La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 7

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Le dédain de ce qu'ils ne connaissent pas me paraît le trait dominant du caractère des Russes. Au lieu de tâcher de comprendre, ils tâchent de se moquer. S'ils réussissent jamais à mettre au jour leur vrai génie, le monde verra, non sans quelque surprise, que c'est celui de la caricature. Depuis que j'étudie l'esprit des Russes et que je parcours la Russie, ce dernier venu des États inscrits sur le grand livre de l'histoire européenne, je vois que les ridicules du parvenu peuvent exister en masse et devenir l'apanage d'une nation tout entière.

Les clochers peints et dorés, presque aussi nombreux que les maisons de Yaroslaf, brillent de loin comme ceux de Moscou; mais la ville est moins pittoresque que ne l'est la vieille capitale de l'Empire. Le Volga la borde, et du côté de ce fleuve elle se termine par une terrasse élevée et plantée d'arbres; un chemin de service passe sous ce large boulevard, il descend de la ville au fleuve dont il coupe à angle droit le chemin de halage. Cette communication nécessaire n'interrompt pas la terrasse, qui se continue par un beau pont, au-dessus du passage ouvert aux besoins du commerce. Le pont déguisé sous la promenade ne s'aperçoit que d'en bas; cet ensemble est d'un bon effet, il ne manque à la scène, pour paraître imposante, que du mouvement et de la lumière; mais malgré son importance commerciale, cette ville, si plate, si régulière, paraît morte; elle est triste, vide et silencieuse; moins triste, moins vide, moins silencieuse encore que la campagne qu'on aperçoit du haut de sa terrasse. Je me suis imposé l'obligation de vous faire voir tout ce que je vois: il faut donc vous décrire ce tableau, au risque de vous paraître insipide, et de vous ennuyer comme je m'ennuie à le contempler.

C'est un immense fleuve gris, aux rives abruptes comme des falaises, mais sableuses, peu élevées et nivelées à leur partie supérieure par d'immenses plaines grises tachetées de forêts de pins et de bouleaux, unique végétation permise à ce sol glacé; c'est un ciel métallique et gris où quelques lames d'argent élargies par le vent et la pluie interrompent la monotonie des nuages de plomb qui se reflètent dans une eau gris-de-fer: tels sont les froids et durs paysages qui m'attendaient aux environs d'Yaroslaf!... Ce pays est au demeurant aussi bien cultivé qu'il puisse l'être, et il est vanté par les Russes comme le plus riche et le plus riant de leur Empire, excepté la Crimée, qui à ce que m'assurent des voyageurs dignes de foi, est elle-même bien loin de valoir les corniches de Gènes, et les côtes de la Calabre; d'ailleurs quelle est l'étendue et l'importance de la Crimée, comparée aux plaines de cette vaste partie du monde?

Pierre-le-Grand qui admirait tant les Hollandais et qui les prenait pour modèles, aurait dû inspirer leur opiniâtreté aux Russes. Les édifices byzantins avec leur sévère solidité, le Kremlin avec ses libres imitations qui équivalent à des créations, seraient devenus les types d'une architecture nationale. Des cités remplies d'édifices conformes à leur destination animeraient les bords du Volga, et l'aspect général du pays serait aussi pittoresque, aussi original que celui de Yaroslaf l'est peu.

L'arrangement intérieur des habitations russes est raisonnable; leur aspect extérieur et le plan général des villes ne l'est pas. Yaroslaf n'a-t-il pas sa colonne comme Pétersbourg, et en face quelques bâtiments percés d'un arc de triomphe en forme de porte cochère pour imiter l'état-major de la CAPITALE? Tout cela est du plus mauvais goût, et contraste d'une manière étrange avec l'architecture des églises et des clochers; ces édifices semblent appartenir à d'autres villes qu'à celles pour lesquelles on les a faits.

