La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 26

Chapter 263,580 wordsPublic domain

I. MICHEL ROMANOFF. Mort en 1645. | | II. ALEXIS. Mort en 1676. marié à NATALIE NARISCHKIN. | | | | III. THÉODORE ou FÉDOR III. Mort sans postérité en 1682. | | | | IV. JEAN ou IVAN V. Mort en 1696. | | | | | | CATHERINE, mariée au prince de Mecklembourg. | | | | | | | | ÉLISABETH, mariée à Antoine Ulrich de Brunswick, et morte | | | | ainsi que lui dans l'exil. | | | | | | | | | | IX. JEAN VI, détrôné, enfermé à Schlusselbourg. | | | | | Mort en 1764, à 22 ans. | | | | | | | | | | CATHERINE. Morte en 1807, à 65 ans. | | | | | | | | | | ÉLISABETH. Morte en 1782, à 39 ans. | | | | | | | | | | PIERRE. Mort en 1798, à 53 ans. | | | | | | | | | | ALEXIS. Mort en 1787, à 41 ans. | | | | | | | | | | _N. B._ À la mort de ces cinq princes et princesses | | | | | s'éteignit la branche de JEAN V. | | | | | | ANNE, duchesse de Courlande. Morte sans enfants en 1740. | | | | SOPHIE. Morte dans un monastère en 1704. | | | | V. PIERRE-LE-GRAND. marié à EUDOXIE LAPUCHIN. Morte en 1731. | | | | | | ALEXIS[44], marié à une princesse de | | | Brunswick. | | | | | | | | VII. PIERRE II. Mort sans postérité. | | | | | marié à CATHERINE Ire. Morte en 1727. | | | | | | ANNE, mariée à Frédéric de | | | Holstein-Gottorp. Morte en 1726. | | | | | | | | XI. PIERRE III. Mort en 1762. | | | | | | | | marié à XII. CATHERINE-LA-GRANDE. Morte | | | | en 1798. | | | | | | | | | | XIII. PAUL. Mort en 1762. | | | | | | | | | | marié à MARIE DE WURTEMBERG. | | | | | | | | | | | | XIV. ALEXANDRE. Mort en 1825. | | | | | | | | | | | | CONSTANTIN. | | | | | | | | | | | | XV. NICOLAS Ier. | | | | | | | | | | | | MICHEL. | | | | | | X. ÉLISABETH. Morte sans postérité en 1764.

LISTE DES CZARS DEPUIS JEAN IV.

JEAN IV. THÉODORE Ier. BORIS GODOUNOF. THÉODORE II. DÉMÉTRIUS V. BASILE V. MICHEL ROMANOFF. ALEXIS. THÉODORE III. JEAN V. PIERRE Ier. CATHERINE Ire. PIERRE II. ANNE. JEAN VI. ÉLISABETH. PIERRE III. CATHERINE II. PAUL. ALEXANDRE. NICOLAS Ier.

Sous le règne de Catherine II, des princes et des princesses de Brunswick, frères et sœurs d'Ivan VI, le prisonnier de Schlusselbourg. On frémit en lisant les preuves de l'abrutissement de ces malheureuses créatures chez lesquelles toutes les idées de la vie se confondent avec les habitudes de la prison, et qui pourtant sentaient leur position. Le trône auquel elles avaient droit était occupé par l'épouse de Pierre III succédant à sa victime, qui elle-même n'avait régné que par l'usurpation.

Je fais précéder ce récit véridique d'une généalogie de la maison de Romanoff[45], qui prouve que les prisonniers descendaient en droite ligne du Czar Ivan V. La famille du prince de Brunswick fut la victime des souverains par lesquels elle fut dépossédée; car, dans l'histoire de Russie, le droit s'expie et le crime se récompense.

