Chapter 22
La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples, et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société, telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre.
La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux, assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu d'un nom tatare.
L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en public?... La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse, est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter, comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions, ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage; notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion des Mongols.
Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse; celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre l'égoïsme.
On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis.
C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte, toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus, au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal est irréparable.
Qu'importe à la Russie de se sentir peser sur l'Europe? d'influer sur la politique de l'Europe? Intérêts factices! passions vaniteuses. Ce qui lui importait, c'était d'avoir en elle-même le principe de la vie et de le développer: une nation qui n'a rien à elle que son obéissance, n'est pas vivante. On a mis celle-ci à la fenêtre: elle regarde, elle écoute, elle agit comme un homme assis au spectacle agit; quand fera-t-on cesser ce jeu?
Il faudrait s'arrêter et recommencer: un tel effort est-il possible? peut-on reprendre en sous-œuvre un si vaste édifice? La trop récente civilisation de l'Empire russe, toute factice qu'elle est, a déjà produit des résultats réels, et que nul pouvoir humain ne saurait annuler: il me paraît impossible de diriger l'avenir d'un peuple en comptant pour rien le présent. Mais le présent, quand il a été violemment séparé du passé, ne promet que du malheur: éviter ces malheurs à la Russie, en la forçant de tenir compte de son ancienne histoire qui n'était que le résultat de son caractère primitif: telle sera désormais la tâche ingrate, et plus utile que brillante, des hommes appelés à gouverner ce pays.
Le génie souverainement pratique et tout national de l'Empereur Nicolas a compris ce problème: pourra-t-il le résoudre? je ne le crois pas; il ne laisse pas assez faire, il se fie trop à lui-même et trop peu aux autres pour réussir. D'ailleurs, en Russie, la volonté la plus absolue ne suffit pas pour faire le bien.
Ce n'est pas contre un tyran, c'est contre la tyrannie que les amis des hommes ont à lutter ici. Il serait injuste d'accuser l'Empereur des malheurs de l'Empire et des vices du gouvernement: la force d'un homme n'est pas égale à la tache imposée au souverain qui tout à coup voudrait régner par l'humanité sur un peuple inhumain.
Il faut aller en Russie, il faut voir de près ce qui s'y passe pour apprendre tout ce que ne peut pas faire l'homme qui peut tout, surtout quand c'est le bien qu'il veut faire.
Les fâcheuses conséquences de l'œuvre de Pierre Ier ont encore été aggravées sous le grand ou pour mieux dire, sous le long règne d'une femme qui n'a gouverné son peuple que pour s'amuser à étonner l'Europe... L'Europe, toujours l'Europe!!... jamais la Russie!
Pierre Ier et Catherine II ont donné au monde une grande et utile leçon que la Russie a payée; ils nous ont montré que le despotisme n'est jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions: et le mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes. Le crime à découvert ne triomphe qu'un jour; mais les fausses vertus, voilà ce qui égare à jamais l'esprit des nations. Les peuples éblouis par les brillants accessoires du crime, par la grandeur de certains forfaits que l'événement a justifiés, croient à la fin qu'il y a deux scélératesses, deux morales, et que la nécessité, la raison d'État, comme on disait jadis, disculpe les criminels de haut parage, pourvu qu'ils aient su mettre leurs excès d'accord avec les passions du pays.
La tyrannie avouée m'effraierait peu auprès d'une oppression déguisée en amour de l'ordre. La force du despotisme est uniquement dans le masque du despote. Que le souverain soit contraint de ne plus mentir, le peuple est libre; aussi n'ai-je reconnu en ce monde d'autre mal que le mensonge. Si vous ne craignez que l'arbitraire violent et avoué, allez en Russie, vous apprendrez à redouter surtout la tyrannie hypocrite.
Je ne puis le nier, je rapporte de mon voyage des idées qui n'étaient pas les miennes lorsque je l'ai entrepris. Aussi ne donnerais-je pour rien au monde la peine qu'il m'a coûtée; si j'en imprime la relation, ce sera précisément parce qu'il a modifié mes opinions sur plusieurs points. Elles étaient connues de tout ce qui me lira; mon désappointement ne l'est pas: c'est un devoir que de le publier.