Plus on approche d'Yaroslaf, plus on est frappé de la beauté de la population. Les villages sont riches et bien bâtis; j'y ai même vu quelques maisons de pierre, mais ces dernières sont encore en trop petit nombre pour varier l'aspect des campagnes, dont nul objet n'interrompt la monotonie.

Le Volga est la Loire de la Russie, si ce n'est qu'au lieu de nos riants coteaux de la Touraine, glorieux de porter les plus beaux châteaux du moyen âge et de la renaissance, on ne trouve ici que des rives unies, formant des quais naturels, des terrains couverts de maisons grises, alignées comme des tentes, et qui par leur apparence mesquine, uniforme, et leurs petites dimensions, appauvrissent le paysage plus qu'elles ne l'égaient: voilà le pays que les Russes recommandent à notre admiration.

Tantôt en me promenant le long du Volga, j'avais à lutter contre le vent du nord, tout-puissant sur cette terre où il règne par la destruction, balayant devant lui la poussière avec violence pendant trois mois, et la neige pendant le reste de l'année. Ce soir, dans les intervalles des bourrasques, durant les poses où l'ennemi semblait respirer, les mélodies lointaines des mariniers du fleuve arrivaient jusqu'à mon oreille. À cette distance, les sons nasillards qui déparent le chant populaire des Russes se perdaient dans l'espace, et je n'entendais qu'une plainte vague dont mon cœur devinait le sens. Sur un long train de bois qu'ils conduisaient habilement, quelques hommes descendaient le cours du Volga, leur fleuve natal; arrivés devant Yaroslaf, ils ont voulu mettre pied à terre; quand je vis ces indigènes amarrer leur radeau pour s'avancer au-devant de moi, je m'arrêtai: ils passèrent sans regarder l'étranger, sans même se parler entre eux. Les Russes sont taciturnes et ne sont pas curieux; je le comprends, ce qu'ils savent les dégoûte de ce qu'ils ignorent.

J'admirais leurs physionomies fines et leurs nobles traits. Hors les hommes de race calmoucke, au nez cassé, aux pommettes des joues saillantes, je vous l'ai répété souvent, les Russes sont parfaitement beaux.

Un autre agrément qui leur est naturel, c'est la douceur de la voix, la leur est toujours basse et vibrante sans effort. Ils rendent euphonique une langue qui, parlée par d'autres, serait dure et sifflante; c'est la seule des langues de l'Europe qui me paraisse perdre quelque chose dans la bouche des personnes bien élevées. Mon oreille préfère le russe des rues au russe des salons; dans les rues, le russe est la langue naturelle; dans les salons, à la cour, c'est une langue nouvellement importée, et que la politique du maître impose aux courtisans.

La mélancolie déguisée sous l'ironie est en ce pays la disposition la plus ordinaire des esprits; dans les salons surtout, car c'est là plus qu'ailleurs qu'il faut dissimuler la tristesse; de là un ton sarcastique, persifleur, et des efforts pénibles pour ceux qui les font comme pour ceux qui les voient faire. Les hommes du peuple noient leur tristesse dans l'ivrognerie silencieuse, les grands seigneurs dans l'ivrognerie bruyante. Ainsi, le même vice prend des formes diverses chez le serf et chez le maître. Celui-ci a une ressource de plus contre l'ennui: c'est l'ambition, ivresse de l'esprit. Au surplus il règne chez ce peuple, dans toutes les classes, une élégance innée, une délicatesse naturelle; ni la barbarie, ni la civilisation, pas même celle qu'il affecte, ne peuvent lui faire perdre cet avantage primitif.