Pour bien apprécier l'hypocrisie de la Czarine dans sa conduite envers ses prisonniers, il ne faut pas oublier que le présent récit est écrit pour l'Impératrice elle-même, et que par conséquent chaque fait y est présenté sous le point de vue le plus _convenable_, et en même temps le plus satisfaisant pour la _grande âme_ de Catherine II. Ce morceau doit être lu comme une œuvre de chancellerie, comme une pièce officielle, et non comme un récit impartial et naïf.

C'est un épisode de l'histoire du règne de Catherine II, rédigé par ordre supérieur, et destiné à prouver l'_humanité_ de la Sémiramis du Nord.

_Renvoi en Danemark de la famille de Brunswick qui résidait à Cholmogory. Tiré de la première partie des Actes de l'Académie Impériale russe_.

I.

La famille de Brunswick languit longtemps dans l'exil. Le dernier lieu de sa résidence en Russie fut Cholmogory, ancienne ville du gouvernement d'Archangel, construite dans une île de la Dwina, à 72 verstes d'Archangel. Elle vivait éloignée de toute autre habitation dans une maison expressément destinée à elle et aux employés, aux gens attachés à son service. La promenade ne lui était permise que dans le jardin attenant à la maison.

Le malheureux père, Antoine Ulric de Brunswick, ayant perdu sa femme, l'ex-régente de l'Empire de Russie, et étant devenu aveugle à la suite de ses malheurs, mourut le 4-16 mai 1774, n'ayant pas vécu assez pour recevoir la liberté qu'il avait demandée avec larmes. La politique du temps n'avait pas permis qu'on lui accordât sa demande. Il laissa après lui deux fils et deux filles.

L'aînée des deux filles, la princesse Catherine, était née à Saint-Pétersbourg avant les malheurs de sa famille. La princesse Élisabeth, à Dunamunde; les princes Pierre et Alexis, à Cholmogory. La naissance de ce dernier avait coûté la vie à sa mère. Pour les surveiller, on avait nommé un officier d'état-major, et pour leur service, on avait désigné quelques personnes de condition inférieure. Toute communication avec les voisins leur était interdite. Le gouverneur d'Archangel seul avait la permission de les visiter de temps à autre pour s'informer de leur situation. Ayant reçu l'éducation des gens du peuple, ils ne connaissaient d'autre langue que la langue russe.

Pour l'entretien de la famille de Brunswick et pour celui des personnes qui la composaient, comme pour l'établissement de la maison qu'elle occupait, on n'avait alloué aucune somme; mais on recevait pour cela du magistrat d'Archangel de dix à quinze mille roubles. On envoyait de la garde-robe impériale les choses nécessaires pour la famille, et pour les militaires, les objets d'uniforme étaient fournis par le commissariat des guerres.

II.

Dès que l'Impératrice Catherine II fut montée sur le trône, elle jeta un regard de pitié sur ses prisonniers, et adoucit la sévérité de leur régime; s'étant assurée enfin que l'élargissement des enfants d'Antoine Ulric ne pouvait avoir aucune suite sérieuse, elle résolut de les renvoyer dans les États danois et de les remettre sous la garde de la sœur de leur père, la Reine douairière de Danemark, Julienne Marie. Désirant exécuter son projet sans participation d'autrui, l'Impératrice entama avec la Reine une correspondance directe. La première lettre autographe de l'Impératrice sur ce sujet fut envoyée le 18-30 mars 1780. Catherine proposait à la Reine d'envoyer la famille de Brunswick en Norwège.

La Reine reçut l'offre de l'Impératrice avec un sentiment de reconnaissance et les marques d'une satisfaction particulière; elle lui répondit que le Roi son beau-fils consentait aux propositions de Sa Majesté, concernant la famille de Brunswick.

Le Roi lui-même écrivit à l'Impératrice, l'assurant qu'il était prêt à faire tout ce qu'elle désirait. Mais ensuite la Reine informa l'Impératrice qu'il n'y avait pas en Norwège une seule ville qui n'eût un port, et ne fût située au bord de la mer. On reconnut qu'il serait mieux de transporter la famille de Brunswick dans l'intérieur du Jutland, dans un district également éloigné de la mer et des grandes routes. La petite ville de Gorsens fut choisie pour sa résidence, et le Roi y acheta pour elle deux maisons.

