar, au sujet desquels tu n'as pas grand'chose à dire contre ceux qui t'en déclarent coupable. D'autre part, tu as cette action que tu intentes à Geir, et il sera trouvé coupable, certainement. Et toi, Geir le Godi, il faut que tu saches une chose, c'est que cette action en bannissement qui te menace n'est pas encore intentée, mais qu'elle ne restera pas en route si tu refuses de suivre mon conseil».
Thorod le Godi dit: «Il me semble qu'il vaudrait mieux, pour le bien de la paix, faire un arrangement dans cette affaire; mais pourquoi ne dis-tu rien, Gissur le blanc?».--«Il me semble, dit Gissur, qu'il nous faudrait de solides appuis pour mener à bien notre cause. Il est facile de voir que les amis de Gunnar ne sont pas loin; ce qui donc vaudra le mieux pour notre affaire, c'est que de bons et vaillants hommes prononcent entre nous, si Gunnar y consent».
«J'ai toujours été accommodant, dit Gunnar; vous avez beaucoup à dire contre moi; mais aussi il me semble que j'ai été grandement forcé à faire ce que j'ai fait».
Ils décidèrent donc, sur le conseil des hommes les plus sages, de terminer l'affaire, et de la remettre à un arbitrage. Six hommes furent choisis comme arbitres. Et sur l'heure, au ting, ils prononcèrent sur l'affaire. Leur sentence fut qu'il ne serait point payé d'amende pour Skamkel; que le meurtre d'Otkel et le coup d'éperon se compenseraient; que pour les autres meurtres il serait payé des amendes suivant leur valeur. Les parents de Gunnar donnèrent de l'argent, si bien que toutes les amendes furent payées sur le champ, au ting. Alors Geir le Godi et Gissur le blanc allèrent trouver Gunnar et lui promirent de garder fidèlement la paix. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il remercia les hommes qui lui avaient prêté leur aide et fit à beaucoup d'entre eux des présents. Il se fit grand honneur de tout ceci.
Gunnar est donc maintenant chez lui, et fort en honneur.
LVII
Il y avait un homme nommé Starkad. Il était fils de Bark Blatannarskeg, fils de Thorkel Bundinfot, qui prit des terres aux environs de Trihyrning. C'était un homme marié, et sa femme s'appelait Halbera. Elle était fille de Hroald le rouge et de Hildigunn, fille de Thorstein Titling. La mère d'Hildigunn était Unn, fille d'Eyvind Karf, soeur de Modolf le pacifique, de Mosfell, de qui sont descendus les Modylfings.
Les fils de Starkad et de Halbera s'appelaient, Thorgeir, Börk, et Thorkel. Hildigunn, la guérisseuse, était leur soeur. C'étaient des hommes d'humeur hautaine, querelleurs et malfaisants. Ils faisaient aux gens toute sorte de tort.
LVIII
Il y avait un homme nommé Egil. Il était fils de Kol, fils d'Ottar-Bal, qui prit des terres entre Stotalæk et Reydarvatn. Le frère d'Egil était Önund de Tröllaskog, père de Hal le fort, qui eut part au meurtre de Holtathorir avec les fils de Ketil le beau parleur.
Egil demeurait à Sandgil. Ses fils étaient Kol, Ottar, et Hauk. Leur mère était Steinvör, soeur de Starkad de Trihyrning. Les fils d'Egil étaient grands et batailleurs, les hommes les plus malfaisants qu'on pût voir. Ils étaient toujours du même côté, eux et les fils de Starkad. Leur soeur était Gudrun Natsol. C'était la plus belle et la plus gracieuse des femmes.
Egil avait pris chez lui deux hommes de Norvège. L'un s'appelait Thorir et l'autre Thorgrim. Ils étaient nouveaux-venus dans le pays, bien vus et riches. C'étaient de vaillants hommes, hardis en toute occasion.
Starkad avait un bon cheval, roux de poil; les gens disaient que ce cheval n'avait pas son pareil pour le combat. Il arriva une fois que ces trois frères de Sandgil étaient à Trihyrning. Il y eut beaucoup de paroles dites sur tous les hommes du pays de Fljotshlid; et on vint à se demander si quelqu'un d'eux voudrait faire combattre un cheval contre celui-là. Des gens qui étaient là dirent, pour leur faire honneur et flatterie, que nul n'oserait, et que nul aussi n'avait un cheval pareil. Alors Hildigunn répondit «Je sais un homme qui osera bien faire combattre un cheval contre le vôtre.»--«Nomme-le» disent-ils. Elle répond; «Gunnar de Hlidarenda a un cheval brun, qu'il fera bien combattre contre vous et contre tous les autres.»--«Il vous semble à vous, femmes, disent-ils, que nul n'est son pareil. Mais si Geir le Godi et Gissur le blanc ont cédé devant lui à leur honte, il n'est pas dit qu'il nous en arriverait autant.»--«Il vous arrivera pis» dit-elle, et il s'ensuivit une grande dispute entre eux. Starkad dit: «Gunnar est le dernier homme à qui il vous faut chercher querelle; car il est dangereux de s'attaquer à sa chance.»--«Tu nous permettras bien, dirent-ils de lui offrir un combat de chevaux?»--«Je vous le permets, dit-il, à condition que vous ne lui jouerez point de mauvais tour.» Ils promirent qu'ils n'en feraient rien.