Il faut avouer cependant qu'il lui manque une qualité plus essentielle: la faculté d'aimer. Cette faculté n'est rien moins que dominante en son cœur; aussi, dans les circonstances ordinaires, dans les petites choses, les Russes n'ont-ils nulle bonhomie; dans les grandes, nulle bonne foi; un égoïsme gracieux, une indifférence polie, voilà ce qu'on trouve en eux quand on les examine de près. Cette absence de cœur est ici l'apanage de toutes les classes, et se révèle sous diverses formes, selon le rang des hommes qu'on observe; mais le fond est le même dans tout. La faculté de s'attendrir et de s'attacher, si rare parmi les Russes, domine chez les Allemands, qui l'appellent _gemüth_. Nous la nommerions sensibilité expansive, cordialité, si nous avions besoin de définir ce qui n'est guère plus commun chez nous que chez les Russes. Mais la fine et naïve plaisanterie française est ici remplacée par une surveillance hostile, par une malignité observatrice, par une causticité envieuse, par une tristesse satirique enfin, qui me paraît bien autrement redoutable que ne l'est notre frivolité rieuse. Ici la rigueur du climat qui oblige l'homme à une lutte continuelle, la sévérité du gouvernement, l'habitude de l'espionnage rendent les caractères mélancoliques, les amours-propres défiants. On craint toujours quelqu'un et quelque chose; le pis, c'est que cette crainte est fondée; elle ne s'avoue pas, mais elle ne se cache pas non plus, surtout aux regards d'un observateur un peu attentif et habitué, comme je le suis, à comparer entre elles des nations diverses.

Jusqu'à un certain point, la disposition d'esprit peu charitable des Russes envers les étrangers me paraît excusable. Avant de nous connaître, ils viennent au-devant de nous avec un empressement apparent, parce qu'ils sont hospitaliers comme des Orientaux, et qu'ils s'ennuient comme des Européens; mais tout en nous accueillant avec une prévenance où il y a plus d'ostentation que de cordialité, ils scrutent nos moindres paroles, ils soumettent nos actions les plus insignifiantes à un examen critique, et comme ce travail leur fournit nécessairement beaucoup à blâmer, ils triomphent intérieurement et se disent: «Voilà donc les hommes qui se croient en tout supérieurs à nous!»

Il faut ajouter que ce genre d'étude leur plaît, car leur nature étant plus fine que tendre, il leur en coûte peu pour rester sur la défensive vis-à-vis des étrangers. Cette disposition n'exclut ni une certaine politesse, ni une sorte de grâce, mais elle est contraire à l'amabilité véritable. Peut-être qu'à force de soins et de temps, on parviendrait à leur inspirer quelque confiance, néanmoins, je doute que tous mes efforts pussent me faire atteindre à ce but, car la nation russe est une des plus légères et en même temps des plus impénétrables du monde. Qu'a-t-elle fait pour aider la marche de l'esprit humain? elle n'a pas encore eu de philosophes, de moralistes, de législateurs, de savants dont le nom marquât dans l'histoire; mais à coup sûr elle n'a jamais manqué ni ne manquera jamais de bons diplomates, d'habiles têtes politiques; et si les classes inférieures ne fournissent pas des ouvriers inventifs, elles abondent en manœuvres excellents; si les domestiques capables d'ennoblir leur profession par des sentiments élevés y manquent, on y trouve en abondance d'excellents espions.

Je vous conduis dans le dédale des contradictions, c'est-à-dire que je vous montre les choses de ce monde telles qu'elles m'apparaissent au premier et au second coup d'œil; c'est à vous que je laisse le soin de résumer, de coordonner mes remarques, afin de conclure de mes opinions personnelles à une opinion générale. Mon ambition sera satisfaite si en comparant et en élaguant de ce recueil une foule d'arrêts hasardés et précipités vous pouvez formuler une opinion solide, impartiale et mûre. Je ne l'ai pas fait parce que j'aime mieux voyager que travailler: un écrivain n'est pas libre, un voyageur l'est: je raconte le voyage et vous laisse le livre à compléter.

Les réflexions que vous venez de lire sur le caractère russe m'ont été suggérées par plusieurs visites que j'ai faites en arrivant à Yaroslaf. Je regardais ce point central comme l'un des plus intéressants de mon voyage; voilà pourquoi, avant de quitter Moscou, je m'étais muni de plusieurs recommandations pour cette ville.