III.

Pendant que cette correspondance avait lieu avec la Reine, on faisait les arrangements nécessaires pour le renvoi de la famille de Brunswick. L'Impératrice désirait accomplir son projet autant que possible en secret, pour ne pas exciter de rumeur dans le peuple, _et donner lieu à de longs et inutiles commentaires_. Pour cela on ne mit dans le secret que très-peu de personnes. Le principal exécuteur de cette affaire fut le brigadier Besborodko, qui était alors attaché à la personne de l'Impératrice et qui fut dans la suite conseiller privé de première classe et chancelier.

Dans le même temps le conseiller privé Melgunof fut nommé gouverneur général de Yaroslaf et Vologda, et d'Archangel. On lui enjoignit de se rendre de Saint-Pétersbourg droit à Archangel, sous prétexte d'examiner de près le pays dont l'administration lui était confiée. En même temps on lui ordonna de faire personnellement connaissance avec les princes et princesses, de tâcher d'acheter ou de construire un bon bâtiment sous prétexte qu'il en avait besoin pour naviguer sur les rivières du gouvernement d'Archangel; ensuite d'acheter un bon bâtiment marchand; il lui fut ordonné, dans le cas où il n'en trouverait pas un qui fût propre à tenir la mer, de faire construire en hâte sur le lac Onéga un vaisseau marchand à trois mâts, sous prétexte de faire des découvertes dans les mers septentrionales, et de choisir pour le faire manœuvrer d'anciens matelots accoutumés au service, avec d'habiles officiers de marine.

IV.

Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à Cholmogory.

À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance sans bornes.

Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il dit, mais pour eux très-amusant.

Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles.

Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick:

«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée, qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide, polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont quelques-unes même sont gâtées.

«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête, particulièrement à l'époque des changements de température. Pour combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En 1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés.

«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière; mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai: il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang.

«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont le teint clair et ressemblent à leur père.

«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture; en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs occupations.»

V.

La supériorité qu'Élisabeth avait sur ses frères fit que Melgunof observa cette princesse avec plus d'attention, et qu'il entra plus souvent en conversation avec elle. Entre autres choses, elle dit à Melgunof qu'avant que son père fût devenu aveugle, il s'était souvent adressé ainsi qu'eux à l'Impératrice, mais que leurs requêtes avaient été renvoyées; qu'ils n'osaient plus en adresser d'autres et craignaient d'avoir irrité Sa Majesté. Sur la demande de Melgunof en quoi consistaient ces pétitions, Élisabeth répondit: «Notre père et nous, quand nous étions encore jeunes, nous avons demandé qu'on nous élargit; quand notre père est devenu aveugle, et que nous sommes devenus grands, nous avons demandé la permission de nous promener, mais nous n'avons reçu aucune réponse là-dessus.»