Ils partirent donc pour Hlidarenda. Gunnar était chez lui; il sortit; Kolskegg et Hjort sortirent avec lui. Ils firent bon accueil aux autres et demandèrent où ils allaient. «Nous n'allons pas plus loin qu'ici» répondirent-ils. On nous a dit que tu avais un bon cheval, et nous venons t'offrir un combat de chevaux.»--«Il n'y a pas grand chose à dire de mon cheval, dit Gunnar; il est jeune et il n'est pas encore bien dressé.»--«Tu te décideras peut-être à le faire combattre; dirent-ils. Hildigunn est d'avis que tu t'en tirerais bien.»--«Comment avez-vous parlé de cela?» dit Gunnar.--«Il y a des gens, répondirent-ils, qui ont dit que tu n'oserais pas faire combattre un cheval contre le nôtre.»--«Je crois que j'oserai, dit Gunnar, mais il me semble que ce sont là de mauvaises paroles.»--«Devons-nous croire, dirent-ils, que tu acceptes le combat?»--«Vous serez contents, dit Gunnar, si vous l'emportez; mais il y a une chose que je veux vous demander. C'est de régler le combat de telle sorte que nous en ayons les uns et les autres du plaisir et nul ennui, et que vous ne puissiez en aucune façon me faire honte. Mais si vous faites pour moi comme pour d'autres, je vous le revaudrai, sans que rien m'en empêche, et vous verrez qu'il vous en coûtera cher. Comme vous aurez fait, ainsi je ferai.» Après cela, ils retournèrent chez eux.
Starkad demanda comment les choses s'étaient passées. Ils dirent que Gunnar leur avait fait faire un bon voyage. «Il a promis de faire combattre son cheval, et nous avons fixé le jour où le combat aura lieu. On voyait bien qu'il trouvait que nous avions l'avantage sur lui, et il faisait tout son possible pour s'y dérober.»--«Vous verrez, dit Hildigunn, que si Gunnar est lent à s'engager dans une affaire chanceuse, il est hardi quand il n'y a plus moyen d'y échapper.»
Gunnar monta à cheval et vint trouver Njal. Il lui dit le combat de chevaux, et les paroles qui avaient été dites entre eux. «Et que penses-tu qu'il advienne de ce combat?» ajouta-t-il. «C'est toi qui auras le dessus, dit Njal; mais ceci va causer la mort de bien des gens.»--«Penses-tu que cela cause ma mort?» dit Gunnar. «Pas cette fois, dit Njal; mais ils se souviendront de leur vieille haine, ils l'en porteront encore une nouvelle, et tu n'auras plus autre chose à faire qu'à plier devant eux.» Alors Gunnar retourna chez lui.
LIX
Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld. Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain, accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant.
Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique dans toutes ses paroles.
Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils, Egil avec les siens.
Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la chose fort à coeur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard, quoique cela revienne au même, à la fin.»
Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre, et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien contre eux, et en un clin d'oeil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un oeil. Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg: «Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se battre avec des armes.» Et il chanta:
«Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang. J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.»
Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu. «Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant une parole, et il l'est encore.»
Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa ainsi.
L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent entre eux très grande amitié.
LX
Asgrim fils d'Ellidagrim avait un procès à poursuivre devant le ting. C'était une affaire d'héritage. Il avait pour adversaire dans ce procès Ulf fils d'Uggi. Il arriva à Asgrim, ce qui lui était arrivé rarement, qu'il y avait un de cas de nullité dans son affaire. Et la nullité consistait en ceci qu'il avait nommé quatre jurés là où il avait à en nommer neuf. Les autres avaient donc ce cas de nullité pour eux. Alors Gunnar dit: «Je te défie en combat singulier dans l'île, Ulf fils d'Uggi, puisqu'il n'y a plus moyen de se faire rendre justice.»--«Ce n'est pas à toi que j'ai à faire» dit Ulf.--«Cela revient au même, dit Gunnar; Njal et Helgi mon ami seront d'avis que je dois prendre en main la cause d'Asgrim, quand ils ne sont pas là.» Et le procès finit de telle sorte, qu'Ulf eut à payer toute la somme. Alors Asgrim dit à Gunnar: «Je t'invite à venir chez moi cet été, et je serai avec toi dans toutes les querelles et jamais contre toi.»
Gunnar quitta le ting, et retourna chez lui. À quelque temps de là, ils se rencontrèrent, lui et Njal. Njal pria Gunnar de se tenir sur ses gardes. Il avait ouï dire que ceux de Trihyrning méditaient de marcher contre lui, et il l'engagea à ne jamais sortir sans être en nombre, et à porter toujours ses armes avec lui. Gunnar dit qu'ainsi ferait-il. Il dit à Njal qu'Asgrim l'avait invité chez lui: «et mon intention, ajouta-t-il, est d'y aller cet automne.»--«Que personne ne le sache avant ton départ, dit Njal; ni combien de temps tu resteras au loin. Je t'offrirai en outre que mes fils fassent le chemin avec toi. De la sorte il est à croire qu'ils ne t'attaqueront pas.» Ils convinrent donc qu'il en serait ainsi.
L'été se passa, et voici qu'il n'y avait plus que huit semaines jusqu'à l'hiver. Alors Gunnar dit à Kolskegg: «Apprête-toi à partir, car nous allons à Tunga, où nous sommes invités.»--« Ne le ferai-je pas dire aux fils de Njal?» dit Kolskegg.--«Non, dit Gunnar, il ne faut pas qu'il leur arrive malheur à cause de moi.»
LXI
Ils chevauchaient tous trois, Gunnar et ses frères. Gunnar avait sa hallebarde et son épée, présent d'Ölvir. Kolskegg avait sa hache. Hjört aussi était armé jusqu'aux dents. Ils arrivèrent à Tunga. Asgrim leur fit bon accueil, et ils furent là quelque temps. À la fin ils annoncèrent qu'ils voulaient retourner chez eux. Asgrim leur fit de beaux présents et offrit de faire route avec eux pour le pays de l'Est. Gunnar dit qu'il n'avait besoin de personne, et Asgrim ne partit pas.