Vous saurez demain le résultat de ma visite chez le principal personnage du pays, car je viens d'envoyer ma lettre au gouverneur. On m'a dit, ou pour parler plus juste, fait penser de lui beaucoup de mal dans les diverses maisons où j'ai été reçu ce matin.

Dans ce gouvernement, on retrouve le drowska primitif: cette voiture ainsi simplifiée (une planchette sur quatre roues) disparaît entièrement sous l'homme; ce n'est plus qu'un cheval attelé à une personne; des quatre roues de la voiture, deux restent cachées par les jambes du _voituré_ et les deux autres sont si basses qu'elles disparaissent dans le mouvement rapide de la machine.

Les paysannes russes marchent en général nu-pieds: les hommes se servent le plus souvent d'une espèce de sabots de jonc grossièrement natté; de loin cette chaussure ressemble assez aux sandales antiques. La jambe est entourée d'un pantalon large, dont les plis arrêtés à la cheville par des bandelettes à l'antique, se perdent dans le soulier. Cet ajustement rappelle tout à fait les statues des Scythes par les sculpteurs romains. Je ne crois pas que les mêmes artistes aient jamais représenté des femmes barbares dans leur costume.

Je vous écris d'une mauvaise auberge; il n'y en a que deux qui vaillent quelque chose en Russie, et elles sont tenues par deux étrangers: la pension anglaise à Saint-Pétersbourg et madame Howard à Moscou.

Il y a même bien des maisons de particuliers où je ne m'assieds sur un divan qu'en tremblant.

J'ai vu plusieurs bains publics à Pétersbourg et à Moscou; on s'y baigne de diverses manières; quelques personnes entrent dans des chambres chauffées à un degré de chaleur qui me paraît insupportable: une vapeur pénétrante vous suffoque dans ces étuves; ailleurs des hommes nus sur des planches brûlantes sont lavés et savonnés par d'autres hommes nus; les élégants ont des baignoires comme partout; mais tant de gens affluent dans ces établissements, l'humidité chaude qu'on y fait régner incessamment y nourrit tant d'insectes, les habits qu'on y dépose servent d'asile à tant de vermine, que rarement vous en sortez sans rapporter chez vous quelque preuve irrécusable de la sordide négligence des gens du peuple en Russie. Ce seul souvenir et la continuelle inquiétude qu'il me laisse me ferait haïr tout un pays.

Avant de se nettoyer elles-mêmes, les personnes qui font usage des bains publics devraient songer à nettoyer les bains, les baigneurs, les planches, le linge, et tout ce qu'on touche, et tout ce qu'on voit, et tout ce qu'on respire dans ces antres où les vrais Moscovites vont entretenir leur soi-disant propreté, et hâter la vieillesse par l'abus de la vapeur et de la transpiration qu'elle provoque.

Il est dix heures du soir: le gouverneur me fait dire que son fils et sa voiture vont venir me chercher: je réponds par des excuses et des remercîments; j'écris qu'étant couché, je ne puis profiter ce soir de la bonté de M. le gouverneur, mais que demain je passerai la journée tout entière à Yaroslaf, et que je m'empresserai d'aller le remercier. Je ne suis pas fâché de profiter de cette occasion de faire une étude approfondie de l'hospitalité russe en province.

À demain donc.

(_Suite de la même lettre_.)

Yaroslaf, ce 19 août 1839, après minuit.

Ce matin vers onze heures, le fils du gouverneur qui n'est encore qu'un enfant, est venu en grand uniforme me prendre dans une voiture coupée, attelée de quatre chevaux, et menée par un cocher et un _faleiter_, perché sur le cheval de droite de la volée; équipage tout pareil aux voitures des gens de la cour à Pétersbourg. Cette élégante apparition à la porte de mon auberge me déconcerta; je sentis tout d'abord que ce n'était pas à de vieux Russes que j'allais avoir affaire, et que mon attente serait encore trompée: ce n'était pas là des Moscovites purs, de vrais boyards. Je craignais de me retrouver une fois de plus chez des Européens voyageurs, chez des courtisans de l'Empereur Alexandre, parmi des grands seigneurs cosmopolites.