Melgunof ayant assuré Élisabeth qu'elle avait tort de croire que l'Impératrice fût irritée contre eux, lui demanda: «Où donc votre père avait-il dessein d'aller avec vous?» Elle lui dit: «Notre père voulait s'en aller dans son pays; alors nous aurions bien désiré vivre dans le grand monde. Dans notre jeunesse, nous désirions encore acquérir l'usage du monde; mais dans notre situation actuelle, il ne nous reste plus rien à désirer, sinon de vivre et de mourir ici dans la solitude. Ici, par la grâce de l'Impératrice, notre bienfaitrice, nous sommes tout à fait contents. Jugez vous-même: pouvons-nous désirer quelque chose de plus? Nous sommes nés ici, nous sommes accoutumés à ces lieux, nous y avons vieilli. À présent nous n'avons pas besoin du monde, il nous serait même insupportable, car nous ne savons pas comment nous conduire avec les gens, et il est trop tard pour l'apprendre. Ainsi nous vous prions, ajouta-t-elle avec des larmes et des génuflexions, de nous recommander à la merci de Sa Majesté, afin qu'il nous soit permis seulement de sortir de la maison pour aller nous promener dans la prairie; nous avons entendu dire qu'il y a là des fleurs qu'on ne trouve pas dans notre jardin. Le lieutenant-colonel et les officiers qui sont dans ce moment auprès de nous sont mariés; nous demandons qu'on permette à leurs femmes de venir chez nous, et à nous d'aller chez elles pour passer le temps, car nous nous ennuyons quelquefois. Nous prions aussi qu'on nous donne un tailleur qui puisse coudre pour nous des habits. Par la grâce de l'Impératrice, on nous envoie de Pétersbourg des cornettes, des coiffes et des toques, mais nous ne nous en servons pas, parce que ni nous ni nos servantes nous ne savons comment les ajuster et les porter. Faites-nous la grâce de nous envoyer un homme qui sache nous conseiller en cela. Le bain dans le jardin est trop près de nos appartements de bois; nous craignons que le feu qu'on y allume ne nous incendie, ordonnez qu'on le transporte plus loin.» À la fin elle supplia _avec larmes_ d'augmenter les appointements des domestiques et des servantes, et de leur permettre la libre sortie de la maison comme on l'avait permis aux autres employés. Elle ajouta: «Si vous nous accordez cela, nous serons satisfaits, et nous n'élèverons plus aucune difficulté, nous ne désirerons rien de plus, et nous serons contents de rester dans la même situation toute notre vie.»

Melgunof conseilla à Élisabeth d'écrire une pétition à l'Impératrice et d'y expliquer tout ce qu'elle désirait; mais elle n'y consentit pas. Elle écrivit seulement dans sa requête «qu'elle portait à l'Impératrice une reconnaissance d'_esclave_ pour sa grâce suprême, et surtout parce qu'elle les avait _confiés au grand homme lieutenant de Sa Majesté Alexis Petrowitsch Melgunof_, qu'elle osait déposer sa demande aux pieds de l'Impératrice, et qu'_Alexis Petrowitsch l'informerait de ce que contenait la pétition_.»

Le dernier jour du séjour de Melgunof chez les princes et princesses, comme il prenait congé d'eux, ils se mirent à pleurer; en le reconduisant ils tombèrent à ses pieds, et la jeune sœur, au nom des autres, le conjura de ne pas oublier sa requête.

VI.

Pendant ce temps, Melgunof avait fait tous les préparatifs pour exécuter les ordres qu'on lui avait donnés. Voyant l'impossibilité de construire un bâtiment sur l'Onéga, Melgunof résolut de confier l'équipement des barques au commandant général du port d'Archangel, le major général Wrangel, sans cependant lui découvrir à quoi elles étaient destinées. On eut bientôt fait une barque de rivière, et au lieu d'un vaisseau neuf, l'Impératrice permit de se servir, pour le transport de la famille de Brunswick, d'une de ses frégates arrivant à Archangel, appelée _l'Étoile polaire_. Le capitaine Stépanof fut choisi pour la commander; mais comme il était dangereusement malade, Melgunof prit à sa place un officier non moins fidèle et habile, l'ex-capitaine Michel Assenief, président du tribunal civil d'Yaroslaf; il était d'autant plus propre à remplir cette charge qu'il avait fait sur mer plusieurs campagnes, qu'il avait passé quatre fois le cercle polaire et connaissait le lieu où l'on devait envoyer la famille de Brunswick.

Les princes et les princesses avaient été élevés dans la religion gréco-russe, et à cause de cela on leur donna toutes les choses nécessaires pour établir une église à Gorsens; il y avait un curé et deux chantres dont les appointements équivalaient à ceux des chapelains des missions de Stockholm et de Copenhague. En même temps on adjoignit à la famille de Brunswick un médecin avec un élève.