En partant, je comptais me dispenser d'écrire ce dernier voyage; ma méthode est fatigante, parce qu'elle consiste à retracer pour mes amis, pendant la nuit, mes souvenirs de la journée. Durant ce travail, qui ressemble à une confidence, le public apparaît à ma pensée, mais dans un lointain vaporeux... si vaporeux que je m'obstine à douter de sa présence; et voilà pourquoi le ton de familiarité qu'on prend malgré soi dans une correspondance intime se conserve dans mes lettres imprimées.
Quelque légère que puisse vous paraître cette tâche, je ne suis plus assez jeune pour me l'imposer impunément; une fois l'entreprise commencée, je tiens à la compléter, je ne me permets ni paresse ni négligence: c'est une rude fatigue. Aussi me plaisais-je à penser que je pourrais cette fois voyager pour moi tout seul; c'était le moyen de voir avec tranquillité. Mais la préoccupation où j'ai trouvé les Russes à mon égard, depuis les plus grands personnages jusqu'aux plus petits particuliers, m'a donné la mesure de mon importance, du moins de celle que j'ai pu acquérir à Pétersbourg. «Que pensez-vous, ou plutôt que direz-vous de nous?» voilà le fond de tous les discours qu'on m'adressait: ils m'ont tiré de mon inaction; je faisais le modeste par apathie, peut-être par lâcheté; d'ailleurs, Paris rend humble ceux qu'il ne rend pas excessivement présomptueux; j'avais donc lieu de me défier de moi-même; mais l'amour-propre inquiet des Russes a rassuré le mien.
J'ai été soutenu dans ma nouvelle résolution par un désenchantement toujours croissant. Certes, il faut que la cause du mécompte soit profonde et active pour que le dégoût m'ait atteint au milieu des fêtes les plus brillantes que j'aie vues de ma vie, et malgré l'éblouissante hospitalité des Russes. Mais j'ai reconnu du premier coup d'œil qu'il y a dans les démonstrations d'intérêt qu'ils vous prodiguent, plus d'envie de passer pour prévenants, qu'il n'y a de vraie cordialité. La cordialité est inconnue aux Russes; ce n'est pas là ce qu'ils ont emprunté des Allemands. Ils occupent tous vos instants, ils vous distraient, ils vous absorbent, ils vous tyrannisent à force d'empressement, ils a'enquièrent de l'emploi de vos journées, ils vous questionnent avec des instances qui n'appartiennent qu'à eux, et de fêtes en fêtes, ils vous empêchent de voir leur pays. Ils ont fait un mot français pour exprimer le résultat de cette tactique soi-disant obligeante: c'est ce qu'ils appellent enguirlander[26] les étrangers. Par malheur, ces soins empressés sont tombés sur un homme que les fêtes ont toujours moins distrait que fatigué. Mais viennent-ils à s'apercevoir que leur effet direct est manqué sur l'esprit de l'étranger, ils ont recours à des moyens détournés pour discréditer ses récits auprès des lecteurs éclairés: ils l'abusent avec une dextérité merveilleuse. Ainsi, afin de lui montrer les choses sous un faux jour, ils mentent en mal comme ils mentaient en bien, tant qu'ils croyaient pouvoir compter sur une crédulité bienveillante. Souvent dans la même conversation, j'ai surpris la même personne, changeant deux ou trois fois de tactique à mon égard. Je ne me flatte pas d'avoir toujours pu discerner le vrai, malgré les efforts combinés avec tant d'art par des gens dont c'est le métier de le déguiser; mais c'est déjà beaucoup que de savoir qu'on est trompé; si je ne vois pas la vérité, je vois qu'on me la cache[27]; et si je ne suis éclairé, je suis armé.
La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M. de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on s'amuse.»
Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges: j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours ingénument ce que je vois.
Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société.
L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme, elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée.
Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le sont les Jacobins modernes.
L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la religion des prêtres libres.
Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire.
C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre, car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop fastidieuse.
Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes; la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre, mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais.
S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable, c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis les oisifs.
Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante; mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles ne disent pas.
Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois; aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où manque la liberté publique.
Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à la majorité;... belle merveille!!!... quand je verrai qu'on a quelque égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la liberté!
Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une autre.
Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est un joug.
Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir.
La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28]; aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs. Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement que l'équité n'est qu'une exception en Russie.
Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu, comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux reproches de corruption et de servilité.
Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement réservés, la plupart du temps, aux deux parties.
Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en jugerez en lisant mes lettres.
Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les faire paraître.
Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien reçu pour en parler,» lui ai-je répondu.
On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on, il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes.
La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de tout: mon cœur n'a été satisfait de rien.