«Mon père connaît Paris, me dit le jeune homme; il sera charmé de recevoir un Français.

--À quelle époque a-t-il vu la France?»

Le jeune Russe garda le silence; il me parut déconcerté de ma question, qui pourtant m'avait semblé bien simple; d'abord je ne pus m'expliquer son embarras; plus tard je le compris, et je lui en sus gré comme d'une preuve de délicatesse exquise, sentiment rare par tout pays et à tout âge.

M ***, gouverneur d'Yaroslaf, avait fait en France à la suite de l'Empereur Alexandre les campagnes de 1813 et de 1814, et c'est ce dont son fils ne voulait pas me faire souvenir. Cette preuve de tact me rappelle un trait bien différent: un jour dans une petite ville d'Allemagne, je dînais chez l'envoyé d'un autre petit pays allemand; le maître de la maison en me présentant à sa femme, lui dit que j'étais Français...

«C'est donc un ennemi,» interrompt leur fils qui paraissait âgé de treize à quatorze ans.

Cet enfant n'avait pas été envoyé à l'école en Russie.

En entrant dans le vaste et brillant salon où m'attendait le gouverneur, sa femme et leur nombreuse famille, je me crus à Londres ou plutôt à Pétersbourg, car la maîtresse de la maison se tenait à la russe dans le petit cabinet fermé d'une grille dorée, qui occupe un coin du salon, et qui s'appelle l'_altane_; il est élevé de quelques degrés et fait l'ornement des habitations russes: on dirait d'un théâtre de société fermé par des treillages. Je vous ai décrit ailleurs cette brillante claire-voie, dont l'effet est aussi original qu'élégant. Le gouverneur me reçut avec politesse; puis passant à travers le salon devant plusieurs femmes et plusieurs hommes de ses parents qui se trouvaient là réunis, il me conduisit dans le cabinet de verdure où j'aperçus enfin sa femme.

À peine m'eut-elle fait asseoir au fond de ce sanctuaire, qu'elle me dit en souriant: «Monsieur de Custine, Elzéar fait-il toujours des fables?»

Le comte Elzéar de Sabran, mon oncle, était devenu, dès son enfance, célèbre dans la société de Versailles par son talent poétique, et il le serait dans le public si ses amis et ses parents avaient pu obtenir de lui qu'il publiât le recueil de ses fables, espèce de code poétique, grossi par l'expérience et par le temps, car chaque circonstance de sa vie, chaque événement public et particulier, chaque rêverie lui inspire un de ces apologues toujours ingénieux et souvent profonds, auxquels une versification élégante, facile, un débit original et piquant prêtent un charme particulier. Au moment où j'entrais chez le gouverneur d'Yaroslaf, ce souvenir était loin de moi, car j'avais l'esprit tout occupé de l'espoir trop rarement satisfait de trouver enfin de vrais Russes en Russie.

Je réponds à la femme du gouverneur par un sourire d'étonnement qui voulait dire: Ceci ressemble au conte d'Aline; expliquez-moi ce mystère.

L'explication ne se fit pas attendre.

«J'ai été élevée, continua la dame, par une amie de madame de Sabran, votre grand'mère; cette amie m'a parlé souvent des grâces naturelles et du charmant esprit de madame de Sabran, de l'esprit et des talents de votre oncle, de votre mère; elle m'a même souvent parlé de vous, quoiqu'elle eût quitté la France avant votre naissance; c'est madame de ***; elle suivit en Russie la famille de Polignac, émigrée, et depuis la mort de la duchesse de Polignac, elle ne m'a jamais quittée.

En achevant ces mots, madame *** me présenta à sa gouvernante, personne âgée qui parlait français mieux que moi, et dont la physionomie exprimait la finesse et la douceur.