Pour l'entretien des princes et des princesses à Gorsens, l'Impératrice leur assigna une pension à vie, savoir: à chaque frère et à chaque sœur, 3,000 roubles, et à tous ensemble 32,000 roubles par an, en comptant d'après le cours d'alors, le rouble à 50 stivers d'Hollande. Outre cela elle ordonna d'ajouter à cette somme tout ce qui serait nécessaire pour les faire voyager d'une manière convenable.

Pour qu'ils fussent particulièrement surveillés pendant la traversée, l'Impératrice ordonna au commandant de Schlusselbourg, le colonel Ziegler, et à la veuve du bailli de Livonie, Lilienfeld, avec ses deux filles, d'accompagner la famille de Brunswick jusqu'au lieu de sa destination en Norwège, et de la remettre à celui qui serait muni d'un plein pouvoir de la cour de Danemark.

Après cela il leur était permis de rentrer en Russie. On leur assigna une somme suffisante pour aller et revenir.

Melgunof choisit parmi les gens de la famille de Brunswick trois domestiques et quatre servantes; cinq de ces personnages étaient nés à Cholmogory et avaient grandi avec les princes et les princesses. Les deux autres furent choisis parmi les paysans. Ils étaient tous de bonne conduite. De cette manière tout était arrangé et approuvé par l'Impératrice; il ne restait plus qu'à trouver le moyen de ne pas effaroucher les prisonniers en leur donnant l'ordre de partir.

VII.

Le colonel Ziegler alla à Cholmogory avec le gouverneur Golowtzin. S'étant rendu chez les princes et princesses, il leur dit, de la part de Melgunof, qu'Alexis Petrowitsch, pendant son séjour à la cour, n'avait pas manqué d'entretenir l'Impératrice de leur requête, et que Sa Majesté augmentait les appointements de leurs serviteurs, et permettait gracieusement à la femme du lieutenant-colonel Polasof de venir chez eux, qu'elle ordonnait qu'on leur fournît tout ce qui leur serait nécessaire. Entre autres choses il leur dit que bientôt ils verraient jusqu'où allait la bonté de Sa Majesté. Quelques moments après, on envoya aux princes et princesses la veuve Lilienfeld, avec quelques habits pour leur toilette. Lorsque le colonel Ziegler et la femme du lieutenant-colonel Polasof vinrent chez eux, leur joie fut extrême, surtout lorsqu'ils apprirent la bonté de l'Impératrice pour eux.

Bientôt Melgunof lui-même arriva à Cholmogory. Ayant d'abord confirmé aux princes et princesses les paroles de Ziegler, il les instruisit enfin de leur situation, de la résolution de l'Impératrice de les mettre en liberté et de les envoyer en Danemark, sous la protection de leur tante, et de toutes les grâces que l'Impératrice avait dessein de leur faire. La nouvelle inattendue du changement de leur existence fut pour eux une joie céleste. Ils apprirent que Catherine, qui les avait déjà fait renaître, leur assurait encore une heureuse situation. Ne s'attendant pas à une aussi grande faveur, ils ne pouvaient prononcer un seul mot; leurs cœurs seuls parlèrent en tressaillant de bonheur. Cette voix du cœur ne fut pas entendue; mais leurs traits et leurs yeux levés au ciel, des torrents de larmes coulant de leurs yeux, et de fréquentes génuflexions en disaient plus que toutes les paroles, et témoignaient de leur reconnaissance pour leur auguste souveraine. Alors Melgunof leur fit comprendre combien ils devaient être reconnaissants à la maison Impériale qui leur donnait la liberté et une telle existence de luxe, rare même parmi les personnes de leur naissance. Il ajouta à cela que s'ils oubliaient les bienfaits de l'Impératrice, s'ils ajoutaient foi à des propos malveillants et suivaient des conseils perfides? en ne voulant plus résider en Danemark, ils perdraient non-seulement leur pension, mais encore tout droit à l'assistance de Sa Majesté.