Je sentis qu'il fallait renoncer pour cette fois à mon rêve de boyards, rêve qui, malgré sa niaiserie, ne laissait pas que de m'inspirer quelques regrets; mais j'avais de quoi me dédommager de mon mécompte. Madame ***, la femme du gouverneur, est d'une des grandes familles originaires de la Lithuanie; elle est née princesse ***. Outre la politesse commune à presque toutes les personnes de ce rang dans tous les pays, elle a pris le goût et le ton de la société française du meilleur temps, et quoique jeune encore, elle me rappelle, par la noble simplicité de son maintien, les manières des personnes âgées que j'ai connues dans mon enfance. Ce sont les traditions de la vieille cour, le respect de toutes les convenances, le bon goût dans sa perfection, car il s'élève jusqu'à la bonté, jusqu'au naturel; enfin c'est le grand monde de Paris dans ce qu'il avait de plus séduisant au temps où notre supériorité sociale était incontestée; au temps où madame de Marsan, se réduisant à une modeste pension, s'enfermait volontairement dans un petit appartement, à l'Assomption, et engageait pour dix ans ses immenses revenus afin d'aider son frère, le prince de Guémenée, à payer ses dettes en atténuant autant qu'il dépendait d'elle, par ce noble sacrifice, le scandale d'une banqueroute de grand seigneur.

Tout cela ne m'apprendra rien sur le pays que je parcours, pensais-je; mais j'y trouve un plaisir dont je me garde de me défendre, car il est devenu plus rare peut-être que la satisfaction de simple curiosité qui m'attirait ici.

Je me crois dans la chambre de ma grand'mère[9], à la vérité les jours où le chevalier de Boufflers n'y était pas, ni madame de Coaslin, ni même la maîtresse de la maison, car ces brillants modèles de l'espèce d'esprit qui se dissipait autrefois en France dans la conversation ont disparu sans retour, même en Russie; mais je me retrouve dans le cercle choisi de leurs amis et de leurs disciples rassemblés chez eux pour les attendre les jours où ils avaient été forcés de sortir. Il me semble qu'ils vont reparaître.

Je n'étais nullement préparé à ce genre d'émotion; certes, de toutes les surprises du voyage, celle-ci est pour moi la plus inattendue.

La maîtresse de la maison, qui partageait mon étonnement, me raconta l'exclamation qu'elle avait faite la veille en apercevant mon nom au bas du billet par lequel j'envoyais au gouverneur les lettres de recommandation qu'on m'avait données pour lui à Moscou. La singularité de cette rencontre dans un pays où je me croyais aussi inconnu qu'un Chinois, donna tout de suite un tour familier, presqu'amical à la conversation, qui devint générale sans cesser d'être agréable et facile. Tout cela me parut très-original; il n'y avait rien d'apprêté, rien d'affecté dans le plaisir qu'on paraissait trouver à me recevoir. La surprise avait été réciproque, un vrai coup de théâtre. Personne ne m'attendait à Yaroslaf; je ne me suis décidé à prendre cette route que la veille du jour où je quittai Moscou, et malgré les minuties de l'amour-propre russe, je n'étais pas un homme assez important aux yeux de la personne à qui j'avais demandé au dernier moment quelques lettres de recommandation pour supposer qu'elle m'eût fait devancer par un courrier.

La femme du gouverneur a pour frère un prince ***, qui écrit parfaitement notre langue. Il a publié des ouvrages en vers français, et il a bien voulu me faire présent d'un de ses recueils. En ouvrant le livre, j'ai trouvé ce vers plein de sentiment; il est dans une pièce intitulée: _Consolations à une mère_:

Les pleurs sont la fontaine où notre âme s'épure.

Certes, on est heureux d'exprimer si bien sa pensée dans une langue étrangère.

À la vérité les Russes du grand monde, surtout ceux de l'âge du prince ***, ont deux langues; mais je ne prends pas ce luxe pour de la richesse.

Toutes les personnes de la famille *** se sont empressées à l'envi de me faire les honneurs de la maison et de la ville.